Le texte de Brøchner ne porte pas de titre, et ne contient aucune note. Les remarques
insérées sont toutes le fait du traducteur.]
Parmi les souvenirs que j'ai gardés de
Søren Kierkegaard depuis bien longtemps, j'ai voulu noter ceux qui pourraient présenter
quelque intérêt pour d'autres que moi-
1 ) J'ai rencontré S. K. pour la première fois au tout début de
mes études (1836). C'était chez mon vieil oncle M. A. Kierkegaard, le négociant en
gros, au cours d'une soirée donnée en l'honneur des fiançailles (ou était-
[NB. La réception eut lieu en l’honneur du mariage (oct. 1836) du frère de Søren, Peter Christian Kierkegaard .Un quart d'aune : un peu plus de 25 cm.]
2) Je me souviens que peu après, j'ai revu S.K. de temps en temps au même endroit. J'eus alors l'occasion de lui parler, et je compris rapidement que sa place n'était pas derrière un comptoir, le mètre à la main. Il s'amusait, dans ce milieu très simple, à développer de petits paradoxes. Ainsi je me souviens qu'un jour il avait stupéfié ses cousins en déclarant, avec le visage le plus sérieux du monde que le vieil abécédaire que nous utilisions dans notre enfance était l'un des livres les plus intéressants qui soient, qu'il continuait à le lire régulièrement et en tirait grand profit. Un soir il participa à une partie de Boston. On y jouait en utilisant des variantes. L'une d'elles consistait à donner 17 cartes à 3 des joueurs et seulement une au quatrième; ensuite les trois premiers donnaient chacun 4 cartes au dernier. Dans une maison où l'on jouait aux cartes avec sérieux et recueillement, la situation du quatrième homme était toujours considérée comme tout à fait déplorable. De nouveau S.K. les étonna beaucoup en développant l'idée que c'était la situation la plus excellente qu'on puisse imaginer et qu'il ne souhaitait qu'une chose: être toujours le quatrième homme. C’est ça qui serait le plus excitant !
[Nb. Le « Boston » est un jeu de cartes courant au XIXème siècle. Il se joue à 4.
Dans la forme "normale", chaque joueur reçoit 13 cartes.]
3) En 1837, je rencontrai K. de temps en temps au restaurant. A cette époque, il
ne vivait plus chez son père, mais dans une maison de Lovstræde – justement la maison
dans laquelle la librairie Reitzel est installée aujourd'hui (1871). Il aimait prendre
son repas du soir au restaurant et, je m'en souviens, lorsqu'il m'arrivait de me
régaler d'un « demi-
4) En 1838, le père de S.K. mourut. Je ne l'avais vu qu'une seule fois chez mon vieil
oncle Kierkegaard. Il avait une forte personnalité; j'en ai gardé une image vivante.
En parlant, ils marchaient tous les deux de long en large dans la salle à manger
de l'oncle. Le père de K. avait le dos un peu voûté: sa posture était en rapport
avec l'expression pensive et sérieuse de son visage.. Ses cheveux gris étaient ramenés
derrière ses oreilles, ce qui accentuait ses traits anguleux.L'amour, la vénération
que K. portait à son père a trouvé une vivante expression dans ses œuvres. Dans les
questions d'argent, le vieil homme était très strict, très rigoureux. Econome dans
la vie quotidienne, il pouvait se montrer généreux dans certaines circonstances.
S.K. me raconta qu'un jour, jeune étudiant, il avait fait un voyage au nord de Seeland.
Le vieil homme l'avait largement pourvu de numéraire pour le voyage. Malgré cela,
il l'avait surpris en lui expédiant une lettre chargée de 50 rixdales à l'une de
ses dernières étapes. Pour dire combien le père était ponctuel dans ses paiements,
K. dit un jour au Mag. Adler « Mon père est né pour le terme ». Quand S.K. quitta
la maison paternelle, le vieil homme lui donna une rente très importante pour l'époque
– 800 rixdales par an, si je ne me trompe.
[Nb. „Mon père est né pour le terme“ (Min fader er født i Terminen) Le mot Termin (terme, échéance) désigne l'un des jours de l'année où les dettes devaient être payées: 11 juin et 11 décembre. Michael Pedersen Kierkegaard était né le 12 décembre, donc pratiquement le jour du « terme »]
5) En 1839, quand elle était jeune fille, ma défunte sœur Hansine passa l'année à
Copenhague. Alors que je citai le nom de K., elle me raconta qu'avant d'être confirmée,
elle l'avait vu lors d'une visite chez le vieil oncle Kierkegaard. Le jour où K.
devait venir, nos cousines lui avaient conseillé de ne pas se commettre avec lui,
car c'était « un garçon mal élevé, affreusement gâté, toujours suspendu aux basques
de sa mère. » Ma sœur avait treize ans à l'époque, et S.K. quinze. Elle lut plus
tard, avec grand plaisir, certaines de ses œuvres édifiantes, en particulier Les
Œuvres de l'Amour et, avec ce sourire qui n'appartenait qu'à elle, elle me rappela
les mises en garde des cousines.
6) Je m’entretenais avec S.K. en 1840, peu après
son succès à l'examen de Candidat en théologie. Il m'expliqua que son père avait
toujours désiré qu'il passât cet examen – et qu'ils en avaient discuté ensemble très
souvent. « Tant que mon père était en vie, je pouvais défendre mon point de vue –
qui était que je ne devais pas le passer. Mais quand il mourut et que je dus aussi
assumer son rôle dans le débat, je ne pus résister plus longtemps, et je dus me résoudre
à préparer mon examen ». Ce qu'il fit avec une grande énergie. Ayant choisi « son
Brøchner » comme tuteur, il était venu à bout des plus austères disciplines, avait
fait des résumés de l'histoire de l'Eglise, appris par cœur des listes de papes,
etc. Son tuteur était très content de lui. Peu de temps après sa réussite à l'examen,
Peter Stilling (qui devait devenir plus tard docteur en philosophie) rendit visite
à « son Brøchner » en lui demandant d'être son tuteur. Il déclara qu'il pensait être
prêt en un an et demi. « S.K. n'a pas travaillé plus longtemps ». « Oui certes, dit
le vieux Brøchner, qui ne brillait pas par la politesse, mais ne vous faites pas
d'illusion. Pour S.K., c'est une autre histoire. Il pouvait faire n'importe quoi
». Je me souviens d'avoir participé à des exercices écrits de théologie organisés
par Clausen en compagnie de S.K.qui ne vint qu'aux deux ou trois premières séances.
