Kierkegaard’s relations to Hegel reconsidered  par Jon Stewart. Cambridge Université Press , 2003. 718 pp.

L’ouvrage de Jon Stewart est principalement consacré à la critique de ce qu’il appelle la « conception standard » des rapports de Kierkegaard et de Hegel. Il s’agit d’une vue générale, développée au Danemark depuis le début du 20ème siècle, qui considère la relation entre les deux penseurs comme « purement négative. » Kierkegaard aurait rejeté l’ensemble de la philosophie de Hegel, et n’aurait utilisé certains de ses aspects que pour la ridiculiser. A l’exception notable d’Ed. Geismar, qui fut critiqué pour avoir présenté un Kierkegaard trop hégélien, la plupart des spécialistes danois (N.H. Søe, S. Holm, G. Malantschuk, J. Himmelstrup ...) avaient insisté sur l’opposition des deux doctrines. Mais c’est Niels Thulstrup (1) qui fait l'objet des critiques les plus vives ...

On ne présentera pas ici Niels Thulstrup. Rappelons simplement que ce théologien, bon spécialiste du corpus kierkegaardien, n’eut jamais de Hegel qu’une connaissance assez limitée. M. Stewart dresse la liste de erreurs et des ignorances de Thulstrup. On voit défiler tous les clichés dont la recherche hégélienne a fait justice depuis longtemps. Je cite au hasard. Le « philosophe officiel de l’Etat prussien », partisan d’un « déterminisme fataliste opposé au libre arbitre » aurait cru la « fin de l’histoire » arrivée à son époque. Il considérait (dit-on) son propre système comme « l’achèvement de l’histoire de la philosophie ». De plus, sa philosophie spéculative qui « éliminait le principe de contradiction » aurait tenu tout ce qui apparaît dans l’histoire comme ipso facto justifié, puisque « le réel est rationnel » ! Faut-il préciser que ces expressions stéréotypées sont des simplifications abusives, des erreurs manifestes, ou des citations mal interprétées. ! (Sur tous ces points, je renvoie à l’ouvrage dirigé par M. Stewart: The Hegel Myths and Legends )(2)

N. Thulstrup se fait le chantre principal de la théorie dominante qui affirme sans restriction le désaccord total entre les deux philosophes. Il écrit par exemple : « Hegel et Kierkegaard, n’ont fondamentalement rien en commun en tant que penseurs – rien quant à l’objet, au but, à la méthode – rien non plus en ce qui concerne ce que chacun d’eux considérait comme des principes indiscutables. » (3)

Le livre de M. Stewart est à comprendre comme une contestation systématique et impitoyable de la « conception standard ». A ceux – ils sont nombreux, qui ne retiennent qu’une opposition massive entre les deux philosophes, M. Stewart oppose une analyse plus fine qui montre que le rapport de Kierkegaard à Hegel passe par trois phases nettement distinctes.

Dans ses premiers textes (1834/1843) - Les papiers d’un homme encore en vie (1838), Le Concept d’Ironie (1841), L’Alternative (1843) - Kierkegaard est fortement influencé par Hegel et la philosophie hégélienne.

Puis vient une période intermédiaire (1843/1846), commençant avec Crainte et Tremblement (1843). C’est là que l’on rencontre les critiques les plus nettes de Hegel. Cette période atteint son point culminant en 1846 avec le Post-Scriptum définitif et non scientifique. Mais on trouve des critiques très semblables dans le Livre sur Adler, écrit en 1846 et qu’il ne publia pas. Cet ouvrage marque la fin de la seconde période.

La troisième phase (1847/1855) est plus difficile à caractériser. Kierkegaard semble « avoir fait la paix avec Hegel ». Il faut entendre pas là qu’il ne s’en occupe guère : les références directes à l’œuvre du penseur allemand deviennent de plus en plus rares. Mais pourtant ...

Comme il est impossible d’examiner en détail les analyses proposées dans ce gros livre, nous nous contenterons de quelques exemples permettant d’illustrer chacun des points indiqués ci-dessus.

