A partir de cette date,  et presque dans chaque numéro, paraissent pendant environ six mois des articles venimeux et  des caricatures blessantes. L’une des premières comporte une invention graphique particulièrement efficace. Elle est due à l’un des dessinateurs du Corsaire, Peter Klæstrup (1820/1882). Pour montrer que Kierkegaard cherche avant tout à se faire remarquer,  il est prétendu (gratuitement, bien entendu) que le philosophe  fait agrandir délibérément l’une des jambes de ses pantalons par son tailleur « pour avoir l’air d’un génie ». De tels dessins, régulièrement reproduits,  reviendront  constamment dans les pages du Corsaire.
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On attire l’attention sur toute une série de « tares » corporelles, à commencer par la laideur pure et simple, sa difformité qui  en fait  presque un bossu. Et surtout ses jambes exagérément maigres.
Au-delà de ces traits purement somatiques, il y a  ceux qui s’attachent à des postures  et dénoncent des carences d’un autre ordre. Par exemple, on souligne sa gaucherie, son manque d’assurance. Cf. cette image d’un Kierkegaard crispé sur le dos de son cheval.
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Ils provoqueront les plus vives souffrances (les gamins qui le croisent regardent ostensiblement ses pantalons pour contrôler l’égalité des  jambes). Kierkegaard, pendant quelques temps, s’abstint même de sortir de chez lui pour éviter les quolibets. Cette réputation absurde le suivra, longtemps  après la fin des attaques du journal.
Nous nous contenterons d’évoquer ici quelques unes des images les plus significatives que le Corsaire a popularisées.  Ainsi  par exemple on dénonce l’attitude « méprisante » du philosophe à l’égard de la femme (objet d’« expériences » psychologiques).
 On conteste également les prétentions « pédagogiques » que Kierkegaard affichait  dans ses rapports amoureux,  laissant entendre qu’ils avaient  surtout pour but de développer la spiritualité féminine. Un dessin impitoyable suggère que la soi-disant « éducation » se ramène à une pesante domination, en montrant Kierkegaard juché sur le dos de sa fiancée.
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N’est-ce pas la  « prétention » qui s’inscrit  dans la démarche de cette cigogne, aux  pattes filiformes et au jabot arrondi ? Elle fait le grand tour pour éviter le contact d’une « fille publique ». L’interprétation détaillée exige un retour en arrière. Je rappelle l’invective lancée par Kierkegaard dans l’article du 10 janvier : la « fille publique », c’est le Corsaire ! Les rédacteurs du Journal avaient été ulcérés d’être ainsi traînés dans la boue.
L’image qui réplique à cette insulte est particulièrement suggestive.  Le texte affiché au-dessus du dessin dit simplement « Comment le Frère évite une fille publique ». Mais le portrait de ladite « fille » est   surprenant. Klæstrup a pris  l’image d’un de ces engins de travaux publics qui servent à enfoncer les pavés. On appréciera la subtilité d’un dessin qui indique plaisamment l’activité exercée par la personne au moyen d’un instrument destiné au travail « dans la rue », et la connotation féminine apportée, en danois  comme en français  par le nom dudit instrument. Car cet outils destinés aux travaux « publics » s’appelle en danois brolæggerjomfru, ce qui  signifie littéralement « jeune fille pour le pavage ». (Cf. Fr. « demoiselle »).  On notera l’opposition marquée entre l’air guindé et circonspect de la  cigogne  et la vulgarité apparente de la « demoiselle ».
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Le plus souvent la morgue, la suffisance du personnage sont traduites avec  plus de clarté encore. Comme dans l’image dans laquelle le grand homme  consent à délivrer son message  à l’humanité dans un ouvrage « couvert de maroquin ».

                            Le texte d’accompagnement  précise que le livre  est
                             « totalement incompréhensible ».
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Ou surtout dans celle qui montre Kierkegaard se prenant littéralement pour le centre du monde . On remarquera qu’ici, contrairement à ce qu’il fait depuis le début, le Corsaire ne se contente pas de s’en prendre au « physique », mais  s’attaque à l’œuvre même de Kierkegaard.
L’explication est simple. L’auteur de Ou Bien Ou Bien vient de publier le Post-scriptum,  c’est ce gros livre qui est visé ici.  Il  aurait été difficile à Goldschmidt  de ridiculiser Ou Bien Ou Bien,  une œuvre qu’il aimait  et dont il avait fait l’éloge. Mais   il était tentant de faire rire d’un ouvrage difficile et réputé obscur.
