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Le texte de Brøchner ne porte pas de titre, et ne contient aucune note. Les remarques insérées sont toutes le fait du traducteur.]

Parmi les souvenirs que j'ai gardés de Søren Kierkegaard depuis bien longtemps, j'ai voulu noter ceux qui pourraient présenter quelque intérêt pour d'autres que moi-même. Un jour, peut-être, lorsque Kierkegaard trouvera un biographe compétent, pourront-ils contribuer à donner de lui, sur certains points, une image plus complète et plus vivante. Ce ne sont que des matériaux, consignés pour servir à l'élaboration d'un portrait de Kierkegaard. C'est pourquoi je n'ai pas le moins du monde tenté de les retravailler pour qu'ils puissent former un tout ni de les rogner en les rassemblant dans des groupes. Souvenirs individuels, ils sont donnés tels qu'ils furent conservés, à partir de l'impression première, dans une mémoire fidèle.

1 ) J'ai rencontré S. K. pour la première fois au tout début de mes études (1836). C'était chez mon vieil oncle M. A. Kierkegaard, le négociant en gros, au cours d'une soirée donnée en l'honneur des fiançailles (ou était-ce le mariage ?) de l'actuel évêque Kierkegaard avec sa première femme. Je vis S.K. sans rien savoir de lui. On m'avait simplement dit qu'il était le frère du Docteur Kierkegaard. Il parla très peu ce soir là, et se contenta d'observer. Seule son apparence extérieure, que je trouvai presque comique, me fit une impression précise. Il avait alors 23 ans, sa silhouette était singulière et sa coiffure remarquable. Ses cheveux s'élevaient à peu près d'un quart d'aune au-dessus de son front, dressés comme une crête ébouriffée, ce qui lui donnait un air étrangement égaré. J'eus, sans savoir pourquoi, l'impression qu'il était vendeur, peut-être parce que nous étions une famille de commerçant – et j'ajoutai immédiatement, sous l'impression de sa bizarre apparence, qu'il devait travailler chez un marchand de tissus. Depuis, j'ai souvent ri de bon cœur de ma perspicacité.

[NB. La réception eut lieu en l’honneur du mariage (oct. 1836) du frère de Søren, Peter Christian Kierkegaard .Un quart d'aune : un peu plus de 25 cm.]

2) Je me souviens que peu après, j'ai revu S.K. de temps en temps au même endroit. J'eus alors l'occasion de lui parler, et je compris rapidement que sa place n'était pas derrière un comptoir, le mètre à la main. Il s'amusait, dans ce milieu très simple, à développer de petits paradoxes. Ainsi je me souviens qu'un jour il avait stupéfié ses cousins en déclarant, avec le visage le plus sérieux du monde que le vieil abécédaire que nous utilisions dans notre enfance était l'un des livres les plus intéressants qui soient, qu'il continuait à le lire régulièrement et en tirait grand profit. Un soir il participa à une partie de Boston. On y jouait en utilisant des variantes. L'une d'elles consistait à donner 17 cartes à 3 des joueurs et seulement une au quatrième; ensuite les trois premiers donnaient chacun 4 cartes au dernier. Dans une maison où l'on jouait aux cartes avec sérieux et recueillement, la situation du quatrième homme était toujours considérée comme tout à fait déplorable. De nouveau S.K. les étonna beaucoup en développant l'idée que c'était la situation la plus excellente qu'on puisse imaginer et qu'il ne souhaitait qu'une chose: être toujours le quatrième homme. C’est ça qui serait le plus excitant !


[Nb. Le « Boston » est un jeu de cartes courant au XIXème siècle. Il se joue à 4. Dans la forme "normale", chaque joueur reçoit 13 cartes.]