1) L’influence directe de Hegel sur Kierkegaard est évidente dans la première phase. Mais même lorsque le danois s’inspire des analyses hégéliennes, il ne se comporte jamais en « disciple »! Voici un exemple suggestif : nous le trouvons dans l’ébauche d’une première théorie des stades, échafaudée par Kierkegaard vers 1837. Le jeune homme décrit les quatre « âges de la vie » en les mettant en parallèle avec les « quatre phases » du déroulement de l’histoire humaine. L’ « enfant » n’a pas encore atteint la conscience de soi, et se confond plus ou moins avec son environnement.(4) A cette phase de l’ontogenèse correspond la « mythologie orientale » (réminiscence des Leçons sur la philosophie de l’histoire de Hegel). La « jeunesse » constitue le second stade, celui de la paix et de l’harmonie, où l’individu trouve entière satisfaction dans les institutions familiale et scolaire. L’individu prend conscience de lui-même grâce à cette intégration qui correspond, historiquement à la « divine harmonie » du monde grec. Tout cela reste très hégélien... Mais les choses changent avec le troisième stade - celui de la « maturité » – décrit comme le stade du « désir insatisfait », où Kierkegaard discerne une phase « romantique », commandée par les figures emblématiques de Faust, Don Juan, Ahasvérus. C’est le triomphe de l’individu, – en proie à l’inquiétude et à l’agitation. La réconciliation finale avec le monde ne se rencontre que dans la quatrième phase, la « vieillesse », l’âge de la résignation, que le jeune Kierkegaard associe au christianisme... On pourrait utilement comparer cette description des « âges de la vie » avec celle que propose Hegel dans la Philosophie de l'Esprit …(5)

Cet accord avec le hégélianisme se retrouve encore plus nettement dans le Concept d’Ironie (1841). Dans l’interprétation qu’il propose de Socrate, Kierkegaard s’inspire très largement des Leçons sur l’Histoire de la Philosophie de Hegel (Chap. II B). Tout en gardant son entière liberté (et même en reprenant son modèle sur certains points) il aboutit pratiquement aux mêmes conclusions que le philosophe allemand : Socrate représente, dans le monde grec, l’émergence du principe de la liberté subjective, s’opposant par là même aux prescriptions de la moralité traditionnelle (Sittlichkeit). Le caractère hégélien de la thèse sur l’ironie est si évident que N. Thulstrup a beaucoup de mal à minimiser l’importance de Hegel (6). Il tente d’éviter le problème en prétendant que le Concept d’Ironie était lui-même un texte ironique, et que Kierkegaard assumait frauduleusement le rôle d’un hégélien pour critiquer Hegel « ironiquement ». Cette thèse repose sur une interprétation assez légère de Pierre Mesnard (7) qui présente ce hégélianisme de Kierkegaard comme une imposture destinée à lui assurer la faveur de l’université présumée hégélienne ! Il dénonce la perfidie cachée de ce candidat... « qui entreprend de renverser le système, de troubler l’ordre établi et de se faire néanmoins recevoir toutes boules blanches par les représentants de la philosophie hégélienne et de la société bourgeoise. » C’est oublier (ou ignorer) un détail : l’université de Copenhague en 1841, n’était en rien « hégélienne »...  Le Jury recruté pour juger la thèse comportait trois professeurs de philologie classique (qui ignoraient tout de Hegel), un physicien (Ørsted) qui avait essayé de le lire et n’avait rien compris, un philosophe (Sibbern), bon connaisseur et adversaire résolu de Hegel - et enfin, il est vrai, un « hégélien » (Martensen) qui fut désigné au tout dernier moment...

Cette interprétation, reprise par de nombreux commentateurs jusqu'à aujourd'hui, est d’autant moins recevable que Kierkegaard lui-même reconnaît expressément avoir subi l’influence de Hegel au moment où il rédigeait sa thèse, comme en témoigne ce passage explicite du Journal : « Sous l’influence où j’étais de Hegel et de toute la pensée moderne, sans assez de maturité pour bien saisir la vraie grandeur, je me suis dans ma thèse laissé aller à indiquer comme une imperfection chez Socrate qu’il n’avait pas d’œil pour la totalité mais ne considérait les individus que sous l’angle du nombre. O sot hégélien que j’étais, n’est-ce pas justement là la preuve souveraine de la grandeur éthique de Socrate. »(8)