La réplique du Corsaire fut donc brutale. Mais que penser de l’attitude littéralement provocatrice  de notre auteur au tout début de l’affaire ? Après tout, n’est-ce pas lui qui a demandé expressément à être « attaqué » ? Peut-on parler de masochisme ? Evidemment non ! Je crois plutôt à une erreur grave. De stratégie. Le brillant polémiste est assuré de  gagner dans tous les cas de figure. Sa certitude repose sur un raisonnement dont la forme lui est familière : le dilemme. Ou Bien – Ou bien. Si je demande à être attaqué – ou bien ils renoncent, et j’ai gagné ! Ou bien ils m’attaquent – et comme ils ne sont pas de force  - je finirai par gagner ! N’est-il pas « un génie lesté de tous les pouvoirs possibles  (Pap. IV A 154) »?
Comme nous le savons maintenant la réalité fut tout autre. Le raisonnement reposait sur des prémisses inexactes. Certes, c’était un « génie » ! Mais un génie à l’ancienne, un redoutable bretteur, certain de l’emporter,  en combat singulier  et à armes égales. Car son  génie   repose sur une maîtrise inégalable du langage. Il ne fut pas terrassé par les mots, mais par l’impact des images diffusées en  grand nombre. L’adversaire qui allait l’accabler, c’est la PRESSE.
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La plupart des analystes attachent une grande importance aux démêlés que le  grand philosophe   eut, en 1846, avec un journal humoristique d’opposition, Le Corsaire. La censure était impitoyable; les rédacteurs  du journal, qui se cachaient toujours derrière des pseudonymes ou  des hommes de paille, se retrouvaient parfois  en prison. Le journal, diffusé par abonnement, eut un grand succès commercial. En 1846 il comptait près de 5 000 abonnés, chiffre considérable pour l’époque. La plupart des célébrités de l’establishment politique et littéraire étaient un jour ou l’autre épinglées dans l’hebdomadaire. Curieusement, Kierkegaard avait  toujours été épargné. Les rédacteurs du Corsaire semblent avoir été séduits par son anticonformisme. Et puis  Kierkegaard et  le fondateur du journal, Goldschmidt,  se connaissent depuis longtemps. Lorsqu’en1841, Kierkegaard soutient sa thèse sur l’ironie ; Goldschmidt en fait dans le Corsaire une recension  favorable. Kierkegaard  ne lui cache pas sa satisfaction. En février  1844, Kierkegaard publie  Ou bien – Ou bien. Une critique également élogieuse paraît peu après dans le journal de Goldschmidt. Un peu plus tard, il va jusqu’à  promettre « l’immortalité » à  Victor Eremita le plus transparent des pseudonymes de Kierkegaard. Mais tout va changer en  1845, quand Kierkegaard publie les  Etapes sur le chemin de la vie. C’est que la partie « esthétique » du nouveau livre est  très réduite, les développements « éthiques » et  « religieux » occupent la plus grande place dans cet ouvrage plus austère et plus sombre que le précédent.  C’est surtout le chapitre intitulé   Coupable ?  –  non coupable qui semble avoir déplu : Kierkegaard y évoque  avec un grand luxe de détails la rupture de ses fiançailles. L’un des rédacteurs  (clandestins) du Corsaire, Peter Ludvig Møller, fait paraître   une  critique de ce qu’il décrit comme « le supplice expérimental infligé à une femme ». Søren Kierkegaard se sent personnellement visé, d’autant que depuis peu le véritable nom  de l’auteur d’Ou bien – Ou Bien et des Etapes a été publiquement révélé. Furieux, il publie (dans le journal Fædrelandet du 27/12/1845) une réplique véhémente où il dévoile publiquement les liens de Peter Ludvig Møller et du Corsaire. Dans le contexte politique de l’époque, c’est une révélation grave qui compromet définitivement la carrière universitaire du jeune homme ! Malgré une réplique assez modérée des rédacteurs du Corsaire, les choses s’enveniment. Kierkegaard publiera (toujours dans Fædrelandet) un article particulièrement violent,  où il n’hésite pas à comparer le Corsaire à une « fille publique ». Se plaignant des éloges qui lui avaient auparavant été réservés, il  demande à être  attaqué par le journal ! 
Ainsi provoqués,  les rédacteurs du Corsaire se déchaînent.  Le 19 janvier 1846, le n° 277 de l’hebdomadaire contient les premières « attaques », qui, nous le montrerons, n’ont rien de commun avec les gaudrioles anodines que le journal réserve en général aux écrivains célèbres.
La comédie d'Hostrup
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Les attaques du "Corsaire"
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