3) En 1837, je rencontrai K. de temps en temps au restaurant. A cette époque, il ne vivait plus chez son père, mais dans une maison de Lovstræde – justement la maison dans laquelle la librairie Reitzel est installée aujourd'hui (1871). Il aimait prendre son repas du soir au restaurant et, je m'en souviens, lorsqu'il m'arrivait de me régaler d'un « demi-steak », j'étais surpris du luxe qu'il étalait en prenant au dîner une demi-bouteille de vin, etc. Maintenant nous parlions ensemble plus souvent, et il se montrait très amical avec moi. Un soir il me demanda quels étaient les esthéticiens que j'avais lus. Je m'aperçus à cette occasion que je n'avais pas accès à beaucoup de livres, et que j'étais très ignorant dans de nombreux domaines. Il me demanda si je connaissais les ouvrages des romantiques allemands. Je dus convenir qu'il n'en était rien. Alors il m'invita à le suivre chez lui et me prêta un livre d'Eichendorff : Dichter und ihre Gesellen. En souvenir de cette rencontre, j'achetai ce livre quand sa bibliothèque fut vendue aux enchères. Je me souviens aussi que quand je le lui rendis, quinze jours plus tard, je voulus m'excuser de l'avoir gardé si longtemps – à l'époque, j'étudiais la théologie avec passion. A ma grande confusion, il m'accueillit en me demandant si je l'avais déjà fini … Avec son regard perçant, il avait naturellement vu que c'était le terme opposé qui me venait aux lèvres. Il s'était amusé, sans aucune méchanceté, à m'embarrasser – ce qui à l'époque était extrêmement facile. En ce temps-là je rougissais facilement; c'est un spectacle qui lui a toujours plu – chez le « jeune homme ». J'ai gardé deux souvenirs de cette visite chez K. le jour où il me prêta le livre. D'abord c'est mon étonnement devant sa grande bibliothèque qui m'impressionna beaucoup. Ensuite c'est une petite bizarrerie. Après avoir pris le livre, il ressortit et souffla la bougie qu'il avait allumée. Il me dit qu'il faisait toujours cela avec précaution, et à une certaine distance, parce qu'il s'était convaincu que la fumée de la bougie était dangereuse à respirer, et pouvait attaquer les poumons.

4) En 1838, le père de S.K. mourut. Je ne l'avais vu qu'une seule fois chez mon vieil oncle Kierkegaard. Il avait une forte personnalité; j'en ai gardé une image vivante. En parlant, ils marchaient tous les deux de long en large dans la salle à manger de l'oncle. Le père de K. avait le dos un peu voûté: sa posture était en rapport avec l'expression pensive et sérieuse de son visage.. Ses cheveux gris étaient ramenés derrière ses oreilles, ce qui accentuait ses traits anguleux.L'amour, la vénération que K. portait à son père a trouvé une vivante expression dans ses œuvres. Dans les questions d'argent, le vieil homme était très strict, très rigoureux. Econome dans la vie quotidienne, il pouvait se montrer généreux dans certaines circonstances. S.K. me raconta qu'un jour, jeune étudiant, il avait fait un voyage au nord de Seeland. Le vieil homme l'avait largement pourvu de numéraire pour le voyage. Malgré cela, il l'avait surpris en lui expédiant une lettre chargée de 50 rixdales à l'une de ses dernières étapes. Pour dire combien le père était ponctuel dans ses paiements, K. dit un jour au Mag. Adler « Mon père est né pour le terme ». Quand S.K. quitta la maison paternelle, le vieil homme lui donna une rente très importante pour l'époque – 800 rixdales par an, si je ne me trompe.
 

[Nb. „Mon père est né pour le terme“ (Min fader er født i Terminen) Le mot Termin (terme, échéance) désigne l'un des jours de l'année où les dettes devaient être payées: 11 juin et 11 décembre. Michael Pedersen Kierkegaard était né le 12 décembre, donc pratiquement le jour du « terme »]


5) En 1839, quand elle était jeune fille, ma défunte sœur Hansine passa l'année à Copenhague. Alors que je citai le nom de K., elle me raconta qu'avant d'être confirmée, elle l'avait vu lors d'une visite chez le vieil oncle Kierkegaard. Le jour où K. devait venir, nos cousines lui avaient conseillé de ne pas se commettre avec lui, car c'était « un garçon mal élevé, affreusement gâté, toujours suspendu aux basques de sa mère. » Ma sœur avait treize ans à l'époque, et S.K. quinze. Elle lut plus tard, avec grand plaisir, certaines de ses œuvres édifiantes, en particulier Les Œuvres de l'Amour et, avec ce sourire qui n'appartenait qu'à elle, elle me rappela les mises en garde des cousines.

