Sœren Kierkegaard est justement connu pour son oeuvre littéraire et philosophique. L'écrivain est apprécié pour ses romans qui font date dans l'histoire de la prose danoise, le psychologue est célèbre pour ses analyses (de l'angoisse, du désespoir... ) et le moraliste pour sa conception de l'existence humaine. C'est aussi un brillant essayiste littéraire, critique perspicace d'Andersen, Goethe, etc... C'est un théoricien de l'art, et aussi (surtout ?) un auteur "religieux". Mais enfin ce n'est pas un pédagogue.
Il est vrai qu'il enseigne le latin pendant deux ans dans le collège où il avait
fait ses études. Ce n'est qu'un gagne pain d'étudiant qu'il s'empresse d'abandonner
dès qu'il en a la possibilité. Il soutient une thèse de doctorat, et aura droit
au titre de "Magister". Pourtant il ne devient pas professeur d'université... En
1844, il envisage de donner une série de cours (sur la "dialectique de la communication");
la préparation ne va pas au-
Même s'il n'est pas un professionnel de l'éducation, il s'intéresse visiblement
à ce domaine. Il en parle très souvent ; rares sont les écrits qui ne font pas au
moins allusion à ce sujet. D'où vient cet intérêt ? A tort ou à raison, Kierkegaard
a le sentiment très vif qu’il avait « sauté par-
Lorsque le jeune Sœren s'interroge sur son avenir et se pose le problème du choix
d'un métier, il développe des rêveries qui tournent toutes autour des métiers de
la communication ( comme on dit aujourd'hui). Il se voit comédien, pasteur, professeur,
"poète", psychiatre. Mais aussi policier -
Ecrivain-
A ce trait, caractéristique de l'époque, s'ajoute, chez Kierkegaard, une préoccupation
plus personnelle, sans doute liée à ce besoin profond de "refaire son éducation"
que nous avons évoqué. Il n'est pas seulement attentif aux effets à produire chez
les autres, il écrit également pour lui-
Malgré son importance, le thème de l'éducation n'a guère retenu l'attention des
commentateurs. Pourtant, comme nous l'avons dit, les réflexions sur l'éducation sont
nombreuses dans l’œuvre publiée et dans les notes du Journal. Nombreuses et si variées
que le problème se pose de les organiser. Sous la rubrique un peu vague de l"'éducation"
peuvent se ranger des considérations de nature et de portée très différentes. D'abord
on trouve des récits, ou fragments de récits plus ou moins autobiographiques, portant
sur son éducation personnelle, ses rapports avec son père, ses professeurs. On trouve
aussi, c'est même l'un des éléments les plus populaires de la pensée de Sœren Kierkegaard,
une description minutieuse des stades du développement humain. Des notes sur la
littérature enfantine, les contes, etc. ... Les textes publiés comportent également
des indications pratiques et quasiment techniques sur la transmission des savoirs
et des savoir-
Ce qui frappe d’abord, lorsqu’on lit Kierkegaard, c’est une virulente critique
de l’enseignement. Critique qu’on est tenté de rapprocher de la moderne « anti-
Et cependant, dans les Papirer et dans ses œuvres publiées il dénonce inlassablement
les effets nocifs de « l'abondance de l'enseignement » . On pourrait sans difficulté
multiplier les références : « Le malheur foncier du monde est ce sacré enseigner
et enseigner et que cette queue leu leu de découvertes croissantes met de plus en
plus les hommes à même d'enseigner en grand et sans y engager leurs personnes » (Pap.
XI A 16). « ... Un professeur, ça dispose de toute la kyrielle des penseurs depuis
la Grèce jusqu'à hier; c'est comme si le professeur était au-
« … le seul qui ne peut pas enseigner » Voici l’homme que nous envisageons de présenter comme. éducateur ! Il est clair qu’il dénonce, d’un geste devenu aujourd’hui banal, la disparition du "concept d'éducation dans l'acception antique de ce terme". Il rappelle que "L'antiquité accordait un grand prix à l'éducation d'un homme; elle entendait par là un développement harmonieux du support des divers dons, talents et dispositions naturelles de la personnalité éthique au sens du caractère. De notre temps l'on semble n'avoir rien de plus pressé que de supprimer cette éducation pour mettre au contraire l'accent sur l'instruction. L'on entend donner au jeune homme, rapidement et aussitôt que possible, un enseignement vaste et divers." (…) "L'on semble aujourd'hui penser que si toutes les mesures sont prises pour assurer l'enseignement de l'enfant (en langues, mathématiques, religion, etc.), il s'éduquera bien tout seul pour le reste." (ibid.) C'est bien pourquoi il refuse si violemment, le discours magistral, qui se satisfait de transmettre du savoir et propose son œuvre, romanesque ou « édifiante », comme une vaste entreprise d’éducation. Il s’adresse à son lecteur pour l’aider à se développer, à se « former ». Il construit ainsi un véritable « projet éducatif », définissant le souverain bien, la « finalité ultime » qu’il se propose d’atteindre et de faire atteindre. Mieux encore, il cherchera à préciser les étapes principales par lesquelles devra passer l’ « apprenant » pour atteindre l’idéal ou au moins s’en approcher. Enfin il trouvera la méthode, le procédé adapté au public concerné et aux fins poursuivies.
Comme nous le verrons, il s’agit d’une entreprise éducative bien particulière. Elle ne vise pas l’enfant, mais plutôt l’adulte, tous les adultes – sous la seule réserve, qui n’est pas négligeable, qu’ils soient capables d’accéder à la compréhension des artifices kierkegaardiens.
D'autant qu’elle s’appuie essentiellement sur l’écrit: Kierkegaard passe sa vie la plume à la main, laissant, en plus de ses œuvres publiées, des milliers de feuilles de papier griffonnées. C'est par le "médium" du livre qu’il tente d'exercer une influence déterminante sur ses contemporains. Sa pédagogie repose essentiellement sur une rhétorique. C’est pourquoi notre recherche devra indiquer les procédés proprement littéraires utilisés par l’auteur.. .
