Ind i Verdens Vrimmel (1). Littéralement : Dans le tumulte du monde. Pour expliquer ce titre bizarre, on a pu évoquer, contre toute vraisemblance, un roman de Thomas Hardy (2), où pire encore, le vers de Thomas Gray qui sert de titre à ce roman (3). Le sens, très simple, de ce titre n’en sera donné par l’auteur qu’à la fin de l’ouvrage ...
Flemming Christian Nielsen est né en 1943. Après avoir fait des études de mathématique
et de physique, il devient journaliste. Il collabore au Jyllands-
L’ouvrage que nous évoquons ici s’appuie sur une recherche extrêmement précise et
documentée. Il raconte l’histoire de Niels Andréas Kierkegaard, qui naquit à Copenhague
le 30 avril 1809 et mourut 24 ans plus tard dans une petite ville industrielle des
Etats-
Rappelons d’abord que la personnalité dominante de cette famille du XIXème siècle
est le père, Michael Pedersen Kierkegaard (1756/1838). Il s’était marié une première
fois en 1794. Sa femme mourut deux ans plus tard. Il épousa sa servante, Anne Sørensdatter
Lund (1768/1834), qui lui donna sept enfants : trois filles et quatre garçons. Le
tableau ci-
Maren Kirstine (1797 / 1822 Célibataire sans enfants
Nicoline Christine (1799 / 1832) Mariée à Johan Christian Lund (négociant) 4 enfants. Meurt en couches.
Petrea Severine (1801 / 1834) Mariée à Henrik Ferdinand Lund (banquier, frère du précédent). 4 enfants.
Peter Christian (1805 / 1888) Etudes de théologie. Sera pasteur, puis évêque.Marié , 1 enfant.
Søren Michael ( 1807 / 1819) Meurt accidentellement dans la cour de l’école.
Niels Andreas (1809 / 1833) Le « frère inconnu ». Célibataire sans enfant.
Søren Aabye (1813 / 1855) Le frère très connu... Célibataire sans enfant.
Le père avait décidé qu’un de ses fils ferait des études, qu’un autre serait banquier,
le troisième commerçant, et le dernier, marin. En fait seul Peter Christian, devait
suivre jusqu’au bout la voie qui lui était tracée. Søren Michael meurt brutalement
d’un accident, un choc sur la tête survenu dans la cour de récréation de la Borgerdydskole.
L’autre Søren, Søren Aabye, prédestiné à la marine, avait « une si bonne tête » qu’il
eût été stupide de gaspiller ses dons. « Faire naviguer Søren, déclara le père, serait
mettre au rebut une obligation d’Etat » ! L’habile homme d’affaires devait sa fortune
à ces emprunts nationaux : il savait de quoi il parlait ! Restait Niels Andréas,
adolescent simple et modeste, un peu timide. Le portrait de sa mère... Pour « apprendre
le commerce », il dut quitter ses parents et partit travailler chez son beau-
Malgré ces années d’apprentissage désastreuses, Niels ne se laisse pas abattre. A
23 ans, il décide de partir. Nous ne savons pas avec précision quand se forma le
projet d’émigration, ni pourquoi le jeune homme choisit l’Amérique, un pays dont
il ignorait tout. A cette époque, il n’y a pratiquement pas de danois aux U.S.A.
(entre trois et quatre cents, sur 13 000 000 d’habitants) et il ne parle pas un mot
d’anglais... Peut-
La famille accepte assez facilement le projet et décide même de le financer. Un billet
pour traverser l’Atlantique coûte de 100 à 150 Rbd. De plus, il semble raisonnable
d’assurer au voyageur les moyens de vivre aux Etats-
Le Brick Massasoit (7) partit de Gotheborg le 29 sept 1832. La traversée dura près de cinquante jours. C’était la durée moyenne des voyages à l’époque (8). La liste des passagers ne comportait qu’un seul nom : un certain N. A. Keirkegaard (sic). Le voyage fut très pénible : Niels eut tout le temps le mal de mer. Le pire restait à venir...
