SAK Søren Aabye Kierkegaard. En biografi .

Par Joakim Garff. Gads Forlag. København

 

Joakin Garff est un chercheur du Centre de Recherches sur Kierkegaard de Copenhague (Søren Kierkegaard Forskningscenter). Ses travaux ont fait l’objet de discussions parfois vives avec d’autres spécialistes, Sylvia Walsh par exemple. J. Garff propose de privilégier une lecture qu’il appelle « esthétique/biographique » de l’œuvre kierkegaardienne. L’idée semble banale. Elle est en fait paradoxale et même provocatrice. Tout tient ici à l’ordre des termes employés. « Esthétique/biographique », laisse entendre que la vie – dans le cas de Kierkegaard, n’explique pas l’œuvre mais qu’au contraire, elle s’explique par l’œuvre ! Primum scribere ...

C’est pourtant bien la « vie » que Garff se propose ici de raconter. En évitant, si possible deux travers. Avant tout il refuse de « présenter des images saintes » : Kierkegaard n’était qu’un homme, avec ses qualités et ses faiblesses. De plus un biographe doit se garder de ce qu’on pourrait appeler la dérive théorique. Il « raconte une histoire ». Il ne cherche pas systématiquement ce qui fait l’unité d’une doctrine, et n’a pas à défendre une thèse particulière sur la pensée du philosophe. Pour autant, Garff n’oublie pas que c’est la vie d’un écrivain, d’un « poète », d’un penseur (ou comme on voudra dire) qu’il entreprend de raconter. En évoquant, bien sûr, les « grandes histoires » (le « tremblement de terre », les fiançailles, les caricatures du Corsaire, les diatribes de l’Instant, etc.) - mais surtout en décrivant longuement « [...] les détails infimes, les circonstances secondaires, les fissures dans le granit du génie, la folie grondant sous la surface, la violence, le coût économique et psychologique de cette frénésie d’écriture, et le profond mystère d’un personnage avec qui on n’en a jamais fini. » (1). SAK cherche à dégager « les conditions matérielles nécessaires à l’essor de l’esprit ».

La réalisation – magistrale - de ce projet explique la prolifération foisonnante des détails, et la longueur inhabituelle du livre (738 pages). Malgré cela, dès sa parution, il connaît un extraordinaire succès de librairie. L’édition tout entière disparaît dès le premier jour. Ces gros volumes se vendent comme des petits pains. Publié en 2000, SAK reçoit au Danemark le prix Georg Brandes. Il est traduit en suédois et en norvégien (2002), en hongrois (2003), en allemand (2004), en italien (2004), en anglais (2005) ...

Cette diffusion exceptionnelle d’un ouvrage « savant », portant sur un auteur réputé difficile, s’explique assez bien. Voici un livre qui propose à la fois culture et plaisir ! La science ne nous avait pas habitués à telle fête... Pour une fois le plaisir est recommandé par une institution prestigieuse – l’Université – et cautionné par un aréopage de spécialistes. Garff lui-même est un forskningslektor dont les travaux font autorité. Il prend d’ailleurs soin d’indiquer clairement les deux sources de son chef-d’œuvre. « Le livre, dit-il dans son Introduction, a été écrit pendant la nuit - con amore; mais l’esprit du Centre de Recherches sur Kierkegaard, où j’ai le privilège de travailler, m’a énormément inspiré. J’ai ainsi pu bénéficier des mises au point textuelles et des multiples commentaires historiques produits pour préparer la nouvelle édition (à paraître) des Søren Kierkegaards Skrifter. (2) » Ce travail fait « con amore », ce plaisir « nocturne » est donc littéralement éclairé par ce qu’il appelle la « lumière du jour » (dagens lys) procurée par le travail des érudits. La liste (række) de ces spécialistes, « amis, connaissances et autres compétences » est donnée un peu plus loin, dans l’ordre alphabétique. On y trouve Søren Bruun, Niels Jørgen Cappelørn, Ulrik Høy, Jette Knudsen, Klaus B. Mortensen, Peter Tudvad, Poul Erik Tøjner, Bodil Wamberg. Presque tous font partie de l’équipe du Centre . L’auteur les remercie chaudement pour avoir « [...] pendant tout ce temps prêté l’oreille à [ses] propos, parcouru des portions plus ou moins importantes du manuscrit, donné des conseils et fait de précieuses suggestions. » (Ibid.) L’auteur réussit à donner l’impression que le Forskningscenter a suivi de près sa recherche, et en a validé les résultats.