Mais si Kierkegaard se présente dans son « activité littéraire » comme un véritable éducateur, nous verrons que cette « pratique pédagogique » est étroitement solidaire d’une vision d’ensemble de l’éducation. L’auteur ne se contente pas de chercher à agir, par le biais de son œuvre sur un lectorat diffus, mais il fait, très explicitement, la théorie de cette action, et de toute action pédagogique en général. Nous aurons à dégager les grandes lignes de la « philosophie de l’éducation » sur laquelle repose toute l’entreprise.
A L’ŒUVRE ET SON PROJET EDUCATIF
Kierkegaard a toujours refusé d’être considéré comme un philosophe qui construit
un palais d’idées abstraites. Il revendique le statut de penseur subjectif existant.
Plutôt qu'une cartographie abstraite des essences, il s'agit de produire une pensée
de l'existence humaine. L’élaboration des concepts abstraits n’est certes pas refusée,
bien au contraire. Mais le penseur subjectif cherche toujours à produire des concepts
"constamment rapportés" à l’expérience vive : des concepts issus de l’expérience
et permettant de l’analyser. Pratiquement, cela signifie qu’il faut partir de sa
propre expérience. Il cherche à déterminer le but de l’existence humaine en s’interrogeant
d’abord sur son but personnel dans la vie. Que dois-
Quod vitae sectabor iter ? C'est la question fondamentale que la tradition assigne
à la philosophie morale, et que tout homme se pose un jour ou l'autre. Sœren Kierkegaard
l'aborde dans un texte souvent cité, dont le caractère autobiographique ne fait
pas de doute, bien que son statut littéraire ait pu être discuté (s’agit-
Cette tâche que Dieu m'assigne, c'est donc bien la recherche d'une vérité, mais "d'une
vérité pour moi. Il s'agit de trouver l’idée pour laquelle je puisse vivre et mourir.
" Voilà le trésor absolu, la valeur suprême à conquérir, source d'une satisfaction
intense et durable la "perle pour laquelle (ceux qui l'ont trouvée) vendent tout,
même leur vie." Le mouvement du texte peut faire penser aux acrobaties de la dialectique
hégélienne. On part d’une sorte de récit platement autobiographique, confession ou
confidence d’un jeune homme qui cherche son but dans la vie. Il découvre que ce
ne peut être que la recherche de la vérité. Premier renversement : la vérité, par
définition, est universelle. Et pourtant non, puisqu’il ne s’agit pas de chercher
une vérité impersonnelle et objective, mais au contraire ma vérité, celle pour
laquelle je veux vivre et mourir. Nous pensions avoir quitté le monde de la subjectivité,
et nous sommes à son comble ! Et là, deuxième renversement. Cette pointe extrême
de la subjectivité recèle l’universalité la plus large. La vérité-
Tout ceci reste un peu déclamatoire et finalement, assez vague. En quoi consiste
une telle vérité qui ne relève ni de la connaissance rationnelle ni de la croyance
religieuse, entendue au sens habituel du mot ? Reconnaissons que nous ne le savons
pas encore. Peut-
D'abord il faut rappeler que la connaissance qu'il s'agit avant tout d'acquérir n’est
pas la connaissance du monde, mais bien la connaissance de soi. Même lorsqu'il s’oriente
vers les choses extérieures, c'est toujours son moi que l'homme recherche. En le
cherchant ainsi à l'extérieur, il se représente "son âme comme enfermée dans une
boite à ressort" et espère -
"Devenir soi-
C’est pourquoi, en construisant cette image de soi-
Pour le redire autrement, l'état initial de l'homme est le "désespoir" défini
comme incapacité d’être soi-
Cette esquisse contient in nuce l’essentiel des thèmes qui seront développés par
Kierkegaard. Elle nous permet de désigner ce qui constitue à ses yeux la finalité
de la démarche éducative qu’il instaure par son œuvre. Si l’homme a pour vocation
de devenir soi-
Les étapes
Mais cet équilibre à trouver entre les aspirations antagonistes ne peut se mettre en place d’un seul coup : on y accède par étapes. Nous rencontrons ici la célèbre échelle des stades qui trace la progression – discontinue – par laquelle l’individu doit nécessairement passer pour atteindre la réalisation de soi. Cette notion de stade a fait l’objet de nombreux commentaires. Elle désigne essentiellement une " conception de la vie " (Livsanskuelse), la représentation épurée d’un type d’existence auquel l’individu peut – ou non – adhérer. Kierkegaard en distingue trois qu’il range en une série ascendante : l’esthétique, l’éthique, le religieux. Il définit également des formes intermédiaires: l’ironie entre l’esthétique et l’éthique, et l’humour entre l’éthique et le religieux.
Cette échelle constitue d’abord une sorte de " philosophie de l’histoire " comparable
à celle de Hegel, ou de Comte. Elle permet de structurer l’évolution spirituelle
de l’humanité. La Grèce pré-
Rapidement Kierkegaard prend conscience que cette échelle des stades peut l’aider à comprendre sa propre évolution spirituelle. Il le reconnaît expressément": C'est un fait que dans les ouvrages publiés sous mon nom ou dans ceux des pseudonymes, j’ai traité et décrit essentiellement, comme je le fais toujours, les différents stades par lesquels je suis passé avant d’atteindre le point où j’en suis actuellement ». Ainsi le stade esthétique correspondrait à la période juvénile des " cafés " et à l’effervescence de la vie d’étudiant, suivie comme on sait par une phase plus " sérieuse " où il envisage de se marier, prendre un métier: " réaliser le général ". Le stade éthique, caractérisé (en partie) par la recherche d’insertion sociale décrirait cette période intermédiaire. La phase finale commandée par une quête spirituelle exigeante et solitaire correspondant bien entendu au "stade religieux". Notons cependant que si cette lecture éclaire, assez grossièrement son parcours psychologique, elle ne s’applique en aucune façon à l’évolution de ses écrits. Il montrera au contraire que toute sa production littéraire est structurée selon un schéma plus complexe, selon lequel le religieux est affirmé dès le début et l’esthétique présent jusqu’à la fin.