6) Je m’entretenais avec S.K. en 1840, peu après son succès à l'examen de Candidat en théologie. Il m'expliqua que son père avait toujours désiré qu'il passât cet examen – et qu'ils en avaient discuté ensemble très souvent. « Tant que mon père était en vie, je pouvais défendre mon point de vue – qui était que je ne devais pas le passer. Mais quand il mourut et que je dus aussi assumer son rôle dans le débat, je ne pus résister plus longtemps, et je dus me résoudre à préparer mon examen ». Ce qu'il fit avec une grande énergie. Ayant choisi « son Brøchner » comme tuteur, il était venu à bout des plus austères disciplines, avait fait des résumés de l'histoire de l'Eglise, appris par cœur des listes de papes, etc. Son tuteur était très content de lui. Peu de temps après sa réussite à l'examen, Peter Stilling (qui devait devenir plus tard docteur en philosophie) rendit visite à « son Brøchner » en lui demandant d'être son tuteur. Il déclara qu'il pensait être prêt en un an et demi. « S.K. n'a pas travaillé plus longtemps ». « Oui certes, dit le vieux Brøchner, qui ne brillait pas par la politesse, mais ne vous faites pas d'illusion. Pour S.K., c'est une autre histoire. Il pouvait faire n'importe quoi ». Je me souviens d'avoir participé à des exercices écrits de théologie organisés par Clausen en compagnie de S.K.qui ne vint qu'aux deux ou trois premières séances. On racontait que plusieurs années auparavant, il avait suivi les mêmes travaux pratiques de Clausen, et qu'un jour, au lieu de faire l'exercice, il en avait fait l'analyse et démontré qu'il était dénué de sens. Clausen avait mal pris la chose, et S.K. avait cessé de venir. A l'écrit de l'examen de théologie, S.K. fut classé 4ème. Avant lui, il y avait M. Wad, Warburg et Chr. F. Christens. Les examinateurs leur expliquèrent que les copies de K. témoignaient d'une pensée bien plus mûre et plus élaborée que celles des trois autres. Mais que le contenu théologique de ces dernières était plus riche.

[Nb. « Son Brøchner » est un homonyme, privatdocent à l’université de Copenhague. S.K. avait l’habitude de personnaliser les relations les plus banales : « mon fruitier », « mon chausseur », etc.…]
 

7) Dans la conversation au cours de laquelle S.K. me raconta comment il en était venu à passer son examen de théologie, il me parla de l'extraordinaire sérénité et objectivité de son père. Ainsi le vieil homme lui avait dit un jour : « Au fond, ce serait mieux pour toi que je sois mort. Là, tu pourrais peut-être aller loin. C'est impossible tant que je vivrai..» (Mon défunt cousin Peter Kierkegaard m'a raconté un autre événement significatif concernant le père de S.K. Lorsque la mère de ce dernier mourut, le père en fut profondément affligé. Aux funérailles, l'évêque Mynster vint le trouver et, tout en marchant, lui présenta ses condoléances. Sans rien manifester de sa douleur, le vieil homme écouta Mynster, qu'il estimait beaucoup et lorsque l'évêque se tut, il lui dit : Votre excellence, voulez-vous que nous allions boire un verre de vin dans la pièce voisine? Mynster, qui le connaissait bien, ne se méprit pas sur le sens du propos.)