Reste une question. Pourquoi donc ces remerciements de convenance, qu’on peut lire dans l’édition danoise (sortie en 2 000), ont-ils été omis dans la traduction anglaise de 2005 ? (3) Y aurait-il dans cette liste – ce n’est qu’une hypothèse - quelqu’un qu’il n’a plus tellement envie de « remercier » ?

Les chercheurs du Centre font un travail de fourmi. Tous les épisodes de la vie de Kierkegaard qui ont donné lieu à une note du Journal sont étudiés en détail; les documents, Les témoignages disponibles sont soigneusement épluchés;

La moindre information est enregistrée, cataloguée, répertoriée, surtout évaluée. La collecte et l’examen critique des « sources » entraînent des recherches longues, minutieuses, ennuyeuses...

Mais indispensables ! En lisant SAK, Peter Tudvad était tombé par hasard sur un paragraphe concernant l’un des événements qu’il avait eu l’occasion d’analyser en tant que chercheur du Centre.

Il s’agit du voyage dans le Jutland effectué par Kierkegaard en Juillet 1840 après son succès à la Licence de théologie. Sous le titre Un dandy en pèlerinage, on peut lire, dans SAK, une courte phrase qui laisse Peter Tudvad stupéfait. « C’est ainsi, écrit Garff, que le samedi 17 juillet 1840, le licencié de 27 ans quitta Copenhague de bon matin. Il était accompagné d’un domestique plus âgé que lui de deux ans, Anders Westergaard, qu’il avait emprunté pour l’occasion à Peter Christian ». (4) On peut difficilement imaginer davantage d’erreurs concentrées en une phrase. Anders Westergaard a bien été le domestique de Kierkegaard. Mais à partir de 1844. D’ailleurs, en 1840, il n’était pas non plus en service chez le frère de Søren : il était au service militaire ! Et il n’avait pas deux ans de plus que Kierkegaard - mais deux ans de moins ! Ce sont là dira-t-on des broutilles négligeables. Peut-être... Mais si ces détails sont sans intérêt, pourquoi les donner ? Et s’ils ont quelque utilité, il est fâcheux de les traiter si légèrement.

Cette lecture incite Peter Tudvad à regarder de plus près le chef-d’œuvre du siècle. Il se contente de signaler, dans un journal de province et une revue universitaire (5), quelques unes des anomalies qu’il découvre. Il propose même à Garff de l’aider à corriger les erreurs. Mais sa proposition est refusée et ses remarques n’ont guère d’écho. La critique unanime fait l’éloge d’un monument de savoir si agréable à lire. P. Tudvad décide alors d’attirer, lui aussi, l’attention du grand public et rédige un pamphlet d’une vingtaine de pages: SAK, En uvidenskabelig biografi (6).L’article sera publié, en juillet 2004 dans la revue Faklen (La Torche). C’est un magazine révolutionnaire, édité par un groupe d’étudiants d’Aarhus et de Copenhague.

Ce brûlot (c’est le cas de le dire!) va mettre le feu aux poudres. Car cette fois l’information est reprise par les grands quotidiens de Copenhague qui publient, presque chaque jour pendant environ deux mois, un article sur la question. Le texte de P. Tudvad est repris par Information le 24/7/2004).