Quoi qu’il en soit, c’est cette lecture autobiographique qu’il va de nouveau universaliser. Seulement cette fois il ne s’agira plus de l’appliquer à l’humanité entière en prétendant dégager l’essentiel de grandes périodes de l’histoire collective. Au contraire il va s’efforcer d’utiliser cette grille pour déchiffrer le devenir individuel.
La première étape dans ce " voyage vers soi-
C’est pour conquérir cette consistance interne, caractéristique du stade " éthique ",
que le sujet va se " choisir " lui-
Comme on sait, le stade "éthique ", construit de façon assez artificielle à partir
d’éléments kantiens et hégéliens ne constitue aux yeux de Kierkegaard qu’un passage
provisoire et instable. Pourtant il faut rappeler, pour éviter les malentendus,
que la découverte de la dimension éthique de l’existence, qui s’effectue durant la
seconde période, constituera un acquis définitif de la doctrine. Il n’y a pas
chez Kierkegaard de " dépassement " de la morale, comme si l’on pouvait accéder " par
delà le Bien et le Mal ", à une sorte d’amoralité supérieure. Le stade ultime, le
stade religieux, sera toujours présenté plus précisément comme " éthico-
D’abord parce qu’il y a dans la subjectivité quelque chose d’irréductible à toute extériorisation. Contrairement à la célèbre allégation hégélienne, l’extérieur n’est pas l’intérieur. L’intimité vécue, l’affect (le " pathos ") ne sauraient sans perte s’exprimer totalement dans la réalisation familiale/professionnelle. Or c’est justement cette extériorisation totale qu’exige le " stade éthique ". Une exigence, comme on le voit, impossible à satisfaire. De plus, la conviction que chaque destin individuel reçoit une justification absolue par son insertion harmonieuse dans un ordre rationnel des choses relève de l’illusion ou de l’imposture. Sans contester l’existence en soi d’un ordre absolu du réel, d’un système parfaitement articulé des êtres et des valeurs, Kierkegaard pense qu’un tel " système ", établi et pensé par Dieu, est totalement inaccessible à l’homme. Chacun de nous n’est jamais qu’un pauvre bougre d’individu particulier qui ne saurait embrasser le système " du point de vue de Dieu " comme le lui propose le " théocentrique XIX° siècle ".
Enfin, et surtout, l’ " éthicien " oublie un élément essentiel qui rend totalement vain le programme de " réalisation de soi " par les ressources de la seule éthique : l’existence du péché. Il y a une corruption intime de la subjectivité qui fait que l’homme, réduit à ses seules ressources, non seulement ne peut pas atteindre le Bien idéal que l’éthique lui indique, mais ne peut même pas le vouloir vraiment… La présence universelle du péché dans l’espèce humaine va rendre nécessaire un " saut " jusqu’à la sphère supérieure.
Nous abordons la phase ultime du voyage. Elle comporte d’ailleurs deux étapes : la Religion A dans laquelle se retrouvent des éléments empruntés à la philosophie grecque et à l’ancien testament, et la Religion B, centrée sur le message du Christ.
La religion A, telle que la décrit Kierkegaard consiste essentiellement à instaurer
une " relation absolue " entre le croyant et son Dieu. Cette relation se veut exclusive
et totale, ce qui entraîne une manière de rejet du monde naturel et social. Cette
mort au monde est appelée " Résignation infinie " : l’un de ses aspects les plus
caractéristiques est décrit (dans Crainte et Tremblement) sous le nom de " suspension
téléologique de l’éthique ". Lorsque Dieu donne un ordre, les valeurs morales sont
littéralement suspendues. Le verdict divin, incompréhensible, rationnellement injustifiable,
peut transformer un crime abominable (égorger un enfant innocent) en un devoir sacré.
En outre, cette " relation absolue " est une relation très étrange puisqu’elle relie
l’homme avec le Tout-
Lequel ne peut être envisagé que dans le cadre d’" une tout autre dogmatique " -
La méthode
Nous connaissons le chemin à parcourir et le but à atteindre. Reste à définir la méthode à employer pour faire atteindre ce but La réponse, suggérée par une longue méditation sur la figure de Socrate tient en un mot : la maïeutique. L’idée " que le christianisme avait besoin d'un expert en maïeutique et qu’(il) étai(t) fait pour l'être " lui paraît l’ "une des idées les plus originales de beaucoup de siècles et la plus originale exprimée en danois "(ibid.). Car enfin il n’est plus nécessaire de faire connaître le christianisme .Le " bien suprême " est à portée de la main. Mais personne ne s’en soucie. " Ici convient justement la maïeutique qui part du fait que les hommes possèdent le bien suprême, mais veut les aider à se rendre compte de ce qu'ils ont. " (ibid)
" Maïeutique ". Qu’entend-
Une stratégie littéraire.
Kierkegaard va imaginer une transposition de la méthode socratique. Une sorte de maïeutique littéraire qui fait appel à l'écriture pseudonyme, ou du moins à un certain usage de la pseudonymie.