On racontait que plusieurs années auparavant, il avait suivi les mêmes travaux pratiques
de Clausen, et qu'un jour, au lieu de faire l'exercice, il en avait fait l'analyse
et démontré qu'il était dénué de sens. Clausen avait mal pris la chose, et S.K. avait
cessé de venir. A l'écrit de l'examen de théologie, S.K. fut classé 4ème. Avant lui,
il y avait M. Wad, Warburg et Chr. F. Christens. Les examinateurs leur expliquèrent
que les copies de K. témoignaient d'une pensée bien plus mûre et plus élaborée que
celles des trois autres. Mais que le contenu théologique de ces dernières était plus
riche.
[Nb. « Son Brøchner » est un homonyme, privatdocent à l’université de Copenhague.
S.K. avait l’habitude de personnaliser les relations les plus banales : « mon fruitier
», « mon chausseur », etc.…]
7) Dans la conversation au cours de laquelle S.K. me raconta comment il en était
venu à passer son examen de théologie, il me parla de l'extraordinaire sérénité et
objectivité de son père. Ainsi le vieil homme lui avait dit un jour : « Au fond,
ce serait mieux pour toi que je sois mort. Là, tu pourrais peut-
8) Pendant l'hiver 1841/42, que S.K. passa à Berlin, je
demandai à passer l'examen de théologie, ce qui me fut refusé à cause de mes opinions
peu orthodoxes. Je correspondais à l'époque avec Chr. F. Christens, à Berlin lui
aussi. Par son intermédiaire, j'échangeai des salutations avec Kierkegaard. Je rencontrai
ce dernier dans la rue peu après son retour. Il fut très aimable avec moi, me parla
de ma situation, de mes études. Il me dit, ce qui me fit plaisir, que parmi les nombreuses
choses qui lui avaient manqué à Berlin, il y avait le plaisir de me voir. Il pouvait
tenir de tels propos avec une expression particulièrement charmante. Son sourire,
son regard étaient extraordinairement parlants. Il avait une façon personnelle de
saluer du regard. C'était juste un petit mouvement de l'œil, mais qui en disait long.
Son regard pouvait être infiniment doux et caressant, mais aussi agaçant, ou irritant.
D'un coup d'œil il savait – comme il le disait lui-
9) Durant l'hiver que S.K. passa à Berlin, il rencontra de nombreux danois,
venus pour la plupart écouter les leçons de Schelling. Il y avait parmi eux mon défunt
ami Christian Fenger Christens, dont S.K. parlait avec beaucoup d'estime. Il me dit
plus tard que Christens était le plus brillant des danois séjournant à Berlin cet
hiver-
Une
autre histoire relate sa confusion, le jour où Weis, qui prisait fort les repas distingués,
le mena dans un restaurant de luxe où un certain nombre de messieurs élégamment vêtus
– tenue de soirée, cravate, écharpe blanche -
Christens me raconta aussi comment K. s'amusait
à tendre des pièges à Rothe, qui était licencié en théologie (il est aujourd'hui
vicaire général). Rothe avait séjourné longtemps à l'étranger; il avait suivi des
cours à Strasbourg et ailleurs. Il était très fier de tout le savoir qu'il avait
accumulé. Lorsqu'il le rencontrait, K. manquait rarement de lui demander de présenter
les données scientifiques les plus importantes tirées de ses voyages à l'étranger.
Quand Rothe résumait ses derniers acquis en énonçant telle ou telle proposition,
K. arrivait toujours à lui démontrer que c'était quelque chose de très ancien. Ou
bien il lui posait de petites questions sur « quelque chose qui ne lui paraissait
pas tout à fait clair » dans ce qui avait été présenté, jusqu'à plonger le pauvre
théologien, qui n'était pas très doué pour la pensée abstraite, dans une telle confusion
qu'il ne savait plus à quel saint se vouer. Quand il l'avait réduit à ce point, K.
se souvenait brusquement qu'il était très pressé et devait absolument se rendre quelque
part. Et il laissait ainsi le Licencié en pleine confusion, pour la plus grande joie
des assistants. Dans Ou Bien … Ou Bien K. a décrit cette méthode, employée précisément
à l'encontre d'un Licencié. Se serait-
10) Peu après son retour au pays, nous parlâmes de ses études. Je lui
dis quels étaient les auteurs grecs que je lisais à ce moment et fis allusion à l'intérêt
grandissant que j'éprouvais pour la poésie et la philosophie grecques. Il m'encouragea
à poursuivre ces travaux et parla avec enthousiasme de l'importance des Grecs pour
notre temps. Il eut ce mot : « La Grèce devrait toujours avoir un ambassadeur à notre
époque, exactement comme un Etat a un représentant à l'étranger pour défendre ses
intérêts. » K. lui-
11) En 1842 sortit
un petit écrit pseudonyme : Johan Ludvig Heiberg après la mort . Je connaissais ce
texte avant sa publication, et le dis à S.K. Il n'aimait pas que l'on se moquât ainsi
de Heiberg, dont il rappela avec beaucoup de chaleur l'importance comme esthéticien.
C'est lui qui avait fait l'éducation esthétique de la génération de Kierkegaard dans
notre pays. K. le mettait au-
12) Pendant ces années-
Un petit souvenir amusant s'attache à l'une de ces promenades du
soir. En sortant du jardin, nous devions passer entre les poteaux qui marquaient
la fin de l'allée réservée aux piétons. Ces poteaux étaient fraîchement peints. K.
les toucha par inadvertance en passant au milieu. Il s'aperçut alors que sa main
était pleine de peinture. Tout en continuant la conversation, il fit à plusieurs
reprises des efforts malheureux pour s'en débarrasser en se frottant les mains avec
les feuilles, humides de serein, qui pendaient des arbres – son indispensable canne
sous le bras. Ses efforts amenèrent plus d'un sourire sur le visage des passants.
13)
A la même époque j'ai vu S.K. de temps en temps à cheval. Il avait appris à monter
pour faire de l'exercice et se promener sans dépendre des cochers. A cheval, il ne
faisait pas particulièrement bonne figure. Sa posture montrait qu'il ne se sentait
guère capable de contrôler l'animal, s'il s’était mis en tête de se rebeller. K.
se tenait raide et donnait l'impression de se réciter constamment les instructions
du professeur d’équitation. A cheval, il ne pouvait guère laisser libre cours à ses
méditations ou à son imagination. C'est pourquoi il renonça rapidement à cet exercice
et prit une voiture lorsqu'il voulait rendre visite à ses sites préférés dans les
bois environnant Copenhague. Pendant toutes ces années de production littéraire intense,
ces promenades lui permirent de préserver ses forces et se mettre dans l'état d'esprit
nécessaire à la création.
