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3) Les analyses de Lene Andersen sont toujours précises et bien documentées. De plus elles comportent souvent un élément que l'on rencontre rarement ches les « vulgarisateurs »: l'humour. L'auteur s'exprime parfois par la caricature. Certaines images se passent facilement de commentaires, comme celle qui attire l'attention sur les dangers d'une alimentation mal équilibrée (9)..

Ou cette autre, qui décrit ce que serait devenu le jardin d'Eden « si notre Seigneur avait utilisé des pesticides »! (10)

L'auteur précise que « la découverte du DDT et autres polluants produit dans le milieu naturel des réactions chimiques et biologiques imprévisibles » (Ibid.)

Il est clair en effet qu'une Eve hermaphrodite n'aurait eu d'autre ressource que de donner la pomme au serpent. (Ce qu'il semble d'ailleurs apprécier...)

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Parfois aussi le dessin aide à comprendre une théorie difficile. C'est ainsi que l'image que voici permet à l'auteur d'illustrer (et contester) certains des paradoxes de la physique quantique. Dans certaines conditions les photons seraient à la fois ondes et particules. L'image jointe évoque la critique que fait Shrödinger de cette théorie qui revient à affirmer, au mépris du bons sens élémentaire, que, tant qu'on n'a pas regardé dans la caisse, le chat est à la fois mort et vivant..

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Mais l'image la plus intéressante, – celle en tous cas qui a ma préférence, nous montre la petite sirène qui orne le port de Copenhague, interpellée par la Loi américaine ( ou du moins sa représentation la plus conventionnelle ) Comme la malheureuse est manifestement atteinte de ce qui ne peut être qu'une « malformation », elle est sommée d'intenter des poursuites judiciaires à son gynécologue. Tout y est: l'incompréhension et le rejet de la différence, l'appel impérieux à la sanction ( forcément financière), le tout caché derrière l'invocation solennelle et creuse des valeurs républicaines.

 

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4) Même si, nous l'avons dit, Baade-Og est bien plus qu'un roman, la dimension proprement littéraire ne doit pas être négligée. A certains égards, le livre peut être considéré comme une sorte de pastiche de Ou Bien/Ou Bien. Il comporte en particulier un certain nombre de Diapsalmata (le mot même est employé) qui font nettement penser à Kierkegaard:

« Il y a, peut-on lire dans Baade-Og, une différence de sens bien amusante dans le mot « gagner » selon que l'on dit « je gagne le Paradis » ou « je gagne de l'argent »...

Mais... Y a-t-il vraiment une différence ?

N'est-ce pas plutôt une idée que nous nous faisons ? » (11)

Ou bien cette remarque qui semble banale – mais ne l'est pas:

« Les choses ne disparaissent jamais simplement. Elles vont toujours quelque part ! Il faut s'en souvenir – que l'on cherche ses lunettes, ou qu'on jette des produits chimiques dans la nature... » (t. 1, p. 99)

Ou cette autre encore, dont l'allure kierkegaardienne est particulièrement nette:

« Ici, pas un souffle de vie. Parfois j'ai seulement envie de grimper en haut d'une montagne, et crier vers le ciel... Mais, bon Dieu! Ici – il n'y a même pas de montagne... » (Ibid. p. 146.

Il y a un second type de textes que l'on rencontre dans les Diapsalmata nouvelle manière . Ils sont plus longs, plus nettement caricaturaux et décrivent, avec une exagération savoureuse certains traits de la civilisation « de consommation ». On se contentera de citer celui-ci, qui met en scène un jeune couple, et se passe de commentaire:

« ... Mais, mon Chéri, j'aimerais tant avoir un enfant ...

- Bien sûr ma chérie. Mais on peut quand-même attendre de pouvoir se payer la dernière version, celle qui comporte le gène anticancer - pour le même prix.