Rappelons d’abord que l’écriture sous pseudonyme qu’utilise Kierkegaard n’est pas
le procédé politique de défense contre la censure qui a pu être employé au cours
des siècles précédents pour permettre à des auteurs contestataires ou anticonformistes
de diffuser des doctrines interdites. Kierkegaard prend expressément ses distances
par rapport à ce type de pseudonymie en rappelant que dans son cas " (…) le censeur
en exercice a toujours été informé ,en même temps que l’ouvrage était publié, de
la personnalité de l’auteur. ". Mais elle ne se réduit pas non plus à cette convention
littéraire, devenue banale avec le romantisme allemand et très répandue dans la culture
danoise du XIX° siècle, qui consiste, pour une personnalité bien connue du monde
politique, universitaire, etc. à se cacher derrière un masque presque transparent,
qui puisse intriguer le public et lui offrir le plaisir de découvrir la " clef "
. Entre l ‘arme de guerre et le jeu mondain, et participant un peu des deux, la
pseudonymie kierkegaardienne est une technique subtile qui lui permet à la fois
de se montrer et de se cacher. Elle permet d’exhiber les aspects mineurs, secondaires
(ou refoulés) de sa personnalité : le théologien, le séducteur, le critique d’art,
le " psychologue ", que sais-
Mais la pseudonymie kierkegaardienne ne se réduit pas à ce jeu de la séduction, à cet art de l’éclipse, révélation furtive, suivie d’occultation. Elle se présente surtout comme une véritable stratégie éditoriale, dans laquelle s’opposeront les textes publiés sous pseudonyme et ceux qu’il publie sous son nom.
Dans un premier temps – de 1843 à 1846 -
C’est ainsi qu’ Ou bien …Ou bien paraît le 20 février 1843, suivi trois mois plus tard par Deux discours édifiants (16 mai 1843). Le 16 octobre 1843 paraissent, sous pseudonymes, Crainte et Tremblement et La Répétition . Le même jour " Kierkegaard " publie Trois discours édifiants puis Quatre discours édifiants le 6 décembre de la même année. Deux discours édifiants paraissent le 5 mars 1844. Le 13 juin 1844 ce sont les Miettes Philosophiques (" écrites " par Johannes Climacus, mais " éditées " par S. Kierkegaard) , et le 17 juin, le Concept d’Angoisse , de Vigilius Haufniensis, tandis que d’autres Discours édifiants paraissaient le 5 mars, le 8 juin et le 31 août 1844. Les Etapes sur le chemin de la vie (" Etudes par divers auteurs, réunies et éditées par Hilarius le relieur ") sont publiées le 30 avril 1845, le même jour que Trois discours sur des circonstances supposées .
En 1846 la stratégie atteint un " point critique " avec le Post-
Dès lors l’œuvre deviendra essentiellement religieuse, mais sa " duplicité " subsiste. " Après deux années consacrées à la publication d'écrits strictement religieux, on voit suivre un petit article d'esthétique. Il s’agit d' Une Crise et la crise dans la vie d’une artiste : 24 juillet 1848. Au commencement comme à la fin, on est donc certain de ne pouvoir expliquer le phénomène en disant qu'il s'agit d'un auteur du domaine esthétique qui a changé avec les années et est devenu un auteur religieux. Et de même que les Deux Discours parurent deux ou trois mois après l' Alternative, de même aussi le petit article d'esthétique suivit à deux ou trois mois près les deux années d'écrits strictement religieux. Les Deux Discours et le petit article correspondent en raison inverse et montrent réciproquement que la duplicité est donnée au commencement et à la fin ".
Cette stratégie éditoriale est bien une manière indirecte de prêcher le christianisme Pourquoi suivre d’abord un chemin (celui du divertissement esthétique), qui mène, en apparence, à l’opposé du but poursuivi ? Après tout, si l’on veut " sans autorité, rendre attentif au religieux" , pourquoi ne pas commencer tout simplement par le faire connaître ?
C’est qu’il s’agit d’annoncer le christianisme dans un monde qui se croit chrétien et en réalité " (…) vit dans des catégories purement esthétiques ". C’est pourquoi " … on n’entre pas d’emblée en matière ; il faut d’abord dissiper une illusion ". Le seul moyen de la dissiper, c’est de pratiquer la " tromperie " : " (…) commencer par prendre pour argent comptant l’illusion d’un autre, et non commencer directement par ce qu’on veut lui inculquer. " L’auteur religieux qui veut avoir "(…) le bonheur d’(…) aider à devenir chrétien " sait bien que cette " chance " n’est pas en son pouvoir "(…) elle dépend d’une foule de circonstances et surtout de la volonté de l’autre. Je ne peux absolument jamais imposer une opinion, une conviction, une croyance ; mais je peux une chose, en un sens la première (car elle conditionne la suivante, l’acceptation de l’opinion, de la conviction, de la croyance) et en un autre la dernière, s’il ne veut pas la suite : je peux l’obliger à être attentif ".
Car il n’est pas si facile d’attirer l’attention du lecteur. N’oublions pas que,
par hypothèse, l’attitude à modifier est l’attitude " esthétique ", et qu’elle constitue,
selon Kierkegaard, une " illusion ", que toute attaque " directe " ne peut que renforcer.
L’individu se sentant agressé va développer des " résistances " (comme on dirait
aujourd’hui) et construire , pour protéger son illusion, un système de défenses qui
rendra tout progrès impossible. C’est pourquoi la seule stratégie efficace consistera,
selon lui, à attirer d’abord les lecteurs par une " production esthétique " . " Et
plus son travail est brillant, mieux il s’en trouve ". Ce n’est que dans un deuxième
temps que ceux qui ont été ainsi " séduits " et même " trompés ", " se heurtent
contre le religieux à la vitesse où ils s’abandonnent à l’esthétique ". C’est bien
le seul moyen de rendre le lecteur " attentif au religieux " Et par là, ajoute Kierkegaard
" Je le contrains à juger ". Mais, à supposer même que l’auteur atteigne son but,
et que le lecteur soit effectivement contraint à " juger " -
Non seulement l’efficacité n’est pas assurée, mais l’ " audacieux procédé " lui-
On peut légitimement s'interroger sur l'efficacité réelle de ce tortueux stratagème.