8) Pendant l'hiver 1841/42, que S.K. passa à Berlin, je demandai à passer l'examen de théologie, ce qui me fut refusé à cause de mes opinions peu orthodoxes. Je correspondais à l'époque avec Chr. F. Christens, à Berlin lui aussi. Par son intermédiaire, j'échangeai des salutations avec Kierkegaard. Je rencontrai ce dernier dans la rue peu après son retour. Il fut très aimable avec moi, me parla de ma situation, de mes études. Il me dit, ce qui me fit plaisir, que parmi les nombreuses choses qui lui avaient manqué à Berlin, il y avait le plaisir de me voir. Il pouvait tenir de tels propos avec une expression particulièrement charmante. Son sourire, son regard étaient extraordinairement parlants. Il avait une façon personnelle de saluer du regard. C'était juste un petit mouvement de l'œil, mais qui en disait long. Son regard pouvait être infiniment doux et caressant, mais aussi agaçant, ou irritant. D'un coup d'œil il savait – comme il le disait lui-même « établir un contact » avec un passant. Le destinataire était attiré - ou repoussé, gêné, déstabilisé, voire irrité. Il m'est arrivé de parcourir avec lui une rue sur toute sa longueur tandis qu'il m'expliquait comment on pouvait faire des recherches psychologiques en établissant ainsi des contacts avec les passants. Et pendant qu'il développait la théorie, il la mettait en pratique avec presque tous ceux que nous rencontrions. Il n'y avait personne sur qui son regard ne fît visiblement impression. Dans la même circonstance, il m'étonna par la facilité avec laquelle il liait conversation avec tant de personnes différentes : en quelques répliques, il renouait le fil d'un entretien antérieur et le menait un peu plus loin, jusqu'au point où il pourrait éventuellement être repris. Un jour je marchais devant lui, perdu dans mes pensées, je ne l'entendis pas m'appeler et ne fis pas attention quand il me frappa sur l'épaule; ce qui lui fournit l'occasion de m'initier à ses expérimentations. Lorsque enfin je remarquai sa présence, il déclara que l'on avait tort de se perdre ainsi dans ses pensées, et de se priver de la possibilité de faire de nombreuses observations psychologiques. Pour me montrer la méthode, il me fit parcourir avec lui plusieurs rues d'un bout à l'autre, et me surprit par son habileté dans l'expérimentation psychologique. C'était toujours intéressant de l'accompagner mais en un sens, cela présentait aussi quelques difficultés. A cause de l'irrégularité de ses déplacements, due sans doute à sa difformité, il n'était jamais possible d'avancer en ligne droite lorsqu'on marchait avec lui. On était toujours poussé alternativement vers l'intérieur ou vers l'extérieur : en direction des maisons et des descentes de cave, ou bien en direction du caniveau. Qui plus est, lorsqu'il faisait de grands gestes avec ses bras et sa canne de jonc espagnole, le trajet se transformait en une course d'obstacles. De temps en temps, il fallait saisir l'occasion de tourner autour de lui pour avoir suffisamment de place.

9) Durant l'hiver que S.K. passa à Berlin, il rencontra de nombreux danois, venus pour la plupart écouter les leçons de Schelling. Il y avait parmi eux mon défunt ami Christian Fenger Christens, dont S.K. parlait avec beaucoup d'estime. Il me dit plus tard que Christens était le plus brillant des danois séjournant à Berlin cet hiver-là – et pourtant parmi eux il y avait des hommes comme A. F. Krieger, licencié en droit, qui devait devenir ministre, et Carl Weis, alors commissaire auditeur des conseils de guerre, aujourd'hui directeur de l'Administration au ministère de la culture. Christens m'a raconté différentes anecdotes concernant K., une en particulier sur ses difficultés à parler allemand, surtout lorsqu'il s'agissait des choses de la vie quotidienne (ainsi la première nuit à Berlin, il lui fut impossible de faire comprendre qu'il voulait un bougeoir.) Il me raconta aussi comment le propriétaire de K. l'estampa sur le prix du logement – et plus il lui soutirait d'argent, plus il l'élevait dans la hiérarchie universitaire, le faisant passer de Magister à Docteur, puis à Professeur. Ce qui amusait Kierkegaard, qui en soupçonnait la raison.
Une autre histoire relate sa confusion, le jour où Weis, qui prisait fort les repas distingués, le mena dans un restaurant de luxe où un certain nombre de messieurs élégamment vêtus – tenue de soirée, cravate, écharpe blanche - se tenaient dans les coins de la pièce. Kierkegaard les salua respectueusement et s'assit à une table avec W. Ces messieurs se précipitèrent: c'étaient les serveurs…
Christens me raconta aussi comment K. s'amusait à tendre des pièges à Rothe, qui était licencié en théologie (il est aujourd'hui vicaire général). Rothe avait séjourné longtemps à l'étranger; il avait suivi des cours à Strasbourg et ailleurs. Il était très fier de tout le savoir qu'il avait accumulé. Lorsqu'il le rencontrait, K. manquait rarement de lui demander de présenter les données scientifiques les plus importantes tirées de ses voyages à l'étranger. Quand Rothe résumait ses derniers acquis en énonçant telle ou telle proposition, K. arrivait toujours à lui démontrer que c'était quelque chose de très ancien. Ou bien il lui posait de petites questions sur « quelque chose qui ne lui paraissait pas tout à fait clair » dans ce qui avait été présenté, jusqu'à plonger le pauvre théologien, qui n'était pas très doué pour la pensée abstraite, dans une telle confusion qu'il ne savait plus à quel saint se vouer. Quand il l'avait réduit à ce point, K. se souvenait brusquement qu'il était très pressé et devait absolument se rendre quelque part. Et il laissait ainsi le Licencié en pleine confusion, pour la plus grande joie des assistants. Dans Ou Bien … Ou Bien K. a décrit cette méthode, employée précisément à l'encontre d'un Licencié. Se serait-il souvenu de son compagnon berlinois en écrivant ces pages ?