- Bien sûr... Mais tu disais l'autre fois qu'il fallait attendre que la prédisposition au diabète soit réduite au type 1 ! Total: ça fait trois fois qu'on repeint la chambre du bébé... »

Et cela peut continuer longtemps comme cela. Et si finalement, ils ont le bébé, ils découvrent que le voisin – qui avait eu la patience d'attendre six mois de plus, avait reçu un modèle bien supérieur, capable de mâcher du chewing-gum et de conjuguer les verbes français. En même temps! »

Et le texte conclut sur ce constat désabusé : « la différence entre les enfants et les ordinateurs, c'est qu'on ne peut pas se séparer des jeunes – quand ils sont démodés ! » (12)

5) Il s'agit d'un ouvrage dont près de la moitié reste à paraître. Il ne peut donc être question de proposer ici une conclusion définitive... Mais certaines considérations assez générales sont pourtant esquissées dès le début du tome 3. Lene Andersen propose la formule Baade-Og comme pouvant nous offrir, au moins, une leçon de relativisme. « Nous devons reconnaître, écrit-elle, qu'il n'y a pas forcément de réponse de type noir-blanc à nos problèmes » (T. 3, p. 125). Tout n'est pas toujours vrai ou faux, et il y a souvent plusieurs aspects à prendre en considération... Mais, par ailleurs, on ne peut pas non plus tomber dans un relativisme total. « Il doit bien y avoir du vrai, et du faux et on ne peut tout mélanger. » Et c'est ici, sous le titre complexe « A la fois baade-og et Enten-Eller » qu'elle propose de revenir au « baade-Og », mais un boode-og, si je puis dire, au second degré... Certes, il faut souvent choisir, et il est impossible, voire immoral de l'éviter. Mais le fait même du choix (enten-eller) n'est que l'un des termes de la relation plus vaste « baade-og ». Le « paradigme » baade-og a la capacité d'englober à la fois lui-même et son contraire, à la fois baade-og et enten-eller. Ce que ne peut pas faire enten-eller, qui reste forcément au premier degré. Il faut citer ici tout entier ce texte difficile et lumineux. « Lorsqu'on entre dans le paradigme Baade-Og, nous ne rejetons pas pour autant le paradigme Ou bien-Ou bien. L'un et l'autre se complètent, ce qui, en termes plus simples, est destiné à nous rappeler que nous sommes forcément exposés à des conflits et des contradictions. » En tant qu'hommes, nous rencontrons forcément « le sombre et le clair » et devons considérer ces conflits comme l'un des aspects de notre vie. Mais l'un d'eux seulement. (13) . Baade-Og ne propose donc pas ici de miracle, mais un moyen de relativiser les conflits et les crises, sans les supprimer magiquement! « Si nous ne pouvons vaincre le fanatisme, peut-être pouvons-nous le limiter....) La capacité de rire de soi-même est déjà une guérison partielle. La capacité de se voir comme les autres nous voient est un autre remède. La capacité de vivre dans des situations ouvertes (open-ended), et d'apprendre à jouir de la diversité peut également aider. » (Ibid. p 126). J'ajouterais pour ma part que l'oeuvre de Lene Andersen nous apporte également un témoignage irremplaçable: elle nous suggère que l'humour peut etre aussi envisagé comme un remède. Dont l'efficacité, comme pour tous les remèdes, est toujours provisoire, et sans garantie...

                                                                                                                Jean-Pierre Mazens

 

 

Notes

1) le terme est d'ailleurs très impropre, comme nous le verrons.

2) le pseudonyme est transparent. Severinus est la forme latine de Søren.

3) Rappelons que Lene Andersen est effectivement, dans la vraie vie et sous son vrai nom, l'éditrice de ses livres – et de quelques autres. (Det Andersenske Forlag)

4) C’est en fait la photo d’un bébé, qui n’est autre que ... Lene Andersen elle-même !

5) On nous permettra de citer ici le texte original écrit dans un néo-danois imaginaire et savoureux. Noter la simplification de l'écriture, et l' influence envahissante de l'anglais: « Den var displayed som the grand prize i et lotteri, og according to beskrivelsen den sku stadi funger og contain de original documenter » (Baade-Og, t. 1, p. 9)

6) Cf. Zygmunt Bauman, Liquid Modernity.

7) Cf. James Gleik. Kaos, en ny videnskab tilblivelse.

8) Lene Andersen cite surtout The Selfish Gene, par Richard Dawkins, lui-même inspiré par les recherches de George C. Williams.