A-
1) le contenu proprement philosophique de l'œuvre de Kierkegaard n'a pratiquement
pas été intégré dans les milieux intellectuels (en particulier universitaires) de
son temps. Il n'eut, de son vivant, qu'un seul "disciple", un philosophe, Rasmus
Nielsen qui reçut de nombreuses confidences et explications de sa part. Nielsen
tenta d'incorporer certaines analyses kierkegaardienne dans son œuvre personnelle;
d'une manière que Kierkegaard estima totalement insatisfaisante. Pour le reste,
à partir des exemples privilégiés de H.C. Andersen et H.C. Oersted, M. Malik parle
de "non-
2) La production "esthétique", en particulier romanesque a étonné un public assez
faible, purement urbain, exclusivement danois (aucun texte de Kierkegaard n'a été
traduit de son vivant), qui s'est contenté de l'apprécier au premier degré, la jugeant
"intéressante" sans chercher au-
3) Des textes "religieux", des "sermons", des "discours édifiants" ont manifestement atteint, dans une proportion impossible à déterminer, un public surtout rural, en particulier dans les milieux ecclésiastiques.
Mais en tous cas rien ne permet de penser que le " choc " attendu entre les textes "esthétiques" et les textes religieux ait jamais pu se produire. Notre auteur ne l'ignorait pas…
Mais si la "tromperie" kierkegaardienne n'a guère pu contribuer à l'édification du
lectorat, il y a au moins une personne qui reconnaît avoir bénéficié, spirituellement,
du procédé, et c'est son inventeur lui-
Il s'agit là d'une "éducation" d'un genre bien particulier. En général, l'éducation
demande un certain laps de temps avant de produire ses effets. Ici au contraire,
le résultat est immédiat, et continu. Pour rendre compte de ce processus Kierkegaard
utilise une métaphore biologique : "La production esthétique (…) est une évacuation
nécessaire". Le terme utilisé (udtœmmelse) est très fort, il désigne une émission
corporelle qui a pour effet de vider l'organisme. On peut rapprocher cette métaphore
de la célèbre catharsis évoquée par Aristote, mais ce dernier la réserve au spectateur
(de la tragédie), alors que c'est l'écrivain lui-
Toutefois cette terminologie ne doit pas nous égarer: nous ne sommes pas en présence
d'une psycho-
B REFLEXIONS SUR L'EDUCATION
Au-
La détermination la plus générale du concept d'éducation est établie à partir d'une
réflexion sur une métaphore architecturale bien connue : éduquer, c'est édifier.
Certes l'analyse est faite à propos des formes "spirituelles" (éthico-
Eduquer c'est d'abord construire. Kierkegaard entend par là avoir vis à vis d'autrui
et de soi-
"Quiconque édifie, construit ; mais il ne suffit pas de construire pour édifier.
Ainsi, l'on ne dit pas qu'un homme « édifie » une aile à sa demeure, mais qu'il
la construit en l'ajoutant. (…) Si un homme élève de dix pieds une maison déjà
haute de trente, nous ne disons pas qu'il l'édifie, mais qu'il la surélève d'autant."
"Nous ne disons pas que construire en profondeur c'est édifier; on ne dit pas édifier
un puits". (…) " Par contre, si quelqu'un construit une petite maison, même assez
basse, mais sur des fondations, nous disons qu'il édifie une habitation. Edifier,
c'est donc construire en hauteur à partir de fondations." Avec cette analyse, nous
tenons le point de départ, la matrice de toute la réflexion pédagogique de Kierkegaard.
Eduquer, (ou édifier -
Sur quel fondement l'édification proprement "spirituelle" repose-
L'examen plus détaillé des différents aspects de cette "œuvre" de l'amour nous permettra de découvrir un certain nombre de paradoxes propres à l'édification.
L'édification spirituelle valorise celui sur qui elle s'exerce: il ne s'agit pas tant de la valeur qu'elle ajoute, que de celle qu'elle postule en lui. Les autres formes d'édification au contraire tendent à le rabaisser, à le déprécier a priori. "Un architecte fait peu de cas des pierres et du sable prévus pour la construction; un maître suppose le disciple ignorant, et qui châtie suppose la corruption du châtié".
L'édification spirituelle, qui estime (et peut-
L'édification ordinaire produit "quelque chose" : "L'architecte peut désigner son
travail, et dire: "Voilà mon œuvre "; le maître peut de même montrer son disciple,
mais l'amour qui édifie n'a rien à montrer. (…) Un homme charitable réussit, admettons-
S'il n'y a pas de "production" propre à l'amour, ni d'"opération" (l'amour ne fait
rien), il n'y aura pas non plus de coopération. Contrairement à ce qui se passe dans
les formes courantes de l'édification, il ne s'agit pas ici "d'opérer quelque chose
avec l'aide d'autrui". L'édification spirituelle met en œuvre une forme totalement
inédite de "communication". La forme habituelle de la communication consiste, comme
son nom l'indique, à mettre quelque chose "en commun", collaborer, partager. Dans
le type de communication à laquelle il est fait ici référence – appelons-
Mais cette détermination générale est évidemment insuffisante. Il faut maintenant
entrer dans le détail des analyses. Kierkegaard a en effet abordé la plupart des
questions qui retiennent aujourd'hui l'attention des théoriciens de l'éducation.
Comme les textes proprement "pédagogiques" de Kierkegaard se présentent dispersés
dans l'œuvre (et les Papirer), nous allons devoir les regrouper selon un ordre qu'il
n'aurait peut-
L"'élève".
A qui s'adresse l'éducation telle que Kierkegaard la conçoit ? Qui occupe le poste de l'"élève" ? D'abord, cela va sans dire, il s'agit de l'enfant (de l'adolescent) qui bénéficie effectivement de l'acte éducatif dans un système institutionnel (école, collège, université). Il s'agit donc de l'élève au sens courant du terme, du collégien, de l'étudiant – de l'"apprenant" comme on dit aujourd'hui. Mais il est clair que l'éducation se donne également ailleurs qu'à l'école – et par exemple dans la famille. Dans le cas de Kierkegaard, c'est essentiellement les rapports du père et du fils qui font l'objet de ses analyses les plus importantes. L'"élève" c'est donc plutôt l'enfant, le fils...
C'est aussi ce personnage qui revient assez souvent dans son œuvre: le "jeune homme".
Vers la fin du 18ème siècle, et le début du 19ème, on voit apparaître en Europe
un nouvel âge de la vie, ou plutôt une plage vide entre l'adolescence et la maturité.