La famille dut attendre plus de six mois avant de recevoir la première lettre du voyageur. Elle n’est guère encourageante. Il reconnaît que son voyage n’est pas vraiment un succès. Il n’est pas du tout à l’aise dans ce pays qu’il connaît mal, où il se sent maladroit, inadapté, importun. Il ne sait jamais comment se comporter. Il fait pourtant de grands efforts pour s’intégrer. Il apprend l’anglais, et harcèle littéralement ses interlocuteurs, en exigeant que l’on corrige sa prononciation, son vocabulaire... Il se met même à l’espagnol. Mais il ne trouve pas de travail. Il tente d’abord sa chance à Boston. Aucun succès. On lui conseille d’essayer New York. C’est encore pire. Il est reçu très fraîchement, même lorsqu’il rend visite à deux immigrants danois. Il retourne bientôt à Boston et doit accepter de travailler gratuitement.
Ind I Verdens Vrimmel
Mais lorsqu’il finit par faire sa connaissance (en fin février), il fut extrêmement déçu. Il constate que le jeune théologien est un personnage très instable, passant constamment de l’exaltation intense à la dépression profonde. Et puis, il a depuis longtemps perdu tout intérêt pour la langue danoise et la mythologie scandinave...
Avant de revenir chez lui, il a visité la Turquie et décidé qu’il serait Evêque d’Asie.
Il en fit même la demande à l’évêque de New York, qui transmit à son supérieur (l’évêque
de Londres), qui répondit qu’il était fou ! Richmond découvrit également la Grèce,
ce qui suscita un projet non moins grandiose. Pour contribuer à l’éducation des jeunes
grecs, il entreprend de créer un vaste « centre culturel gréco américain », qui favorisera
la construction d’écoles (en Grèce) et organisera des conférences sur la Grèce aux
Etats-
Après le 26 février, la trace de Niels est de plus en plus effacée. Trempé, malade
dans les guimbardes, il passe son temps en déplacements, mais ne réussit pas à se
faire embaucher. Les épiciers ne peuvent même pas lui procurer un travail sans salaire
! Il ne reçoit plus que « ... de vagues promesses qui s’émiettent et se recroquevillent
en amabilités et tourniquet incessant. (9)». Flemming Chr. Nielsen dresse ainsi le
bilan de ces premiers mois désolants : « En réalité, écrit-
Mieux encore : puisqu’on ne veut pas de lui comme employé, il décide de se mettre
à son compte ! Il écrit à son beau-
Il décide de jouer la dernière carte qui lui reste. Il écrit à James C. Richmond,
qui répond aimablement, et l’invite chez lui à Providence. Est-
Notes
1) Ind I Verdens Vrimmel. (Søren Kierkegaards ukendte bror) 1ère édition, Holkenfeldt, 1998. 2ème édition révisée Bindslev ed. 2006. Le présent compte rendu, établi initialement à partir de la première édition, tient naturellement compte des modifica tions, assez nombreuses, proposées par la seconde. La pagination, en particulier, renvoie à cette dernière édition, la seule disponible aujourd’hui en librairie.
2) Far from the Madding Crowd. Tel était le titre original du roman de Thomas Hardy ( Trad. Fr. Loin de la foule déchaînée ). La traduction danoise retenue pour cet ouvrage fut Fjernt fra Verdens Vrimmel (Litt. : loin du tumulte du monde ) . D’où le rapprochement, à notre avis gratuit, avec le livre de Nielsen.
3) Far from the madding crowd's ignoble strife
Their sober wishes never learn'd to stray;
Along the cool sequester'd vale of life
They kept the noiseless tenor of their way. (Thomas Gray Elegy Written in a Country Churchyard 1751)
4) Ind i Verdens Vrimmel Op. Cit. (P. 24) C’est moi qui souligne. Jp M.
5) Søren restera dans la demeure familiale jusqu’à l’age de 24 ans. Peter Christian en partira à 37 ans.
6) Nous connaissons déjà Johan Christian Lund, négociant en gros, employeur de Niels. Nous avons également évoqué Henrik Ferdinand Lund, cadre de banque et mari de Petrea. Peter Wilhelm est le troisième (et le plus connu) des frères Lund. Naturaliste réputé, iI passera la majeure partie de sa vie au Brésil. C’est à lui qu’était destinée la lettre de S. Kierkegaard (1er juin 1835) dans laquelle le jeune étudiant fait le point sur ses projets d’études. Cf. Journaux et Carnets de Notes AA 12 1835. pp. 12 à 17.
7) « Massasoit ». C’est, nous apprend M. Nielsen, le nom d’un chef Indien qui conclut un traité de paix avec les émigrants du Mayflower arrivés à Cape Cod en novembre 1620.
8) L’apparition de la marine à vapeur (1870) fit baisser sensiblement la durée de la traversée. (15 jours env.)