14) Je voudrais citer une remarque caractéristique de K.
à cette époque. Il avait un serviteur particulièrement sérieux auquel il se fiait
pour résoudre toutes sortes de problèmes pratiques. Ainsi lorsqu'il devait déménager,
il sortait en voiture le matin, et le soir la voiture le ramenait dans son nouvel
appartement, où tout, même la bibliothèque, avait été parfaitement rangé par le domestique.
Après avoir vanté les compétences pratiques de ce serviteur, K. déclara un jour :
« Il est véritablement mon corps ».
[Nb. Anders Westergaard, ]
15) Peu après la publication d'Ou Bien … Ou Bien, j'eus
avec lui de nombreuses conversations au sujet du livre. En lisant les diapsalmata,
j'avais rencontré des expressions entendues dans des conversations avec K. et j'avais
immédiatement identifié l'écrivain anonyme. Bien entendu, je ne tentai jamais de
l'amener à reconnaître qu'il en était l'auteur. Mais lorsque quelque chose me paraissait
obscur, j'en parlais avec lui comme avec un aîné qui comprend mieux les choses. C'est
ainsi que j'obtins nombre d'explications détaillées et qu'il parla du livre avec
une sincérité qu'il n'aurait jamais manifestée si j'avais été indiscret. Il insista
à plusieurs reprises sur la dimension poétique de la première partie. Il expliqua
un jour avec beaucoup de vivacité qu'en de nombreux endroits on trouvait le sujet
d'un poème – sujet qui n'avait volontairement pas été traité. C'est ainsi qu'il prenait
l'exemple de la description de la beauté féminine et disait : « dans chacune de ces
phrases : la main petite, le pied charmant, etc.…, il y a le thème d'un sonnet. »
Il faisait parfois allusion à quelque prolongement possible pour les problèmes traités
par Ou Bien … Ou Bien, mais un certain nombre de ces allusions ne me devinrent intelligibles
qu'après la publication des ouvrages suivants. Il ne détestait pas recevoir des marques
d'approbation quant au contenu du livre. Je lui dis un jour que, depuis que j'avais
lu pour la première fois la Logique de Hegel, il n'y avait pas un livre qui m'ait
donné autant à penser que Ou Bien … Ou Bien. Cette remarque lui fit visiblement plaisir.
Nous étions justement près de la porte de sa maison (de Nørregade), sur le point
de partir chacun de notre côté. Quand nous nous quittâmes, il me tendit amicalement
la main, avec ce sourire que je connaissais si bien.
16) Après que j'eus publié mon
écrit contre Martensen (Quelques remarques sur le baptême) K. en parla avec moi.
Il était mécontent d'un compte rendu du Berlinske Avis qui avait cherché à prendre
un ton supérieur, et sous cette fausse autorité, tenté pour ainsi dire d'écraser
le pauvre auteur. Je lui dis que j'avais été simplement amusé par ce compte rendu,
dont le christianisme outré prenait une tournure un peu comique lorsqu'on se souvenait
que cet article anonyme était publié dans une revue dirigée par un Juif. Dans mon
petit écrit, K. faisait état d'une seule remarque qu'il aurait préféré n'y pas trouver.
C'était lorsque je me moquais de Martensen, qui s'efforçait de défendre la thèse
de la liberté du nouveau-
17) Au cours de nos entretiens, K. parlait souvent de Ludwig Feuerbach. C'est à partir
de certains de ses propos que, dans Le problème de la foi et du savoir (p. 125) j'ai
cité une phrase de Kierkegaard en affirmant qu'elle visait indubitablement Feuerbach.
Il reconnaissait la clarté et la pénétration avec laquelle Feuerbach avait compris
le christianisme, et ce, précisément parce que cette religion le scandalisait. Mais
K. Développa un jour une idée à laquelle il était arrivé en considérant l’amour de
la nature que l'on rencontrait chez Feuerbach, et le pathos avec lequel Das Wesen
des Christentums parle du pouvoir fortifiant de l'eau (fortifiant aussi au sens spirituel).
De cela, il avait tiré l'impression non seulement qu'il y avait une grande sensualité
chez Feuerbach, mais aussi un certain affaiblissement dû à cette sensualité. C'est
là, ajoutait-
Ces commentaires sur F. l'amenèrent à parler des personnages de l'antiquité
chez lesquels se manifestait une sensualité raffinée. C'est ainsi qu'il brossa un
tableau très vivant de Mécène, racontant comment « après avoir épuisé tous les plaisirs
de Rome » il cherchait, dans ses nuits d'insomnie, à trouver le sommeil grâce au
clapotis d'une fontaine installée dans sa chambre et aux faibles sons d'une musique
lointaine. K. excellait à produire ce genre d'images. Toutefois, ce qui l'intéressait,
ce n'était pas la description poétique, mais l'analyse psychologique ou peut-
18) Ces années-
[Nb. Il s’agit de la pièce d’Øhlenschläger Aladdin.]
19) Un jour nous parlions de la façon dont Hegel présentait l'histoire de la philosophie.
K. mit en lumière nombre d'aspects subjectifs dans ses interprétations, puis déclara
: « au fond, les génies n'ont pas la capacité de saisir objectivement les pensées
des autres. Ils retrouvent partout les leurs. » -
20) Quand Adler commença à présenter des signes de dérangement
mental, K. me rapporta quelques traits bizarres concernant le personnage. Un jour
A. lui rendit visite avec l'un des écrits qu'il venait de publier, et ils eurent
une longue conversation sur leur commune pratique d'écrivains religieux. Adler lui
fit comprendre qu'il le considérait comme une sorte de Jean-
Pendant la première année de mes études supérieures, j'entendis une remarque
d'Adler sur Kierkegaard. Il parlait de la brillante conversation de K. mais avança
l'opinion qu'il arrivait à ce dernier de s’y préparer.