Ce phénomène ne concerne guère que les garçons. Les filles, mariées dans l'ensemble
très jeunes, entrent tôt dans la vie sociale et assument les fonctions sans surprise
d'épouse et de mère. Mais le garçon, lorsqu'il a atteint la maturité sexuelle, qu'il
a terminé ses études, n'a généralement pas la possibilité de s'installer immédiatement
dans la vie. S'il doit prendre la succession de son père, il doit d'abord attendre
que celui ci se retire (ou meure). S'il n'a rien à attendre de la sorte, il doit
passer encore quelques années avant de s'établir. S'établir, c'est avoir une "situation"
et par là la possibilité d'entretenir une famille. Mais il doit d'abord acquérir
une certaine expérience de la vie et une connaissance concrète du monde qui ne s'obtient
qu'avec le temps, les voyages, les rencontres. Il doit faire des "expériences" pour
acquérir "de l'expérience". Au-
Ce n'est pas tout. Etudiant l'émergence du "souci de soi" dans l'Alcibiade, Michel Foucault a montré que l'épiméleia heautou s'impose d'abord comme une pratique de formation destinée aux jeunes gens de la classe aristocratique désireux d'accéder au pouvoir politique. Mais elle se généralise (chez les stoïciens) de deux façons. D'abord parce que, chez ces derniers, ce souci "n'est plus lié à l'acquisition d'un statut particulier à l'intérieur de la société" , ensuite parce qu'il "n'est plus un impératif qui vaut à un moment donné de l'existence et dans une phase de la vie qui serait celle du passage de l'adolescence à la maturité". Au contraire "il s'agit de l'être tout entier du sujet qui doit tout au long de son existence, se soucier de soi, et de soi en tant que tel" . Michel Foucault signale qu'"on peut relire tout un pan de la pensée du XIX° siècle comme la tentative difficile, une série de tentatives difficiles pour reconstituer une éthique et une esthétique du soi" . Il évoque à ce propos Stirner, Schopenhauer, Nietzsche, le dandysme, Baudelaire, etc… Kierkegaard n'est pas cité. Pourtant sa démarche s'inscrit nettement dans ce cadre. Récapitulant en quelques années tout le trajet qui mène de Platon aux stoïciens, il comprend que la pratique de soi visant l'auto réalisation, n'est pas seulement nécessaire au "jeune homme" de la bonne société, mais constitue la tâche primordiale de tout homme, tout au long de son existence. En ce sens on peut dire que l'"élève" auquel pense Kierkegaard n'est pas seulement l'écolier, ni même l'enfant ou le "jeune homme", mais aussi, et surtout l'adulte, de toute condition et de tout âge. Den enkelte : l'individu.
La triple détermination de l'"élève" comme enfant, jeune homme, adulte, jouera un rôle essentiel dans la définition des stratégies pédagogiques à mettre en œuvre, et en particulier dans la sélection des facultés fondamentales sur lesquelles l'éducateur devra s'appuyer. C'est ainsi que L'Ecole du Christianisme, d'une façon un peu schématique, pose que la faculté sur laquelle on doit agir pour éduquer l'enfant est la faculté dominante à cet âge : la mémoire. "Elle décline avec les années" – ce qui signifie qu'une autre faculté va prendre de l'importance : l'imagination. "L'imagination, plus forte dans la jeunesse, baisse de même" tandis que la faculté sur laquelle on devra faire fond pour éduquer l'adulte sera la volonté.
Le "Maître"
Si le poste de l'"élève" est occupé par de nombreux candidats, on peut s'attendre
à trouver une disparité équivalente du côté du "maître". De fait, à l'écolier correspond
tout naturellement l'instituteur, le professeur – l'enseignant. L'enfant recevra
l'essentiel de son éducation des parents – on sait que Kierkegaard, pour des raisons
biographiques bien connues, parle surtout de l'influence du père ( dans les textes
pédagogiques de sa jeunesse, il fait un sort particulier à l'oncle. Lui-
Ce que nous appelons le "Maître" est donc loin de constituer une image homogène,
identique à elle-
Tantôt il exalte le Maître autoritaire, souverain tout-
« Lorsqu'un éducateur humain a à éduquer beaucoup d'enfants ensemble, comment s'y
prend-
On trouve dans les quelques souvenirs qui ont été recueillis sur l'éducation personnelle du jeune Sœren des témoignages incontestables de la vénération qu'il éprouvait pour les personnalités les plus autoritaires, comme par exemple Michael Nielsen, le despotique directeur de la Borgerdydskole en qui " il voyait « la règle », le roc inébranlable qu'il ne pouvait être question de ne pas respecter" .Mais on rencontre aussi des preuves de son mépris pour les personnages plus faibles qui n'arrivaient pas à s'imposer.
"Il avait entre autres professeurs un homme faible, B. Matthiesen, incapable de maintenir la discipline dans sa classe. Les choses allèrent un jour si loin que les élèves firent pendant la leçon un repas avec tartines et bière. L'infortuné magister s'enhardit et déclara qu'il allait tout de suite faire son rapport au directeur Nielsen. Tous eurent froid dans le dos, mais Sœren Kierkegaard dit tranquillement : « Ayez aussi la bonté de lui dire que nous faisons toujours ainsi pendant vos leçons. » Le pauvre professeur regagna sa chaire et ne dit rien au directeur, même ensuite. (…)Souvent aussi il mit dans l'embarras son frère Peter qui, jeune diplômé, enseigna un certain temps le grec dans sa classe."
Paradoxalement, cette image du Maître tout-
Comment un être aussi effacé peut-
Ces Miettes sont, pour l'essentiel consacrées à mettre en lumière la différence
qui existe selon Kierkegaard entre l'hellénisme et le christianisme. Dans ce contexte,
"Socrate" est présenté comme le porte-
L'opposition est donc totale entre la dogmatique chrétienne dans laquelle un Sauveur,
qui est la Vérité et la Vie recrée l'individu, le fait naître à nouveau, et la
pensée grecque où un maître modeste se satisfait d'habituer son élève à tourner le
regard dans la bonne direction pour retrouver les vérités qu'il avait possédées autrefois.