10) Peu après son retour au pays, nous parlâmes de ses études. Je lui dis quels étaient les auteurs grecs que je lisais à ce moment et fis allusion à l'intérêt grandissant que j'éprouvais pour la poésie et la philosophie grecques. Il m'encouragea à poursuivre ces travaux et parla avec enthousiasme de l'importance des Grecs pour notre temps. Il eut ce mot : « La Grèce devrait toujours avoir un ambassadeur à notre époque, exactement comme un Etat a un représentant à l'étranger pour défendre ses intérêts. » K. lui-même connaissait bien le grec et avait lu de nombreux auteurs. Son œuvre témoigne de sa parfaite compréhension de l'esprit grec.

11) En 1842 sortit un petit écrit pseudonyme : Johan Ludvig Heiberg après la mort . Je connaissais ce texte avant sa publication, et le dis à S.K. Il n'aimait pas que l'on se moquât ainsi de Heiberg, dont il rappela avec beaucoup de chaleur l'importance comme esthéticien. C'est lui qui avait fait l'éducation esthétique de la génération de Kierkegaard dans notre pays. K. le mettait au-dessus de tous les esthéticiens allemands contemporains. (N.B. Vischer ne s'était pas encore fait connaître, sauf par quelques productions mineures.) Plus tard, il m'en parla après la sortie de Ou…Bien-Ou Bien et le célèbre compte-rendu qu'en avait fait Heiberg. Il laissa paraître au grand jour son mécontentement devant l'attitude de ce dernier. Il en reconnaissait l'importance comme esthéticien, mais maintenant, insistait fortement sur ses limites. « Je pourrais indiquer toute une série de problèmes esthétiques dont H. n'a pas la moindre idée. » Bien entendu il faisait allusion aux problèmes qui sont mis en lumière dans les Etapes sur le Chemin de la Vie et le Post-Scriptum.

12) Pendant ces années-là, je rencontrais souvent S.K. en me promenant le soir. En général, j'allais jusqu'au jardin de Fredericksberg. K. s'y rendait également, mais il s'arrêtait à l'entrée là où l'on trouve de petits parterres de fleurs bordant, de chaque côté, cette allée – étroite à l'époque – qui conduit au premier espace dégagé. Il respirait un moment le parfum des fleurs et partait emportant le souvenir de cet « instant ». C'est ainsi qu'il aimait limiter et finir ses sorties. Sa promenade avait un but précis, qu'il se contentait d'atteindre sans s'y attarder, comme pour en tirer l''amorce d'un plaisir que l'esprit pouvait ensuite recréer.
Un petit souvenir amusant s'attache à l'une de ces promenades du soir. En sortant du jardin, nous devions passer entre les poteaux qui marquaient la fin de l'allée réservée aux piétons. Ces poteaux étaient fraîchement peints. K. les toucha par inadvertance en passant au milieu. Il s'aperçut alors que sa main était pleine de peinture. Tout en continuant la conversation, il fit à plusieurs reprises des efforts malheureux pour s'en débarrasser en se frottant les mains avec les feuilles, humides de serein, qui pendaient des arbres – son indispensable canne sous le bras. Ses efforts amenèrent plus d'un sourire sur le visage des passants.

13) A la même époque j'ai vu S.K. de temps en temps à cheval. Il avait appris à monter pour faire de l'exercice et se promener sans dépendre des cochers. A cheval, il ne faisait pas particulièrement bonne figure. Sa posture montrait qu'il ne se sentait guère capable de contrôler l'animal, s'il s’était mis en tête de se rebeller. K. se tenait raide et donnait l'impression de se réciter constamment les instructions du professeur d’équitation. A cheval, il ne pouvait guère laisser libre cours à ses méditations ou à son imagination. C'est pourquoi il renonça rapidement à cet exercice et prit une voiture lorsqu'il voulait rendre visite à ses sites préférés dans les bois environnant Copenhague. Pendant toutes ces années de production littéraire intense, ces promenades lui permirent de préserver ses forces et se mettre dans l'état d'esprit nécessaire à la création.