[Nb. Adler, pasteur de Bornholm qui sombra dans la démence]
21) Pendant sa jeunesse, et peut-
Ultérieurement,
K. me parla à plusieurs reprises de Nielsen. Un jour, sous le règne de Christian
XVIII, il fit allusion au fait que Nielsen avait recherché la faveur du roi, et fit
des remarques quelque peu sarcastiques sur son sens des affaires. « Il comprend bien
l'aphorisme jutlandais selon lequel un homme doit avoir de quoi vivre... » Plus tard,
lorsque Nielsen se fut rangé dans son camp, K. se montra plus conciliant et lui reconnut
du talent. « De tous les jeunes auteurs de cette tendance qui se sont manifestés
chez nous, Nielsen est le seul qui pourrait faire quelque chose », me dit-
22) Dans plusieurs de ses ouvrages, K. s'est exprimé sur l'attaque menée contre lui
par le Corsaire. Dans ces textes, il envisage essentiellement la question sous l'angle
éthique. Il a sans aucun doute surestimé l'importance que cette attaque pouvait avoir
pour l'opinion publique. Devant un phénomène donné, K. n'avait pas un sens de la
réalité, si je puis m'exprimer ainsi, qui vienne équilibrer son pouvoir – extraordinairement
développé – de réflexion. Ainsi il pouvait réfléchir sur une babiole au point de
lui attribuer une signification pour ainsi dire historico-
Un jour en me parlant de l'orientation générale
du Corsaire, il jugea sa production comique, d'un point de vue purement esthétique.
Il lui reprochait essentiellement de détruire le sens du comique chez ses lecteurs.
En associant systématiquement le ridicule à certains personnages connus, qui, une
fois pour toutes étaient catalogués comme des figures risibles, on amenait le lecteur
à rire de ce que l'on disait d'eux, non pas parce le propos aurait contenu quelque
chose de drôle, mais parce qu'il concernait des personnes que tout le monde s'accordait
à trouver comiques ou ridicules.
23) Le personnage de « Søren Kirk » dans la pièce
de Hostrup Gjenboerne représenta pour lui quelque chose de comparable à l'attaque
du Corsaire. Dans le Journal qu'il a laissé. K. est souvent revenu sur cette idée
que Hostrup l'avait montré sur les planches, et la manière dont il en parle prouve
qu'il en fut affecté. A la sortie de la pièce, c'est moi qui jouais le rôle de Søren
Kirk: je me souviens d'en avoir parlé avec K. sans remarquer qu'il y attachât la
moindre importance. Mais avec le temps, la réflexion l'amena à changer d'attitude.
Dans ce petit rôle, Hostrup a repris certains thèmes qu'on rencontre dans les écrits
de K. mais, à l'évidence, il a surtout pensé à cette espèce de dialectique qui sévissait
chez les jeunes étudiants après que Martensen eût déclenché un intérêt très superficiel
pour la philosophie. Dans ses jeunes années, K. excellait en cette sorte de dialectique
– quand il le voulait.
Je parlai du rôle avec K. un soir où je me rendais à une répétition
à Hoftheatret. Je le rencontrai à Højbroplads. Il m'arrêta et me demanda où j'allais.
Je dis que j'allais à la répétition de la pièce de Hostrup. « Ah oui ! Et, bien entendu,
c'est vous qui jouez …moi ». Je répondis que ce n'était pas lui que je jouais, mais
une espèce de dialecticien comme ceux qu'on rencontre chez nous. Quand nous nous
séparâmes, rien ne m'avait laissé deviner qu'il n'aimait pas que j'aie accepté ce
petit rôle. En tous cas, il aurait bien dû savoir que, compte tenu des relations
qui existaient entre nous, je n'allais pas m'aviser de le singer et de le rendre
ridicule. Ajoutez à cela que j'avais beaucoup trop d'affection pour lui, et que d'ailleurs,
j'étais un trop mauvais acteur.
24) Au début des années quarante, K. fit un voyage
sur la côte ouest du Jütland, où son père était né. Il m'en raconta un petit épisode
caractéristique. Il était dans le village d'où sa famille était originaire. Son défunt
père avait fait un legs important à une école. K. fut reçu avec grande déférence,
et l'instituteur, par obligation professionnelle, s'activa tout particulièrement.
« J'ai vraiment eu peur, me dit-
25)
Le jour où le licencié Hagen (qui devait devenir professeur de théologie) soutint
sa thèse sur le mariage, j'en parlai avec K. J'avais été l'un des opposants lors
de la soutenance. K. n'appréciait guère ce travail qu'il jugeait superficiel, et
il fit allusion à l'interprétation plus profonde que les « pseudonymes » avaient
donné de ce thème. A cette occasion, il insista sur le traitement plus sérieux que
les Allemands réservent à de tels sujets, et dit, en se référant à l'essai de Hagen,
que nous devrions bien essayer de nous présenter sous un jour un peu décent en écrivant
des livres qui seraient lus en Allemagne.
26) Durant l'été 1846 je résidai à Berlin.
K. y fit également un bref séjour. Il faisait ainsi parfois de petits voyages lorsqu'il
voulait changer d'environnement, se mettre dans une atmosphère favorable à la concentration
et au travail. Je le rencontrai de façon inattendue dans le restaurant où je prenais
mon repas. Depuis son premier voyage il avait remarqué qu'on y rencontrait des danois,
et il était venu pour voir des compatriotes. En tant que restaurant, il ne l'appréciait
guère: les repas, disait-
Lorsque je lui rendis visite à son hôtel,
je remarquai que l'aménagement de l'espace – éclairage, circulation entre les pièces,
disposition des meubles – tout avait été judicieusement combiné pour créer une atmosphère
de travail. K. se montrait très exigeant en matière de service – mais ses pourboires
étaient très généreux. Nous prîmes notre repas dans sa chambre. On nous servit un
vin qu'il avait choisi pour son nom: Liebfraumilch. Il y voyait quelque chose de
doux, de léger … Sur la foi de ce sentiment, il le but sans se rendre compte qu'il
s'agissait en fait d'un vin du Rhin particulièrement capiteux.
Cela me fit beaucoup
de bien de rencontrer K sur ce sol étranger. C'était le moment où j'envisageais à
nouveau de revenir au Danemark pour tenter d'y faire mon chemin. Il me conforta dans
cette intention.
Sachant que l'exaltation berlinoise l'amusait beaucoup, je lui fis
parvenir un jour, par l'intermédiaire de notre cousine Mme Thomsen (née Kierkegaard),
un petit texte que j'avais trouvé dans un journal d'annonces. Sous la rubrique «
Question » on pouvait lire ceci: «Pour être en accord avec l’esprit du temps, ne
conviendrait-
[Nb. Brøchner soutint en nov. 1845 sa thèse sur La situation du peuple juif durant la période perse.]