9) Baade Og, t 1 p. 54

10) Baade Og t 1 p 64

11 Baade-Og t 3 p 227

12) Baade-Og t1 p. 50

13) C'est moi qui souligne. JP M

1) Lene Andersen publie, depuis quelques années, une série de romans (1) sous le nom générique de Baade-Og. Chaque volume est identifié par un jour de la semaine. Ainsi le tome 1, paru en Juin 2005, s'appelle Mandag ( Lundi). Il est suivi par Mardi en Septembre 2006 et par Mercredi en Octobre 2007. Jeudi est attendu pour la fin 2008, et Vendredi pour 2009. Chacun des volumes parus comporte près de 500 pages... Pour un danois l'expression Baade-Og, dont la traduction la plus courante est « Et ...et », évoque naturellement son contraire: Enten-Eller. Comme on le sait, Enten-Eller signifie Ou bien/Ou bien, ou à la rigueur l'Alternative. Il opère une disjonction.

En revanche Baade-Og n'oblige pas à choisir, mais suggère une connivence, un accord possible, une conciliation: il propose d'accueillir l'un et l'autre. Le titre choisi, à lui seul, fait comprendre au lecteur qu'il se trouve devant un pastiche du livre le plus célèbre de Kierkegaard.

La première chose qui frappe lorsqu'on aborde cette oeuvre puissante et drôle, c'est l'usage très « dix-neuvième siècle » qui est fait de la pseudonymie. Pseudonymie d'ailleurs étrange, car elle est elle-même double, comme si le(s) livre(s), en plus de leur auteur « véritable » - Lene Andersen – avaient deux autres auteurs... Car il y a d'abord le narrateur de la Préface. Une narratrice en l'occurence, puisqu'il s'agit d' une jeune femme, Pamfilia Severinsen (2), qui se présente elle-même comme « professeur de danois ». C'est elle l'« éditrice en chef » (3) de l'oeuvre. Mais la responsabilité de l'écriture des livres proprement dits est attribuée à un certain Jesper Knallhatt, dont on ne nous dit rien, mais dont Lene Andersen nous donne une photographie (4) .

Un second trait également déconcertant, est visible dès les premières pages: le livre se présente comme un récit d'anticipation. Pamfilia Severinsen n'est pas notre contemporaine, et la langue qu'elle parle est assez éloignée du danois d'aujourd'hui. La scène a lieu durant l'été 2033 ! Pamfilia remarque dans la vitrine d'un magasin de pièces détachées « un authentique ordinateur datant de 2001 » - une véritable antiquité, une pièce rare présentée comme le premier prix d'une loterie (5). D'après la description qu'on en donnait, il était en état de marche et contenait des documents originaux. Naturellement Pamfilia va prendre un billet et gagner le gros lot! C'est ainsi qu'elle découvre, au milieu d'autres documents, le manuscrit de Baade-Og.

Comme on pouvait s'y attendre, elle lit le texte avec intérêt, s'interroge sur la mystérieuse personnalité de Jesper Knallhatt, s'étonne qu'un texte ancien aussi intéressant n'ait pu être publié à son époque, et s'empresse de remédier à cette carence. C'est naturellement Andersenske Forlag qui se charge de l'édition. Elle écrit une brève préface pour faire connaître toute l'histoire et donne même un résumé simplifié de l'ensemble de l'oeuvre ( avec ses cinq volumes.) La chose lui est facile puisqu'elle a tout le texte sous les yeux, et c'est bien pratique pour nous (lecteurs de 2008), qui n'avons accès qu'aux trois premiers tomes... La préface se termine, comme il se doit, par des remerciements chaleureux adressés à l'éditeur.

La suite, c'est à dire le texte de Baade-Og, nous ramène brusquement à notre époque. Le lecteur, soumis à cette étourdissante acrobatie temporelle, ne peut qu'être désorienté. Mais il y a quelque chose qui est plus troublant encore, et c'est le total changement de perspective auquel nous soumet la lecture. Avec ce voyage furtif dans l'avenir, on se croyait en pleine science-fiction, dans un univers imaginaire et merveilleux. Mais ce ne fut qu'un bref aller-retour, et l'on se trouve projeté dans la science tout court – et la plus « dure » qui soit ! Voyez plutôt.