14) Je voudrais citer une remarque caractéristique de K. à cette époque. Il avait un serviteur particulièrement sérieux auquel il se fiait pour résoudre toutes sortes de problèmes pratiques. Ainsi lorsqu'il devait déménager, il sortait en voiture le matin, et le soir la voiture le ramenait dans son nouvel appartement, où tout, même la bibliothèque, avait été parfaitement rangé par le domestique. Après avoir vanté les compétences pratiques de ce serviteur, K. déclara un jour : « Il est véritablement mon corps ».

[Nb. Anders Westergaard, ]

15) Peu après la publication d'Ou Bien … Ou Bien, j'eus avec lui de nombreuses conversations au sujet du livre. En lisant les diapsalmata, j'avais rencontré des expressions entendues dans des conversations avec K. et j'avais immédiatement identifié l'écrivain anonyme. Bien entendu, je ne tentai jamais de l'amener à reconnaître qu'il en était l'auteur. Mais lorsque quelque chose me paraissait obscur, j'en parlais avec lui comme avec un aîné qui comprend mieux les choses. C'est ainsi que j'obtins nombre d'explications détaillées et qu'il parla du livre avec une sincérité qu'il n'aurait jamais manifestée si j'avais été indiscret. Il insista à plusieurs reprises sur la dimension poétique de la première partie. Il expliqua un jour avec beaucoup de vivacité qu'en de nombreux endroits on trouvait le sujet d'un poème – sujet qui n'avait volontairement pas été traité. C'est ainsi qu'il prenait l'exemple de la description de la beauté féminine et disait : « dans chacune de ces phrases : la main petite, le pied charmant, etc.…, il y a le thème d'un sonnet. » Il faisait parfois allusion à quelque prolongement possible pour les problèmes traités par Ou Bien … Ou Bien, mais un certain nombre de ces allusions ne me devinrent intelligibles qu'après la publication des ouvrages suivants. Il ne détestait pas recevoir des marques d'approbation quant au contenu du livre. Je lui dis un jour que, depuis que j'avais lu pour la première fois la Logique de Hegel, il n'y avait pas un livre qui m'ait donné autant à penser que Ou Bien … Ou Bien. Cette remarque lui fit visiblement plaisir. Nous étions justement près de la porte de sa maison (de Nørregade), sur le point de partir chacun de notre côté. Quand nous nous quittâmes, il me tendit amicalement la main, avec ce sourire que je connaissais si bien.

16) Après que j'eus publié mon écrit contre Martensen (Quelques remarques sur le baptême) K. en parla avec moi. Il était mécontent d'un compte rendu du Berlinske Avis qui avait cherché à prendre un ton supérieur, et sous cette fausse autorité, tenté pour ainsi dire d'écraser le pauvre auteur. Je lui dis que j'avais été simplement amusé par ce compte rendu, dont le christianisme outré prenait une tournure un peu comique lorsqu'on se souvenait que cet article anonyme était publié dans une revue dirigée par un Juif. Dans mon petit écrit, K. faisait état d'une seule remarque qu'il aurait préféré n'y pas trouver. C'était lorsque je me moquais de Martensen, qui s'efforçait de défendre la thèse de la liberté du nouveau-né. Je disais que la seule liberté dont il puisse être question lors du baptême d'un nouveau-né était celle de crier lorsqu'il est aspergé. A son avis, cette gaminerie pouvait être exploitée facilement par des adversaires malveillants.