27) En fin 1847, je revins de mon premier voyage en Italie. K. m'aborda alors que
je regardais des copies d'antiques dans la vitrine du mouleur Barsugli, à Østergade.
Nous parlâmes de sculpture. Il observa qu'il n'avait jamais guère jusqu’à présent
apprécié cet art qui commençait seulement à le séduire – à cause de sa sérénité.
Mais je ne pense pas qu'il ait jamais porté grand intérêt aux arts visuels. Son goût
de la beauté était essentiellement satisfait par la poésie.
28) Peu après le début
des troubles de 1848, je dis à K. que j'avais prévu de me porter volontaire. J'insistai
sur le fait qu'au-
[Nb. Les habitants du Schleswig et de l’Holstein (duchés rattachés au Danemark), se révoltèrent en 1848 et rejetèrent la domination danoise.]
29) Quelques années plus tard, je parlais avec K. d'un sujet voisin. Je me sentais
insatisfait de n'avoir pas une activité précise, avec les obligations qui s'y attachent.
La liberté totale dont je jouissais dans cette vie consacrée uniquement aux études
et aux leçons particulières commençait à me peser. «J'ai tellement besoin, lui dis-
A cette occasion, il
me raconta qu’il avait reçu, quelques années auparavant, un universitaire allemand
à qui on avait dû le présenter comme une curiosité nationale. Il reçut l’Allemand
très poliment, mais l’assura que cette visite devait résulter d’un malentendu. «
Mon frère, le Docteur, est un homme extraordinairement savant, dont la rencontre
vous aurait sans doute intéressé. Moi … je suis débitant de bière ! »
30) Le Docteur
P.K. fit une série de conférences à l’université. Je ne me souviens pas de la date
exacte, mais ce devait être dans les années cinquante, pendant l’un de ses séjours
occasionnels dans la capitale.
Les conférences furent données dans la salle d’honneur,
devant un auditoire nombreux et très varié. Søren K. se montra à cette occasion passablement
ironique ; il me rapporta non sans malice les bribes d’une conversation entendue
un soir aux alentours de l’université, alors que la séance allait commencer. Une
foule d’hommes et de femmes -
Les conférences étaient tenues dans la manière habituelle du Docteur : mots
d’esprit plutôt laborieux, style prophétique-
A propos de ces conférences,
je racontais à K. une anecdote concernant notre vieil oncle de Kjøbmagergade qui,
bien que très dur d’oreille, assistait régulièrement aux séances dont le contenu
le dépassait de beaucoup… Il était très fier de voir « le fils de son cousin de Gammeltorv
» enseigner à une foule si nombreuse…
Un soir, en rentrant de la conférence, il marchait
de long en large dans son salon, répétant sans arrêt : « Quel homme extraordinaire,
ce Peter Kierkegaard ! Qu’il parle bien ! Qu’il parle bien ! »
Sa fille se permit
une question :
Tu entendais vraiment ce qu’il disait ?
Pas un mot, pas un seul ! répondit
ingénument le vieux jutlandais, sans que cela diminuât son enthousiasme pour l’orateur
extraordinaire …
[Nb. Peter Christian Kierkegaard fit une série de 6 conférences à l’Université en déc. 1850]
31) K. me raconta un jour une curieuse histoire concernant le vieil oncle. Il avait
la passion d’écrire des vers, qui étaient aussi abominables pour le fond que pour
la forme. Un jour il se rendit chez S. K. Après une rapide entrée en matière, il
exhiba un grand nombre de poèmes, qu’il pria son neveu de lire à haute voix.
Ils s’assirent
donc côte à côte sur le canapé. Penché en arrière, le vieil homme s’enfonça dans
son fauteuil et mit ses lunettes pour suivre la lecture, et surtout s’assurer que
rien ne serait omis. S.K. tenait les papiers, le corps légèrement incliné vers l’avant.
Il avait choisi cette position pour cacher le sourire rusé qu’arborait son visage.
Il lui lut les poèmes d’une voix forte, avec beaucoup de passion… Transporté par
la beauté des vers, le vieil homme était radieux. Des larmes de joie inondaient ses
joues. C’est avec les remerciements les plus chaleureux qu’il prit congé de K.
J’avais
souvent entendu les vers du vieil oncle. Ils avaient cette caractéristique merveilleuse
qu’on pouvait les utiliser (en tous cas c’était bien ce que l’on faisait…) dans les
circonstances les plus diverses, en apportant un minimum de modifications. C’est
ainsi qu’il avait écrit un poème à l’occasion des fiançailles d’une de ses petites
filles. Dans un premier temps, le poème fut aussi utilisé pour d’autres fiancés dont
la situation et les relations personnelles étaient pourtant totalement différentes.
De plus, ce même poème devait également célébrer, avec quelques ajouts insignifiants,
ma nomination à l’université… S’il n’en fut rien, c’est seulement parce que cette
nomination fut annoncée plus tôt que prévu par le Berlinske Tidende un soir où nous
étions réunis chez lui – et qu’il n’avait pas eu le temps d’apprendre le poème par
cœur !
Parfois, lorsqu’il recevait ses amis, la compagnie, à sa demande pressante,
se mettait à chanter ses vers. On choisissait une mélodie qui, tel un lit de Procuste,
convenait plus ou moins au texte. L’effet était du plus haut comique. Tantôt un grand
nombre de syllabes étaient pour ainsi dire avalées en une bouchée, tantôt une seule
syllabe était longuement étirée, selon la recette donnée par Holberg. Mais aux oreilles
du vieillard résonnaient les plus délicieuses harmonies, et son visage rayonnait
de bonheur.
[Nb. Br. Fait référence à la chanson d’Arlequin, dans Les Invisibles (De Unsynlige)
de Holberg.]
32) Le vieux Kierkegaard s’embrouillait parfois dans l’ordre des mots,
en parlant et en écrivant – surtout en écrivant. Ainsi, dans les lettres expédiées
dans sa ville natale, pour désigner Søren Kierkegaard ou son frère Peter, au lieu
de parler « du fils de mon défunt cousin », il ne manquait jamais d’écrire : « le
défunt fils de mon cousin » ! Dans un contexte bien précis, cela produisit un effet
particulièrement comique lorsqu’il fit savoir que Peter Kierkegaard, le « défunt
fils de son cousin », venait de prendre une nouvelle épouse ! Je décrivis à S.K.
cette manière de s’exprimer. Cela l’amusa, mais il y découvrit, pour ce qui le concernait
personnellement, une signification dont le vieil homme n’avait aucunement conscience
(n’était-
A cette occasion, il en vint
à me parler du grand âge de l’oncle. Je dis qu’en un certain sens on ne pouvait pas
l’appeler « vieux », si l’on mesurait la longueur de la vie à la richesse de son
contenu. Car le vieillard n’avait « vécu » qu’une bien faible portion de son temps
sur la terre. La plus grande part ayant été consacrée à végéter, et à dormir. J’ajoutais
par manière de plaisanterie qu’en réalité S.K. était le plus vieil homme que j’aie
connu. Il sourit et n’objecta rien à ce mode de calcul.