Cet article est long. J’en donne ici un simple résumé qui regroupe, selon un ordre croissant de gravité, la plupart des défauts recensés.

On peut discuter d’abord la nature des « sources » utilisées : seuls les livres publiés sont pris en considération, au détriment des documents d’archives, pourtant facilement accessibles à un « chercheur ». .

L’examen critique de ces sources est insuffisant : on se fie parfois aveuglément à des auteurs dont la compétence est très discutable (7). Ce qui peut entraîner des erreurs. Nous avons déjà signalé celle qui concerne Anders Westergaard. Il en est d’autres : par exemple, prendre pour un domestique l’un des cousins de S. Kierkegaard, un ouvrier charpentier qui fut hébergé quelques temps chez le philosophe (8).

Plus grave. P. Tudvad attire l’attention sur l’usage très fréquent fait par Garff de citations sans guillemets ni renvoi aux textes copiés ou paraphrasés. Il étudie, entre autres, le cas d’un long passage (op. cit. page 139), dans lequel on ne peut savoir, nous dit-il, si le texte est « de Nielsen-1968 » ou de « Garff-2000 » ! Il est vrai que cette page prête parfois à confusion. Mais avant de parler de « plagiat » on peut se demander si la disparition (au moins partielle) de l’apparat critique n’est pas le prix à payer pour offrir au lecteur un texte plus fluide.

Reste le cas le plus gênant dans un ouvrage qui prétend à une certaine rigueur. On rencontre, ça et là, des insinuations plus ou moins provocantes, évidemment non prouvées, qui viennent donner au propos un parfum de modernité. Je passe sur les affabulations pseudo scientifiques concernant l’existence – hypothétique, d’un « gène masturbatoire (sic) présent dans la famille (9) ». Si « gène » il y a – il est évidemment présent dans toutes les familles !

La répression de la sexualité des filles et des garçons du XIXème siècle est incontestable. Mais que gagne-t-on à parler d’ « abus sexuels » pour la caractériser ? De même les conduites très autoritaires du père de S. Kierkegaard à l’égard de ses fils sont bien connues. L’extrême attachement de Søren, sa soumission, son admiration pour son père, ont été cent fois décrits. Mais notre analyste amateur (qui se défend d’être freudien) pense-t-il éclairer ces rapports en invoquant, tout à fait gratuitement « cette sorte d’ambivalence émotionnelle et de loyauté incomprise qui peut faire penser à la dévotion paradoxale des victimes d’inceste. (10) » (C’est moi qui souligne. JPM) De la même façon, on laisse soupçonner, bien légèrement, cela va sans dire, des tendances pédophiles chez le redoutable Directeur de la Borgerdydskole où Kierkegaard fit ses études secondaires.

Contrairement à ce que son auteur cherche à suggérer, le livre de Garff n’est donc pas véritablement scientifique. Les nombreuses et passionnantes histoires qu’on nous raconte ne reposent pas toujours sur une critique approfondie des « sources » mais elles en donnent l’impression. A défaut de science, on cherche à produire un effet – rhétorique – de « scientificité ». P. Tudvad donne au moins un exemple où l’on frise l’imposture. Pour raconter les débuts du père de Kierkegaard dans le commerce ambulant, Garff écrit tranquillement : « Les livres de comptes qui ont été conservés montrent qu’au cours de petits voyages qui le menaient jusqu’à Hillerød et Elseneur, il [le père de S. Kierkegaard] vendait des bas de fil, des bonnets de tissu, des gants de cuir fabriqués à Randers (dans le Jutland), ainsi que différentes marchandises venant d’Islande. (11)» L’ennui, c’est qu’aucun « livre de compte » du marchand ambulant n’a été conservé , et que Garff se contente de recopier sans le dire un paragraphe, vieux de cinquante ans emprunté au livre de Søren Kühle Søren Kierkegaard. Barndom og Ungdom (S.K. Enfance et Jeunesse).(12)

Pour conclure, je dirai d’abord qu’il est nécessaire de mettre en garde les lecteurs contre les erreurs que contient SAK. Elles devraient pouvoir être corrigées assez facilement dans une édition ultérieure. Il faut aussi donner acte à M. Tudvad du fait – parfaitement établi, semble-t-il, que SAK n’est pas le produit d’une recherche originale. Les interprétations proposées ne sont pas toujours neuves, ni forcément fiables. Elles peuvent être arbitraires ...