2) Les choses sont moins nettes dans la deuxième période (1843/6) : Kierkegaard s’oppose expressément à Hegel ou plutôt semble s’y opposer ! Car M. Stewart soutient sur ce point une thèse audacieuse. Il remarque que Kierkegaard, dans les textes de la seconde période, se contente la plupart du temps d’allusions vagues et imprécises à « Hegel », sans pratiquement jamais citer de textes, contrairement à ce qu’il avait fait dans le Concept d’ironie. C’est, dit M Stewart qu’il ne s’attaque pas vraiment à Hegel, mais qu’il polémique en réalité avec ses rivaux et concurrents directs, les trois principaux hégéliens danois : Hans Lassen Martensen (1808/1884), Johan Ludvig Heiberg (1791/1860), et Adolph Peter Adler (1812/1869).

En voici un exemple caractéristique. La Préface du Concept d’angoisse comporte une vigoureuse contestation de la Logique hégélienne, qui prétend (dit Vigilius Haufniensis) « introduire du mouvement dans la logique ». Ce développement est précédé par un passage énigmatique qui déclare: " A couronner ainsi le fronton de la logique du mot de Réalité, on se donne l'air déjà, sans sortir de la logique, d'être arrivé au faite de la connaissance, ou si l'on veut à son minimum." Les commentateurs y voient une allusion à Hegel, qui traite en effet le concept de Réalité comme une catégorie logique aussi bien dans la Science de la Logique que dans l'Encyclopédie. Malheureusement les analyses consacrées à cette "catégorie" se trouvent toujours au beau milieu du livre, dans la Théorie de l'Essence, la seconde des trois principales divisions de l'œuvre. On ne voit donc pas comment elles pourraient en "couronner le fronton" ! M. Stewart fait en revanche remarquer que "C'est Adler qui traite du concept de Réalité dans la dernière partie de sa logique." L’auteur renvoie ici à un ouvrage de vulgarisation bien peu fréquenté de nos jours, les Populaire foredrag over Hegels objective Logik (9) dans lequel l’auteur a omis toute la dernière partie de la Logique hégélienne, ce qui renvoie effectivement, l’étude du concept de Réalité à la fin de l’ouvrage! La multiplication des analyses du même ordre finit par entraîner la conviction. Même si Kierkegaard n'est plus aussi nettement "hégélien" que pendant la première phase, ce n'est certainement pas Hegel qui constitue sa cible principale … En réalité, à travers le « hégélianisme », il vise toujours tel ou tel de ses contemporains. M. Stewart voit à juste titre dans cette stratégie l’une des formes du procédé kierkegaardien de la « Communication indirecte »...

3) La troisième période (1847/1855) est celle pour laquelle la référence à Hegel parait la plus difficile à cerner. M. Stewart fait remarquer « qu’après le Post-Scriptum et le Livre sur Adler il n’apparaît pratiquement aucune référence à Hegel ou au hégélianisme, ni dans l’œuvre publiée, ni dans les Papirer ... Ainsi cette période peut être caractérisée par la cessation de toute discussion des thèses hégéliennes – que ce soit pour les défendre ou pour les attaquer. « Pour quelque raison que ce soit, Kierkegaard semble avoir mis un terme au dialogue qu’il entretenait avec la philosophie hégélienne [...] Cette période finale constitue en un sens un vide quant à l’objet de la présente recherche. Kierkegaard semble simplement n’être plus intéressé par la philosophie de Hegel. »(10) C’est la raison pour laquelle Jon Stewart explique qu’il « a préféré ne pas s’étendre trop longuement sur cette troisième période. (ibid.) » Pratiquement, il n’évoquera dans ce contexte que La maladie à la mort.

Et là, paradoxalement, il nous fait découvrir des analyses dans lesquelles il est facile d’identifier la (ou plutôt les...) méthode(s) hégélienne(s) de traitement des concepts. Si l’on se reporte à la partie consacrée aux « figures du désespoir » (11) , on constate qu’elle comporte deux chapitres. Le premier considère le désespoir « seulement selon les facteurs du moi ». M. Stewart montre clairement (12) que « La dialectique de cette section ressemble au mouvement de la Science de la Logique ». Le deuxième chapitre, qui traite du désespoir vu sous l’angle de la conscience « semble avoir plus d’affinité avec la Phénoménologie de l’Esprit: on y trouve une authentique analyse phénoménologique à la manière hégélienne » (Op. Cit. p 581).