[Nb.Le « vieil oncle » avait 73 ans au moment de cette conversation. Il mourut en
1867, à 91 ans].
33) Un jour il me dit (cela me revient en parlant de son âge), que
lorsqu’il était jeune, il avait été longtemps convaincu qu’il mourrait à 33 ans.
(Etait-
34) Quand je commençais mon cours à
l’Université (semestre d’hiver 1849/50), S.K. discuta souvent avec moi de l’objet
de ce cours (la philosophie grecque) et de la façon de l’aborder. Il me dit qu’il
viendrait un jour m’écouter, mais qu’il ne voulait pas me dire quand.
Il ne vint jamais.
Mais la perspective constante de l’avoir comme auditeur m’incita à traiter mon sujet
avec beaucoup de soin. Je pense que c’est bien ce qu’il avait prévu. Mais il savait
aussi que sa présence me mettrait mal à l’aise. C’est peut-
35) A l’occasion de ce cours, il me parla de la définition de la vertu comme
mésotès (juste milieu) donnée par la métaphysique d’Aristote. Il avait bien vu que
cette définition ne s’appliquait pas à la vertu en général, mais seulement à la vertu
éthique. C’était loin d’être évident pour tout le monde à l’époque.
Sur cette question,
et sur d’autres points de l’Ethique à Nicomaque, il avait demandé des explications
à Madvig et à Sibbern. Madvig avait répondu qu’il ne s’en souvenait plus. Il y avait
si longtemps qu’il avait lu le livre … « Pourtant, ajoutait K., Madvig était par
ailleurs solide comme l’acier ». En revanche, Sibbern avait pu lui donner immédiatement
les explications recherchées. S.K. appréciait énormément Sibbern, même s’il voyait
bien ses faiblesses. Par exemple son manque total d’ironie ou bien, dans le domaine
psychologique, son incapacité à percevoir le travestissement des passions, la réduplication
par laquelle une passion prend la forme d’une autre. Ce qui expliquait, selon lui,
que Sibbern se trompât si souvent. Pourtant à cette époque beaucoup de gens le considéraient
comme une sorte de directeur de conscience. Bien des femmes, en particulier, allaient
le consulter.
36) S.K. parlait souvent de Poul Møller avec les marques de la plus
profonde affection. La personnalité de Poul Møller l’avait marqué, bien plus que
ses publications. Il voyait avec regret approcher le moment où, le souvenir vivant
de sa personne s’étant effacée, on ne pourrait plus le juger que sur ses écrits –
il serait alors impossible de le comprendre.
Il me raconta une petite anecdote sur
Møller. Lors d’une soutenance de thèse où ce dernier devait parler comme opposant
ex officio, il avait consigné ses critiques sur des feuilles volantes insérées dans
l’ouvrage. Il introduisait chaque objection par un « graviter vituperandum est »,
mais dès que Præs avait répondu, il disait avec bonhomie « concedo » et passait à
la suivante. Après une assez brève « opposition », il conclut en regrettant de n’avoir
pas le temps de poursuivre cette intéressante conversation. En partant il passa devant
S.K. qui était assis dans la salle, et lui dit à mi-
Pendant son intervention,
d’un seul coup toutes ses feuilles avaient glissé du livre et s’étaient répandues
sur le sol. Le spectacle de cette grande silhouette rampant pour récupérer des feuilles
éparses avait largement contribué à égayer l’atmosphère.
37) Durant ces années j’ai
souvent vu K. se promener avec le professeur Kolderup-
[Kolderup-
38) Pendant un certain
laps de temps (dans les années 41/45) S.K. rencontra souvent le défunt pasteur Spang.
Il allait presque chaque jour le chercher pour une longue promenade vespérale. (Quelques
lettres intéressantes de K. à Spang se trouvent chez la fille de Spang, Mme Rump.)
S.K. me raconta qu’après la mort de Spang, sa veuve était accablée de chagrin, et
qu’en conversant avec elle il avait pu l’aider à retrouver son équilibre. Je sais,
me dit-
Il apportait
un soulagement, non pas en voilant le chagrin, mais d’abord en le rendant totalement
conscient, en le mettant pleinement en lumière. Ensuite en rappelant que s’il y a
un devoirde souffrir, c’est aussi un devoir de ne pas se laisser anéantir par la
souffrance, mais, dans la souffrance, de conserver la force de faire son travail
– oui – et même de trouver en elle un stimulant pour le faire encore mieux.
J’ai connu
plus d’une fois par expérience personnelle la manière dont il s’y entendait à vous
remonter le moral quand vous étiez abattu, à vous consoler quand vous étiez affligé,
sans même qu’il vous soit nécessaire de dire la cause de vos misères.
Ainsi je me
souviens d’une période, en automne 1850, où j’avais été obligé d’habiter quelques
temps une pension de famille inhospitalière, parce que je n’avais pu trouver d’appartement
au moment voulu. Sous l’influence de cet environnement, les idées noires prenaient
le dessus. Un soir, j’errais morose dans les rues quand je rencontrai K. qui engagea
la conversation. Sans que j’eusse à dire un mot de mon état, il vit d’un coup d’œil
que j’avais besoin d’être arraché à cette humeur maussade. Et il sut comment libérer
mon esprit grâce à sa conversation, qui pourtant à aucun moment ne semblait rechercher
ce but. Je le quittai, heureux, confiant, libéré pour longtemps du poids de la mélancolie.