Dans le premier cas la personne du Maître est essentielle (c'est le Dieu lui-
L'analyse précédente (qui n'est pas bien originale) appellerait de nombreux commentaires
si l'on voulait vérifier sa pertinence sur le plan de l'histoire des idées. Mais
tel n'est pas notre propos. Nous cherchons à dégager la conception proprement pédagogique
qui se trouve impliquée dans cette vaste fresque. Cette conception, croyons-
Kierkegaard va donc redécrire l'opposition de l'hellénisme et du christianisme en
filant la métaphore de l'enfantement, reprise de Platon. Le Dieu chrétien est proprement
le Père. L'éducation est une procréation : "Enfanter est réservé au Dieu, dont l'amour
est celui qui enfante". Tandis que le maître socratique sera simplement accoucheur
ou sage-
Qu'est-
Il note d'abord qu '" Une grande confusion règne au sujet de ce qu'on appelle habituellement
une occasion". Il va s'employer à dissiper, autant que faire se peut, cette grande
confusion. Il ne faut pas confondre l’occasion et la cause (grund ): catégorie
de la nature, qui produit nécessairement l'effet. Elle doit de même être distinguée
du prétexte, sorte de cause imaginaire, inventée tout exprès pour justifier une
action dont les causes et les motivations sont bien différentes. Si elle n'est pas
une catégorie de la nature, elle n'est pas non plus une catégorie de la liberté,
comme un devoir, une obligation, qui contraignent sans nécessiter. Et pourtant elle
a quelque chose à voir avec la nature et la liberté. Avec la nature d'abord, en ceci
qu'elle correspond bien à une réalité extérieure, à une structure objective du monde
réel. Les Grecs avaient depuis longtemps défini le kairos, la circonstance favorable
qui ouvre littéralement dans le monde une porte (une « opportunité » comme on dit),
c’est à dire un passage pour notre action. Mais c'est en même temps une catégorie
de la liberté en ceci qu'elle ne produit rien par elle-
Intermédiaire entre la nature et la liberté, elle est aussi, d'un autre point de
vue, intermédiaire entre le possible et le réel. "Elle est la catégorie limite qui
forme proprement la transition de la sphère de l'idée à celle de la réalité". "Quand
toute la réalité serait achevée dans l'idée, sans l'occasion, elle ne devient jamais
réelle (…)" Rappelons que pour Kierkegaard, l'existence humaine tout entière est
caractérisée comme "devenir". Mais « devenir », ce n'est pas simplement changer,
c'est, plus profondément, "passer du possible au réel". On voit que l'occasion,
qui préside à ce passage, constitue la catégorie existentielle la plus importante.
Et en même temps la plus difficile à cerner, la plus déconcertante: "l'occasion,
écrit-
Son statut ontologique est lui-
Le "maître" est tantôt décrit comme cet être quasi-
Le "contenu"
La réflexion sur le contenu est particulièrement claire. Elle consiste essentiellement à distinguer les contenus qui sont de l’ordre du savoir (viden)., et ceux qui relèvent du "pouvoir" (kunnen). L’opposition de principe entre les deux types de contenus est massive et tranchée. Le « savoir » a pour « médium » le « possible » (image ou idée). Il comporte un « objet » ( une information, une relation entre deux faits, une date, etc…) qui va effectivement transiter d’un esprit qui le possède vers un autre qui en devient détenteur. Kierkegaard partage manifestement sur ce point les croyances de nombreux enseignants. Il tient pour évident que le savoir se transmet " directement " : il suffit de produire l’ " objet " (la connaissance) devant le "récepteur" pour que la communication s’effectue. Pour cette raison, Kierkegaard parlera à ce propos de "communication directe".
Au contraire les différents contenus qui relèvent du "pouvoir" dépendent d'un tout
autre « médium » : celui de la "réalité". Entendons par-
Cette distinction de principe entre deux types de "communication" est le fondement d'une classification précise des contenus éducatifs possibles. C'est elle qui permettra de répondre à la question posée et de distinguer les cas où l'on doit faire appel à un maître "autoritaire" ou à un maître "occasion". L’ensemble des contenus susceptibles d'être enseignés peut donc être organisé comme suit :
1°) On distinguera d'abord les contenus de type scientifiques, relevant de la communication directe et centrée sur l’ « objet » (la connaissance à transmettre).
La seule chose qui importe dans ce domaine, c’est que le contenu soit présenté.
Seul importe l’ « objet ». Si la leçon est assez claire, elle s’imposera d’elle-
2° A) La communication indirecte de "pouvoir" artistique, technique, professionnel.
Kierkegaard pense à la transmission de compétences comme celles qui sont mises en
œuvre dans la peinture, le dessin, le chant, la maîtrise d’un instrument de musique,
etc… Là, il n’y a rien à « savoir » : il faut « faire ». Il s’agit donc bien d’une
communication « indirecte » qui repose essentiellement sur l’exécution répétée de
gestes caractéristiques, s’améliorant progressivement. . Toutefois la compétence
(technique, et pas seulement pédagogique) du maître est indispensable. C’est le
maître qui doit posséder d’abord – et montrer – le procédé, le tour de main, le
bon geste. Livré à lui-
Dans ces conditions, nous voyons bien que cette forme d'apprentissage comporte une
part non négligeable de maïeutique. Le maître est bien l'occasion pour l'élève de
perfectionner ses aptitudes; mais, nous venons de le voir, cette forme de communication
indirecte n'est pas pure – je veux dire exclusive. Parce que le maître doit aussi
se donner en exemple et montrer, au moins au début, un modèle parfait à copier, elle
comporte encore une part d'autorité. Ce maître-
2° B) La communication du « pouvoir éthique ».