17) Au cours de nos entretiens, K. parlait souvent de Ludwig Feuerbach. C'est à partir de certains de ses propos que, dans Le problème de la foi et du savoir (p. 125) j'ai cité une phrase de Kierkegaard en affirmant qu'elle visait indubitablement Feuerbach. Il reconnaissait la clarté et la pénétration avec laquelle Feuerbach avait compris le christianisme, et ce, précisément parce que cette religion le scandalisait. Mais K. Développa un jour une idée à laquelle il était arrivé en considérant l’amour de la nature que l'on rencontrait chez Feuerbach, et le pathos avec lequel Das Wesen des Christentums parle du pouvoir fortifiant de l'eau (fortifiant aussi au sens spirituel). De cela, il avait tiré l'impression non seulement qu'il y avait une grande sensualité chez Feuerbach, mais aussi un certain affaiblissement dû à cette sensualité. C'est là, ajoutait-il, une opinion que naturellement je ne rendrai jamais publique, mais je ne peux m'empêcher de penser que je comprends mieux le pathos particulièrement passionné de Feuerbach, et son antipathie pour le christianisme à partir de cette hypothèse.
Ces commentaires sur F. l'amenèrent à parler des personnages de l'antiquité chez lesquels se manifestait une sensualité raffinée. C'est ainsi qu'il brossa un tableau très vivant de Mécène, racontant comment « après avoir épuisé tous les plaisirs de Rome » il cherchait, dans ses nuits d'insomnie, à trouver le sommeil grâce au clapotis d'une fontaine installée dans sa chambre et aux faibles sons d'une musique lointaine. K. excellait à produire ce genre d'images. Toutefois, ce qui l'intéressait, ce n'était pas la description poétique, mais l'analyse psychologique ou peut-être même, la dissection.

18) Ces années-là, au cours d'une promenade, j'eus un jour l'occasion d'observer avec quelle force K. pouvait réciter de façon expressive des morceaux de poésie. Il parlait d'Aladin, de la géniale audace qui caractérise ses vœux. Il opposait la confiance intrépide de ce génie au prudent calcul de la réflexion. Puis il cita les paroles qu'Aladin adresse à l'Esprit de la Lampe, lorsqu'il lui demande de construire un palais merveilleux pour la nuit de noces. Justement nous arrivions devant le château de Charlottenborg. K s'arrêta en récitant ces vers avec un léger mouvement du bras. Ses joues se colorèrent, son regard devint brillant et chaud; bien qu'il parlât à voix basse, son ton était celui d'un chef, qui sait qu'il a le pouvoir de commander.

[Nb. Il s’agit de la pièce d’Øhlenschläger Aladdin.]

19) Un jour nous parlions de la façon dont Hegel présentait l'histoire de la philosophie. K. mit en lumière nombre d'aspects subjectifs dans ses interprétations, puis déclara : « au fond, les génies n'ont pas la capacité de saisir objectivement les pensées des autres. Ils retrouvent partout les leurs. » - Un peu plus tard, dans une conversation, il en vint à me dire « Je n'ai jamais eu la capacité de saisir les autres objectivement ». A ce moment, il ne pouvait guère se souvenir de la formule qu'il avait utilisée dans l'entretien antérieur. Mais je m'en souvins, et souris intérieurement en tirant la conclusion qui s'imposait.

20) Quand Adler commença à présenter des signes de dérangement mental, K. me rapporta quelques traits bizarres concernant le personnage. Un jour A. lui rendit visite avec l'un des écrits qu'il venait de publier, et ils eurent une longue conversation sur leur commune pratique d'écrivains religieux. Adler lui fit comprendre qu'il le considérait comme une sorte de Jean-Baptiste, alors que lui-même, qui avait reçu une Révélation directe, était l'authentique Messie. Je vois encore le sourire avec lequel K. fit part de sa réponse : il était tout à fait satisfait de la situation qu'Adler lui assignait. Il trouvait la fonction de « Jean-Baptiste » tout à fait respectable et n'aspirait aucunement au rôle de Messie. Pendant la même visite, Adler lui lut une grande partie de son livre à haute voix; une partie avec sa voix habituelle, le reste d'une voix étrangement chuchotante. K. se permit d'observer qu'il ne voyait aucune Révélation particulière dans l'écrit d'A. Ce dernier répondit: « Alors je reviendrai ce soir, et te lirai tout le livre avec cette voix (la voix chuchotante). Là tu verras que tu comprendras tout! » K. était très amusé par cette idée qu'un changement dans la voix puisse ajouter à la signification du texte.
Pendant la première année de mes études supérieures, j'entendis une remarque d'Adler sur Kierkegaard. Il parlait de la brillante conversation de K. mais avança l'opinion qu'il arrivait à ce dernier de s’y préparer.