9) Op. Cit. p. 90
10) Op. Cit. p. 68
11) Connue en France à l’époque sous le nom de « phtisie galopante ».
12) “ His object, in requesting me to write to you [P.C.Kierkegaard, le frère aîné] is that his mother may be prepared (italique de l’auteur) to be informed of his Death, whenever the sad tiding shall make known that event to her, & you will therefore endever (sic) to prepare her mind for intelligence that must be heartrending to an affectionate parent. Your brother has also requested, that after his discease (sic), I should write to his Mother, directing to you, his brother ». (Op. Cit. p. 177)
13) « I first of all beg that You will have the kindness to explain – if You can – why during his sufferings & preparations for leaving this world, my late brother seems never to have thought of his father […] I suppose that some words in one of my letters to my deceased brother have been occasion of a sad misunderstanding, as if his father, who is almost 80 years old, were either dead or dying… ». (Op. Cit. p. 184)
14) « […] in his last moments, he spoke of you, sir, once during his indisposition and said he placed the most implicit confidence in your goodness and kindness as a father and if he did not get strong enough to work, that you would support him. » (Op. Cit. p. 187)
15) Le père, à sa mort, laisse environ 125 000 Rbd.
16) Journaux et cahiers de notes. Vol. 1 Journal CC 13, p. 137
17) Id. Ibid.
18)La traduction de ce texte n’a pas encore été publiée dans la nouvelle édition des « Journaux et cahiers de note ». Nous utilisons la traduction du Journal t. 1 Gallimard 10ème ed. p. 20 (1950)
19) Id. Ibid.
20) Id. Ibid.
21) Id. Ibid.
22) Ind i Verdens Vrimmel p. 151
Il est en Amérique depuis plus de 9 mois. Il parle couramment l’anglais et assez bien l’espagnol. Il vient d’apprendre qu’un certain John Travers, un industriel cotonnier, propriétaire de la Phoenix Manufacturing Company, cherche un employé de comptoir. Il compte bien décrocher cet emploi, pour lequel il s’estime parfaitement qualifié. L’entreprise est implantée dans une ville industrielle d’environ 9 000 habitants : Paterson, New Jersey. Dès son arrivée il s’installe dans un hôtel qu’on lui a recommandé, le Congress Hall, tenu par Platt et Juliana Rogers. C’est là qu’il est frappé par une forme foudroyante de la tuberculose (11). Il passera ses derniers jours avec la seule assistance des propriétaires de l’hôtel et du pasteur local. Il meurt le 21 septembre 1833.

Une copie a été conservée dans le Journal (inédit) de Peter Christian. La question est posée sans détour « [...] Avant tout, je vous demande d’avoir la gentillesse d’expliquer, si vous pouvez, pourquoi, alors qu’il souffrait et se préparait à quitter ce monde, mon défunt frère ne semble jamais avoir eu une pensée pour son père. [...] je suppose qu’un mot, dans l’une de mes lettres à mon défunt frère, a pu être l’occasion d’un triste malentendu et lui laisser croire que son père était mort ou mourant... » (13) Le Révérend ne répondit jamais.
La réponse était pourtant évidente, et nous la connaissons. Car enfin, pourquoi Niels
aurait-
La suite le montre bien. La dernière opération commerciale de Niels Kierkegaard fut,
on s’en doute, un fiasco. Johan Christian Lund, qui avait avancé les fonds, y perdit
pratiquement sa mise : 1000 Rbd. Michael Pedersen, qui n’y avait pas cru un seul
instant, en paya scrupuleusement la moitié. Un homme d’affaire équitable. Sans plus.
Car les calculs montrent que, tout compris, la courte équipée américaine de Niels
(voyage aller, dépenses du séjour, retour des marchandises invendues, frais d’obsèques
à Paterson) – coûta à son père à peu près la centième partie de sa fortune. (15)
Son fils valait-
Pourtant, il est incontestable qu’il fut très éprouvé par la disparition de Niels, même s’il est difficile de savoir s’il fut surtout sensible à la mort de son fils, ou au rejet dont il avait été victime... De plus, il devait perdre peu après son épouse et sa fille Petrea, qui meurt en couches le 29 décembre 1834. En moins de 2 ans et demi, Michael Pedersen, qui s’était vu à la tête d’une famille importante, se retrouve seul, avec son fils aîné et Søren.