Cette forme de communication "essentiellement indirecte" est toute différente de
la précédente; c'est surtout en elle que se réalise pleinement la figure du "maître-
L'éducation morale ne relève plus d'une pédagogie du modèle: l'imitation ici n'est
pas une pratique pertinente. La thèse de Kierkegaard est que le message éthique est
essentiellement centré sur le récepteur."La réflexion, écrit-
2°C) La communication du « pouvoir religieux ».
Nous sommes ici en présence du cas le plus difficile à analyser, ou plutôt d'une multiplicité foisonnante de cas relativement différents.
Tout le monde connaît le célèbre aphorisme de Kierkegaard "Si un chrétien prie le
vrai Dieu avec tiédeur, si un païen prie une idole avec ferveur, c'est le chrétien
qui prie l'idole et c'est le païen qui prie le vrai Dieu". Lorsqu'il s'agit d'un
"message religieux" l’important, c’est la foi du destinataire, l’adhésion intime,
l’appropriation personnelle du message et surtout ce que Kierkegaard appelle la « réduplication »
: l’action conforme à ce message. C’est pourquoi la communication religieuse peut
être dite « indirecte ». La pratique vivante et la conviction intérieure relèvent,
dit Kierkegaard de la « réalité effective », et non de l’idéalité du savoir. La communication
religieuse, lorsqu'elle vise à stimuler des émotions et des convictions de cet ordre
peut être mise sur le même plan que l'exhortation morale dont nous venons de parler.
L'émetteur sera, ici aussi, un maître-
Mais d'autres situations relèvent d'un schéma différent. Car enfin la religion ne
comporte pas seulement des émotions et des actions, mais aussi des éléments de
connaissance, des récits, des dogmes … Et ces dogmes ne font évidemment pas partie
de l’équipement inné de chaque individu. Dans cette mesure, la communication religieuse
n’est pas uniquement indirecte. Même si cela ne suffit pas pour former un croyant,
il faut bien instruire le néophyte des « vérités de la religion ». C’est pourquoi
Kierkegaard présente parfois la communication religieuse comme « directe/indirecte ».
En un sens elle ressemble aussi à la communication de type scientifique. Il y a
pourtant entre elles une différence très importante. Dans la communication scientifique,
l’important c’est l’ « objet » (le contenu lui-
Mais la question de l’émetteur du message religieux est plus complexe encore; au-
Enfin, last but not least, il y a le personnage divin qui vient brouiller toutes
les cartes. Autorité suprême, le Christ n'enseigne pas "comme Dieu" : il est Dieu.
Sa parole est la parole de Dieu. Et pourtant, parce qu'il est homme ("l'Homme-
"Quand un homme dit sans détour : "Je suis Dieu, le Père et moi sommes un" (Jean,
X, 30), on a une communication directe. Mais quand le maître qui parle ainsi est
un homme particulier entièrement semblable aux autres, cette communication n'est
pas précisément toute directe, car il ne va guère de soi qu'un homme particulier
soit Dieu – alors que son assertion est absolument directe. La communication implique
en la personne du maître une contradiction; elle devient indirecte, elle te met en
demeure de choisir si tu veux croire en lui ou non."(Op. cit. p. 228) Nous avions
cherché à éliminer la contradiction entre les deux figures antagonistes du maître
humain, et cette contradiction avait pu être levée en distinguant simplement différents
types de maîtres, je veux dire d'éducateurs ou d'enseignants, correspondant aux
différentes formes de communication que l'on peut repérer. Mais elle reparaît lorsqu'il
ne s'agit plus d'éducateurs humains et que l'on aborde la figure du Maître Lui-
L'opposition massive entre les deux images magistrales, qui peut apporter des arguments
très forts à une lecture de type analytique comme celle que propose M. Brezis, sera
donc également éclairée par la mise à jour du fondement théologique sur lequel elle
repose. Le pédagogue qui interroge Sœren Kierkegaard sur sa philosophie de l'éducation
n'a guère moyen de choisir entre les deux éclairages proposés – à supposer qu'il
le faille. S'il veut rester dans le domaine de sa compétence, il fera simplement
remarquer que l'opposition entre les deux types de maître est probablement l'une
des constantes les mieux établies que l'étude des pratiques éducatives permette d'observer.
Plus encore que leur opposition, ce qui frappe l'observateur, c'est surtout leur
secrète solidarité. Comme si aucun système éducatif ne pouvait fonctionner sans
faire appel – dans des proportions variables, à ces deux sortes de maîtres. Ou même
comme si chaque éducateur, quelle que soit sa doctrine affichée et ses préférences
personnelles, ne pouvait éviter d'assumer tour à tour, et dans des proportions variables,
chacune des deux figures que notre auteur nous aide à discerner. Ce qui pourrait
suggérer, pour rendre compte de la dualité ici mise en lumière, une troisième hypothèse,
plus modeste et aussi vraisemblable, qui ne prétend pas se substituer aux deux autres
mais peut-
Copyright © 2002 Transversalités
P.S. Merci à la revue Transversalités d’avoir autorisé cette publication en ligne. Nous ne proposons que la première partie de ce long article à la lecture des internautes. Nous avons dû supprimer les “notes” (très nombreuses) qui accompagnaient l’édition imprimée. De même nous avons préféré omettre la seconde partie de l’article. Elle comporte surtout des indications techniques, sur les “outils d’apprentissages” que décrit Kierkegaard, ainsi que sur l’influence de notre auteur sur la “modernité pédagogique”. Influence surtout sensible , bien entendu, chez les théoriciens danois de l’éducation. (J.P. Almar, etc...) Les lecteurs intéressés par ces recherches peuvent se procurer le numéro 82 de la Revue en écrivant à Transversalités 21 rue d’Assas, 75270 PARIS CEDEX 06.
Effectivement, c'est d'éducation qu'a besoin notre époque. A cette fin il s'est passé ce qui suit : Dieu en élut un qui, lui aussi, avait besoin d'éducation, et il le dressa privatissime, pour qu'il pût à son tour en enseigner d'autres.Pap.VIII

Introduction