39)
De nombreux thèmes développés plus tard par K. étaient évoqués dans sa conversation
au moment même où son esprit les concevait. D’être ainsi saisis à la source, leur
donnait une vie, un charme plus grand encore que ceux qu’ils pouvaient avoir lorsqu’ils
étaient complètement élaborés. Ainsi je me souviens qu’un jour, en se promenant avec
Christens et moi, il traita ce thème, si souvent abordé dans ses Œuvres Edifiantes,
que « toute la vie est le temps de l’épreuve ». Pour le croyant, expliquait-
Parfois, dans ses conversations,
K. exprimait ses idées sous une forme plus acérée, plus paradoxale que dans ses textes.
Il s’amusait, par la manière dont il les formulait, à les mettre en opposition complète
avec les idées généralement reçues. Par exemple, contrairement à l’adage qui prétend
que « l’expérience rend sage », il avait l’habitude d’avancer cette thèse que « l’expérience
rend fou » ! Il le prouvait, avec beaucoup d’humour, en rappelant les innombrables
contradictions de l’expérience concrète.
40) L’orientation différente de nos vies
spirituelles et le rapport fondamentalement différent que nous entretenions avec
le christianisme apparaissaient parfois clairement dans nos conversations. Un jour
– probablement en 1851, il me demanda quel était l’objet de mes travaux à ce moment
précis. Je répondis que je lisais le Nouveau Testament. Cela sembla lui faire plaisir.
Mais lorsque j’ajoutai que je cherchais ainsi, dans la tradition, à retrouver le
christianisme primitif et suivre le développement de la dogmatique chrétienne -
41) En ce qui concerne
le christianisme, je n’ai jamais caché à K. nos divergences d’opinion, qui ne firent
jamais l’objet d’un débat entre nous. Il y avait tant de choses sur lesquelles nous
nous accordions, que je préférais, sur de nombreux points très importants pour moi,
me laisser éclairer par lui plutôt que mener une discussion dans laquelle, vu sa
supériorité, il m’aurait facilement dominé, mais pas facilement convaincu. Dans nos
conversations, c’était essentiellement lui qui parlait, pour m’apprendre quelque
chose. J’y voyais une preuve de sa bienveillance. Il avait deux sortes de conversations.
La première instruisait, éveillait, stimulait. Et la seconde, dans laquelle il interrogeait,
finissait par confondre l’interlocuteur grâce à son ironie et sa dialectique. Il
n’utilisa jamais la seconde avec moi. A l’occasion, lorsque je m’emballais, il pouvait
lancer un mot amusant ou taquin. C’est ainsi qu’un jour je déclarai avec fougue qu’aucune
religion positive ne pouvait être tolérante : se prétendant révélée, elle ne pouvait
qu’affirmer être la seule vraie, et donc présenter les autres comme fausses ! Du
point de vue d’une religion positive, la religiosité-
C’est toutefois la seule
moquerie de cette nature dont je me souvienne.
Il ne tenta jamais de s’opposer directement
à mes opinions lorsqu’elles différaient des siennes, bien au contraire. L’intérêt
amical qu’il me témoigna toujours, et dont je me souviens avec reconnaissance, ne
peut s’expliquer que parce qu’il savait que je m’occupais sérieusement et sincèrement
de la cause qui était pour lui la plus importante de toutes. De plus il savait bien
que tout ce qu’il avait écrit sur ce sujet, et l’ensemble de sa pensée, m’étaient
si familiers que je disposais des prémisses suffisantes pour en tirer les conclusions
– mais qu’une tierce personne ne pourrait m’y mener; dans tous les cas, cela ne pourrait
venir que de moi.
[Nb. Au lieu de dire « la religion-
42) A propos de l’influence générale exercée par son oeuvre, j’eus un jour l’occasion
de dire à K. quelque chose qui parut l’impressionner. Il expliquait qu’il avait eu,
comme écrivain, un destin tout à fait remarquable : ses livres étaient sortis, les
uns après les autres, sans susciter une seule véritable critique -
43) S.K. parlait sans réticence de l’importance
que ses écrits pouvaient avoir pour certains. Son vieil oncle, M. Kierkegaard, le
négociant, avait un fils handicapé un peu plus jeune que S.K. Il était paralysé d’un
côté, et donc tout à fait invalide, mais très doué sur le plan intellectuel. Il lisait
avec le plus grand intérêt les livres de son cousin. Il lui rendait visite de temps
en temps et tirait de ces rencontres de grands bénéfices spirituels. J’en parlai
à K. et lui fit part de la forte impression qu’avait faite sur son cousin la lecture
d’un de ses Discours à différents points de vue. Il y est question d’un homme que
sa faiblesse corporelle empêche d’accomplir de bonnes actions. On y montre, de façon
superbe et exaltante, que même cet individu est soumis intégralement à l’obligation
éthique universelle – et quelle forme particulière la tâche de sa vie peut prendre
pour lui. S.K. me dit : « Oui ! Pour lui ce texte est une véritable bénédiction !
» Et c’était bien la vérité. Le texte avait le pouvoir de donner à cet homme durement
éprouvé, la force de surmonter l’idée que sa vie était inutile et gâchée. Il lui
permettait de prendre conscience qu’il était par essence l’égal de ceux que la nature
avait mieux dotés. C’est cette même conscience que dans ses conversations, S.K. s’entendait
à maintenir vivante chez son cousin. C’est pourquoi le jeune homme en sortait plus
fort.
[Nb. Le “fils handicapé” est le “cousin” cité par Br. Dans le texte 7: il s’appelait Hans Peter Kierkegaard. ]
44) Avant la publication de L’école du Christianisme j’eus avec S.K. une conversation
dont je me suis souvent remémoré les termes. Nous marchions ensemble près des lacs.
Il m’engagea à ne pas différer trop longtemps le moment d’amorcer une carrière littéraire.
Il ajouta en plaisantant : « il y a maintenant une place à prendre dans notre littérature
– pour moi, c’est terminé. » Cette remarque, sur laquelle dans l’instant je ne m’appesantis
guère, me revint plus tard en mémoire avec acuité quand K. eût mis un point final
à son œuvre. Bien évidemment quand il me dit ces mots il espérait encore éviter le
dernier combat – contre l’Eglise établie. S’il n’avait pas été contraint à le mener,
son œuvre pour l’essentiel aurait été terminée au moment où cet entretien eut lieu.
Il avait parcouru toutes les étapes par lesquelles il devait passer ; ses livres
formaient un tout remarquablement complet. Mais la dernière étape contenait encore
une possibilité de redoublement. Cette possibilité devint une réalité lorsqu’on tenta
de présenter sa conception du Christianisme comme une exagération excentrique et
de proposer comme norme authentique ce qui n’était que platitude et médiocrité.