L’attitude de Søren Kierkegaard au moment du décès est difficile à définir. C’est un jeune homme de vingt ans, intellectuellement encore immature. Il reconnaît volontiers que l’annonce d’un décès ne le touche guère sur le moment. « Oui, mon frère est mort, mais chose curieuse, ce n’est pas vraiment à son sujet que je suis triste, alors que le chagrin ressenti pour mon frère décédé il y a plusieurs années l’emporte entièrement. »(16) En attendant, il considère plutôt le cérémonial funéraire sous l’angle du comique. « Tant de circonstances ridicules se présentent au premier moment que je ne puis m’empêcher de rire. » (17)
Mais un autre texte, contemporain du premier, décrit un rapport entièrement différent
avec les morts, lorsqu’on les rencontre non pas à l’occasion d’une cérémonie funéraire
(qui a toujours pour Kierkegaard quelque chose de caricatural), mais à travers la
méditation solitaire et le souvenir. Cette expérience ne peut se produire que lorsque
s’éteint provisoirement « l’activité remuante de la vie » (18). Alors apparaît une
sorte d’état contemplatif et une communication véritable s’instaure avec les défunts.
« C’est à ce moment qu’ont surgi vers moi de leur tombe les quelques morts que j’aime,
ou, pour mieux dire, ils ne me semblaient pas morts. Je me sentais si bien parmi
eux ; un vrai repos dans leurs bras, et le sentiment d’avoir quitté mon corps et
dans un éther supérieur, de planer avec eux... » (19) Bien entendu, cette expérience
ne peut se prolonger. « Le cri rauque de la chouette » (c'est-
Au « philosophe » le jeune Kierkegaard oppose donc « les autres » et là, il pense à sa mère, à ses sœurs, à son frère Niels, à tous ceux qui passent inaperçus, que l’on oublie toujours, et qui cherchent désespérément à participer aux activités du monde. « Loin de vouloir le fuir, ils se sont constamment battus pour entrer dans le cercle, dans le tumulte du monde. » (22)
Jean-
L’histoire pourrait s’arrêter là. Elle ne fait que commencer... Le 25 octobre 1833, la famille Kierkegaard reçoit une lettre adressée à « Mr. P.C. Kierkegaard ». C’est donc le frère aîné, Peter Christian, qui en est le destinataire. Cette lettre est datée du 15 septembre 1833. (N’oublions pas qu’il y a toujours un mois et demi à deux mois de décalage entre l’expédition et la réception du courrier...) C’est la lettre, en anglais, bien entendu, du Pasteur Ralph Williston, qui annonce la mort prochaine de Niels. Peter Christian la traduit pour son père. Mais elle paraît assez bizarre : le père ne comprend pas bien et commence à douter des compétences linguistiques de son fils aîné ! La lettre est pourtant très claire. Le prêtre évoque d’abord l’état dans lequel se trouvait Niels (« Il était très malade et déclinait rapidement »), les réactions du médecin traitant, qui fit « tout ce qui pouvait être fait ». Il n’a que des éloges pour les jeunes hôteliers (« très attentifs et pleins d’affection ») qui hébergent le jeune homme. Enfin le pasteur indique qu’il a procédé à l’administration du Saint Sacrement. Rien que de très normal, vu la circonstance.
Ce qui l’est moins, c’est le dernier paragraphe, dans lequel le prêtre dévoile les vraies raisons de sa lettre. Il ne s’agit rien moins que des dernières volontés du défunt, qui demande instamment que sa mère soit d’abord préparée à recevoir la nouvelle de sa mort. Le moment venu, le pasteur devra lui écrire, en passant par l’intermédiaire du frère aîné. (12).
Niels fut enterré dans le cimetière épiscopal de Paterson. Le service était assuré par le Rev. R. Williston qui s’empressa d’écrire à « Mrs. Anna Kierkegaard ». Elle reçut ainsi la première et d’ailleurs la seule lettre de sa vie. Le prêtre décrit en détail les derniers instants du mourant (« Je l’ai trouvé résigné, plein de joie et de paix ») et il rappelle ce que nous savons déjà (« … il parlait constamment de sa mère, de ses soeurs et de ses frères»).
Le père, Michael Pedersen Kierkegaard est bouleversé par le silence qui le concerne. Il cherche désespérément une explication. Peter est invité à écrire une lettre au pasteur pour en avoir le cœur net.
La même lettre, en deux exemplaires, sera expédiée par deux bateaux différents.