M. Stewart avait fait remarquer (Op. Cit. p. 551) que Kierkegaard ne citait jamais nommément Hegel dans La Maladie à la mort. C’est parfaitement exact si l’on considère les passages où il décrit et utilise les méthodes hégéliennes d’analyse des concepts. En revanche on rencontre bien, dans La Maladie à la mort au moins une allusion précise au penseur allemand; mais elle vise un élément, contestable à ses yeux, du contenu de la doctrine : « Dans le Système, écrit Kierkegaard, tout s’accomplit avec nécessité »(13) N’est-ce pas la preuve qu’il reste sceptique quant au contenu doctrinal du hégélianisme, tout en utilisant à l’occasion la méthodologie hégélienne, sans en faire un dogme, ni, bien sûr, un « système » !

Alors que la « conception standard » cherche et trouve, entre Kierkegaard et Hegel, un grand nombre d’oppositions et de points de rupture, M Stewart s’efforce lui de discerner ce qu’il appelle des « points de recouvrement » (« points of overlap ». Le lecteur regrettera peut-être que la critique – ô combien justifiée ! de la « conception standard », ait finalement entraîné M. Stewart un peu loin et que, pour redresser l’erreur de Thulstrup et alii, il en vienne à suggérer une conception opposée (et tout aussi discutable) qui ferait de Kierkegaard une manière de hégélien ! N’est-ce pas ce qu’il suggère dans un article intitulé précisément « Kierkegaard as a hegelian » ? (Publié in Enrahonar 29, 1998 pages 147 à 152).

Quoi qu’il en soit, le livre de M. Stewart sera certainement très utile aux chercheurs, et à tous ceux qui s’intéressent au penseur danois. Son grand mérite est de faire appel, comme on ne l’avait pas fait jusqu’à présent, aux principaux contemporains de Kierkegaard (Heiberg, Martensen, Nielsen, Adler ...). L’étude d’un grand nombre de textes, qui n’avaient, à ma connaissance, jamais été analysés avec précision, permet souvent de donner des réponses claires et convaincantes à bien des problèmes d’interprétation qui laissaient jusqu’ici le lecteur perplexe. A ce titre, au moins, il constitue un instrument de travail irremplaçable.                                                                                              Jean-Pierre Mazens

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3) Kierkegaard’s relations to Hegel reconsidered, p 16

4) Cf. Pap. I C 126

5) Cf. Hegel Précis de l’Encyclopédie des sciences philosophiques. Trad. Gibelin Vrin 1952, pp. 222/3 ( § 396 Remarque). On trouvera une traduction plus étendue et plus précise de ce texte dans la vieille édition de la Philosophie de l’Esprit (Traduction A.Vera.) Paris 1867, qui demeure irremplaçable pour le lecteur francophone.

6) Kierkegaard’s relations to Hegel reconsidered, p. 135, sq.

7) P. Mesnard Le vrai visage de Kierkegaard (1948)

8) Pap. Xiii A 477. Trad . Ferlov et Gateau, t.4 p 135.

9) L’un des ouvrages de vulgarisation publiés par Adolf Peter Adler. Conférences populaires sur la logique objective de Hegel. Copenhague 1842

10) Kierkegaard’s relations to Hegel reconsidered p.613

11) Cf. SV3 15 I C A pp. 87 sq. Trad. Fr. Traité du Désespoir Gallimard 8ème ed. pp. 87 sq.

12) Kierkegaard’s relations to Hegel reconsidered p. 580

13) SV3 15 I C A p. 145. Trad. Fr. Traité du Désespoir Gallimard 8ème ed. p. 189.

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1) ) Niels Thulstrup (1924/1988) Kierkegaards forhold til Hegel og til den spekulative idealism indtil 1846. (« Le rapport de Kierkegaard

à Hegel et à l’idéalisme spéculatif jusqu’en 1846 ») publiée en danois en 1967; trad. allemande en 1972 ; trad. anglaise en 1980.

2) Cf. Jon. Stewart: The Hegel Myths and Legends. North Western University Press. 1996.)

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