Mais on nous permettra d’être moins sévère que le jeune philosophe qui mène cette croisade au nom de la rigueur scientifique et de l’éthique du chercheur. M. Tudvad écrit – à juste titre « qu’aucun jury de thèse n’accepterait ces emprunts non signalés, ces références trop vagues, etc... » Il a mille fois raison. Mais justement: nous ne sommes pas devant une thèse de doctorat ! SAK est une vaste compilation, remarquablement écrite, claire, intelligente, amusante parfois, passionnante toujours. Son approche n’est pas d’abord scientifique ou philosophique, mais – il nous l’avait bien dit :

« esthétique/biographique » ! Dans cet ordre.

 

Notes

1) SAK Søren Aabye Kierkegaard En Biografi Gads Forlag København 2000 p. xvi.

2) Id. Ibid . p. xvii

3) Søren Kierkegaard A Biography. Translated by Bruce H. Kirmmse. Princeton University Press p. xvii.

4) SAK p. 139. « Fredag den 17. july 1840 tidligt om morgenen forlader den 27-årige kandidat derfor København. Han er ledsaget af en to ældre tjener, Anders Westergaard, som han til lejlighen har lånt af Peter Christian. ” (C’est moi qui souligne). Peter Christian est le frère aîné de Søren.

5) On les trouve dans le Jullands-Posten du 6 Août 2001, et Universitetsavisen n° 14 de la même année.

6) SAK Une biographie sans valeur scientifique.

7) Il fait aveuglément confiance à l’ouvrage, truffé d’erreurs, d’un étudiant en physique de 25 ans Kierkegaard og Aarhus.

8) Il s’agit d’un certain Strube, un charpentier atteint de maladie mentale que K. hébergea avec sa famille pendant quelques temps.

9) ”Bedre bled de ikke af, at der tilsyndeladene lå et masturbatorisk gen i slægten” SAK p 97. Il faut reconnaître que l’expression est ambiguë. L’auteur veut-il dire qu’il croit lui-même à la présence d’un « gène masturbatoire » dans la famille ? Venant d’un homme du XXIème siècle – même non biologiste – cela paraît étrange... Ou plutôt que Kierkegaard, lui, y croit ? Mais, comment diable le sait-il ?

10) « Med en følelsesmæssig ambivalens og misforstået loyalitet, der kan minde om incestofrets paradoxale hengivelse, betror Kierkegaard sig som regel inden for den parentes, at faderen var den bedste og kærligste af alle fædre” SAK p. 14

11) ”Af de bevarede regnskabsbøger kan man se, at Kierkegaards sortiment bestod af trådstrømper, vævede huer, randershandsker, og forskellige islandske varer, som han afsatte på små forretningrejser til Hillerød og Helsingør.” SAK p. 3 (C’est moi qui souligne. JPM)

12) Il est vrai que Kühle, lui, travaillait à partir d’une source, mais il renvoie à un vague document de l’administration des douanes, qui décrit ce que le bonnetier a le droit de vendre. On peut certes penser que la différence est minime, et qu’après tout

l’information donnée, pour ceux qu’elle peut intéresser, reste valable et relativement établie. C’est en effet bien probable, mais le vrai problème n’est pas là. Le vrai problème est de savoir comment travaille Garff, et sur quel type de matériel il se fonde. Pour une fois le voilà pris, si j’ose dire, la main dans le sac !

Sur SAK
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Peter Tudvad
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