[Nb. « Platitude et médiocrité » vise l’ouvrage de H L Martensen Eclaircissements
dogmatiques, dans lequel l’auteur s’oppose à la conception kierkegaardienne de la
foi comme passion.]
45) Dans la même conversation, K. insista, avec cette objectivité
qui lui était propre, sur un aspect particulier de son œuvre : sa signification pour
la prose danoise. Il dit : « Durant ce siècle, la poésie danoise s’est développée
avec une richesse presque anormale. La prose au contraire a marqué le pas. Nous manquions
d’une prose ayant tous les caractères de l’art et j’ai comblé ce vide; voici pourquoi
mes écrits auront joué un rôle significatif dans la littérature danoise. » Et là
je crois qu’il a tout à fait raison. Sa prose est un art. Non sans ombres parfois,
elle est capable d’exprimer la pensée – mais aussi le sentiment et la passion – de
la façon la plus claire, la plus souple, la plus vaste et la plus complète qui soit
dans notre littérature. Cette prose m’a souvent fait penser à celle de Platon. Elle
lui est très comparable et lui a d’ailleurs emprunté des modèles qu’elle a librement
imités.
46) A plusieurs reprises, dans ses écrits, K. évoque Grundtvig et sa doctrine -
[Nb. Grundtvig, Son „invention merveilleuse" (la vérité n’est pas dans la Bible mais dans la parole vivante de l’Eglise) donna naissance à un courant important dans l’église danoise.]
47) En pensant à Grundtvig, il me revient à l’esprit une petite anecdote caractéristique.
La reine Caroline-
Un jour, je marchais
avec lui sur le Sentier de l’Amour, quand il s’exclama « Ah ! Nom de Dieu, cette
fois je n’y coupe pas ! » Je regardais avec stupeur cet homme qui par ailleurs ne
disait jamais rien qui ressemblât à un juron…Devant nous, très loin, sur le Sentier,
j’aperçus un valet vêtu de rouge, précédé par deux dames. L’une d’elles était la
reine. Quand nous la rencontrâmes, elle arrêta très aimablement S.K. et s’entretint
avec lui. Nous étions si loin lorsqu’il l’avait aperçue que nous aurions pu facilement
tourner sans nous faire remarquer. J’eus l’impression que son éclat n’était pas entièrement
sincère, à cause de ce « Nom de Dieu » un peu forcé, qui ne lui ressemblait pas.
Comme si l’on voulait cacher sous des termes énergiques que l’on est bel et bien
satisfait de ce qui arrive. L’antique et traditionnelle vénération pour la royauté
n’avait pas été sans jouer un rôle important dans son attitude à l’égard de la reine.
48)
Au printemps 1852, nous avons eu, au sujet de l’évêque Mynster, une conversation
à laquelle j’ai souvent repensé plus tard lorsque K. se dressa contre lui.
Je me
promenais un après midi sur les remparts. Sur le sentier, au sommet du parapet, je
passai devant l’évêque Mynster. Peu après je vis S.K. en bas du rempart, qui m’appelait.
Il avait aperçu Mynster marchant devant lui, et c’est pourquoi la conversation tomba
sur l’évêque. Il mentionna son allure majestueuse, imposante, mais aussi son intelligence
et ses bonnes manières. C’était un homme du monde accompli, bien supérieur à la plupart
des jeunes gens bardés de philosophie qui avaient cru pouvoir le traiter en quantité
négligeable. Dès qu’ils nouaient quelque relation avec lui, ils étaient écrasés,
et devaient se soumettre. Il cita en particulier l’exemple de Martensen, qui, à cause
de sa lourdeur et de sa maladresse, était totalement dominé par Mynster. Il insista
beaucoup sur le fait que la force de Mynster résidait dans son savoir-
Il fut un temps où il plaçait Mynster très haut, mais
c’était dû à la vénération qu’il éprouvait pour son père, lequel faisait grand cas
de Mynster. A plusieurs reprises j’ai pu constater que cette piété filiale avait
pu influencer l’opinion de K. Ainsi je me souviens l’avoir entendu dire le plus grand
bien d’un homme qui ne méritait en aucune façon son estime, et dont la personnalité
ne pouvait guère l’intéresser. Mais son père avait beaucoup d’affection et de reconnaissance
pour cet homme, dont les conseils avisés lui avait permis d’éviter tout tracas financier
au cours de la période économiquement troublée qui suivit la menace de guerre avec
l’Angleterre.
49) Quand S.K. commença à polémiquer contre l’ordre établi – peut-
[Nb. L’ Athenæum était un club de lecture.]
50) Je parlais avec S.K. pour la dernière fois durant l’été 1855. Je ne l’avais pas
vu depuis fort longtemps, ce qui était inhabituel. C’était un soir. J’allais de Høibroplads
à Vimmelskaftet. K. s’avança vers moi et engagea la conversation. Après avoir évoqué
un instant ma brève participation à la vie politique (j’avais été Membre du Parlement
durant l’hiver 54/55), nous en vînmes très vite à parler de sa polémique avec l’église
établie. Je le félicitais chaudement pour ce qu’il faisait, et lui dis que j’avais
rencontré beaucoup de gens qui étaient en profonde communion avec lui. Il parla avec
la plus grande clarté, et le plus grand calme de la situation qu’il avait créée.
J’étais étonné de voir qu’au cœur de ce violent combat, qui touchait des zones si
profondes de sa vie et prenait tant sur ses dernières forces, il pouvait non seulement
conserver son courage et sa sérénité habituelle, mais qu’il ne perdait pas l’habitude
de plaisanter. En approchant de son domicile – il habitait alors à Klædeboderne –
il me dit sur le ton de la blague « Maintenant je rentre chez moi, et je vais me
coucher. Et je dis au monde ce que disait le Conseiller… » Je lui demandai ce que
le Conseiller avait dit. Il me raconta que dans cette même rue, avait vécu un original
qui avait le titre de Conseiller. Régulièrement, tous les soirs, il avait le même
dialogue avec le veilleur de nuit. Quand le veilleur avait crié « il est dix heures
», le Conseiller ouvrait sa fenêtre et demandait :
-
Il est dix heures, Monsieur le Conseiller
Bon. Alors je crois que je vais aller
me coucher… Et maintenant, si quelqu’un me demande, Veilleur, tu peux lui dire d’aller
se faire foutre !
Il me raconta cette histoire avec son humour habituel. Je lui souhaitais
une bonne nuit sans me douter que je lui avais parlé pour la dernière fois.
Ecrit entre le 27 décembre 1871 et le 10 janvier 1872