2) Baade-Og se présente également comme un ouvrage de vulgarisation scientifique! Un livre d'un genre un peu particulier, à vrai dire. Car l'auteur choisit, et ne retient que ce qui l'intéresse ou l'instruit. Et c'est passionnant. Malheureusement, on ne pourra évoquer ici que quelques exemples, tous empruntés au tome 1. C'est ainsi que Lene Andersen propose, à partir des travaux d'un sociologue (6), la description de ce qu'elle appelle l'homo liquens. Dans les sociétés d'aujourd'hui, rien ne garde sa forme: les structures sociales (familiales, professionnelles, etc. ) se modifient très rapidement et deviennent littéralement « fluides ». Elle décrit avec la même stupéfiante virtuosité les recherches de pointe d'un grand mathématicien (7) qui propose ce qu'on appelle la théorie du Chaos. Cette conception complexe permet de découvrir l'ordre sous-jacent à des phénomènes aléatoires, et de comprendre qu'un changement minuscule dans les conditions initiales puisse provoquer à long terme des modifications importantes dans un système. C'est le phénomène dit du « battement d'aile du papillon ». Ou bien, et ce sera notre dernier exemple, l'auteur évoque avec la même précision (et la même délectation) la réinterprétation de l'évolutionisme par quelques biologistes contemporains (8). Selon ces auteurs, le véritable sujet de l'évolution n'est pas l'organisme individuel. En réalité tout se passe comme si l'individu n'était là que pour permettre aux gènes (dont il est le support provisoire) de se reproduire. Ces exemples, on s'en doute, sont loin d'être gratuits. Le lecteur attentif aura sans doute remarqué que, si « sérieux », si rationnels qu'ils soient – et ils le sont! ils ont en outre une propriété qu'on ne rencontre pas toujours dans le monde sévère de la recherche scientifique. Ils ont tous quelque chose d'insolite ou de paradoxal. Cela, on s'en doute, n'est pas dû au hasard.

Nous sommes pourtant aussi en présence d'une véritable encyclopédie. Au fil des différents volumes, c'est le savoir total de la modernité qui est convoqué. Ainsi le premier tome, Lundi, en plus des recherches évoquées ci-dessus, énonce quinze hypothèses sur l'évolution des sociétés, et raconte, sommairement mais clairement, vingt cinq siècles de l'histoire de l'humanité. Baade-Og - Mardi, sous le titre « D'où venons-nous ? » revient sur l'ensemble de l'évolution biologique – « depuis la soupe primitive », et s'attache surtout à décrire l'évolution humaine, et en particulier l'évolution cognitive. Elle raconte la naissance de notre culture et brosse à grands traits toute l'histoire du droit social, et de la domination masculine... Baade-Og – Mercredi s'interroge sur l'avenir qui nous attend, avec une attention particulière portée aux trente prochaines années. Baade-Og – Jeudi, sous le titre « Pourquoi ? » se propose de résumer les trois premiers volumes. Si l'on prend en considération l'ensemble des connaissances scientifiques acquises, en particulier sur l'homme et la société, on peut s'étonner de nos réactions parfois bizarres. « Car maintenant, nous savons parfaitement ce qui est intelligent et ce qui ne l'est pas... Alors pourquoi donc persistons-nous à nous agiter de façon aussi stupide ? ». Pour finir, Baade-Og-Vendredi envisagera l'évolution de l'Univers dans sa totalité en énonçant quelques hypothèses, et en s'interrogeant sur leur validité. Le devenir universel est-il soumis à des mécanismes internes tout puissants qui produisent systématiquement des conflits, des catastrophes ? Le désordre, l'inégalité, la guerre sont-ils inévitables, ou avons-nous au contraire la possibilité de les contrôler ? Enfin, sous le titre « Et maintenant ? » (Hvad så ?) on doit aborder la question la plus importante de toutes, celle qui concerne ce que Lene Andersen appelle l' « existentialisme global »: quelle sorte d'hommes voulons-nous être ?

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