[Nb. Adler, pasteur de Bornholm qui sombra dans la démence]


21) Pendant sa jeunesse, et peut-être jusqu'à la soutenance de sa thèse, K. avait envisagé une carrière universitaire. Toutefois l'idée lui en passa rapidement. Il me raconta que Sibbern l'avait engagé à demander son habilitation comme docent en philosophie. K. avait répondu qu'il y mettrait en tous cas une condition: disposer de deux ans pour se préparer. « Oh! dit Sibbern, comment pouvez-vous imaginer qu'on vous donne l'habilitation dans ces conditions ? » « Mais bien sûr, répliqua K. je pourrais comme Nielsen , me laisser recruter sans être prêt ! » Sibbern se renfrogna : « Vous n'allez tout de même pas toujours taper sur Nielsen ! » - Cela se passait peu de temps après que Nielsen ait été recruté par l'Université.
Ultérieurement, K. me parla à plusieurs reprises de Nielsen. Un jour, sous le règne de Christian XVIII, il fit allusion au fait que Nielsen avait recherché la faveur du roi, et fit des remarques quelque peu sarcastiques sur son sens des affaires. « Il comprend bien l'aphorisme jutlandais selon lequel un homme doit avoir de quoi vivre... » Plus tard, lorsque Nielsen se fut rangé dans son camp, K. se montra plus conciliant et lui reconnut du talent. « De tous les jeunes auteurs de cette tendance qui se sont manifestés chez nous, Nielsen est le seul qui pourrait faire quelque chose », me dit-il un jour. Mais c'était ses qualités intellectuelles, non son caractère, que K. appréciait. Au moment où K. hésitait encore à attaquer l'église officielle, il se demanda dans son Journal, s'il devait initier quelqu'un à ses pensées. Il cite Nielsen, très proche de lui à cette époque, et qu'il voyait tous les jours. Mais en rejeta l'idée en termes peu flatteurs : « Non, Nielsen est une outre gonflée de vent! ».


22) Dans plusieurs de ses ouvrages, K. s'est exprimé sur l'attaque menée contre lui par le Corsaire. Dans ces textes, il envisage essentiellement la question sous l'angle éthique. Il a sans aucun doute surestimé l'importance que cette attaque pouvait avoir pour l'opinion publique. Devant un phénomène donné, K. n'avait pas un sens de la réalité, si je puis m'exprimer ainsi, qui vienne équilibrer son pouvoir – extraordinairement développé – de réflexion. Ainsi il pouvait réfléchir sur une babiole au point de lui attribuer une signification pour ainsi dire historico-mondiale. C'est sans doute ce qui se produisit avec le Corsaire.
Un jour en me parlant de l'orientation générale du Corsaire, il jugea sa production comique, d'un point de vue purement esthétique. Il lui reprochait essentiellement de détruire le sens du comique chez ses lecteurs. En associant systématiquement le ridicule à certains personnages connus, qui, une fois pour toutes étaient catalogués comme des figures risibles, on amenait le lecteur à rire de ce que l'on disait d'eux, non pas parce le propos aurait contenu quelque chose de drôle, mais parce qu'il concernait des personnes que tout le monde s'accordait à trouver comiques ou ridicules.

23) Le personnage de « Søren Kirk » dans la pièce de Hostrup Gjenboerne représenta pour lui quelque chose de comparable à l'attaque du Corsaire. Dans le Journal qu'il a laissé. K. est souvent revenu sur cette idée que Hostrup l'avait montré sur les planches, et la manière dont il en parle prouve qu'il en fut affecté. A la sortie de la pièce, c'est moi qui jouais le rôle de Søren Kirk: je me souviens d'en avoir parlé avec K. sans remarquer qu'il y attachât la moindre importance. Mais avec le temps, la réflexion l'amena à changer d'attitude. Dans ce petit rôle, Hostrup a repris certains thèmes qu'on rencontre dans les écrits de K. mais, à l'évidence, il a surtout pensé à cette espèce de dialectique qui sévissait chez les jeunes étudiants après que Martensen eût déclenché un intérêt très superficiel pour la philosophie. Dans ses jeunes années, K. excellait en cette sorte de dialectique – quand il le voulait.
Je parlai du rôle avec K. un soir où je me rendais à une répétition à Hoftheatret. Je le rencontrai à Højbroplads. Il m'arrêta et me demanda où j'allais. Je dis que j'allais à la répétition de la pièce de Hostrup. « Ah oui ! Et, bien entendu, c'est vous qui jouez …moi ». Je répondis que ce n'était pas lui que je jouais, mais une espèce de dialecticien comme ceux qu'on rencontre chez nous. Quand nous nous séparâmes, rien ne m'avait laissé deviner qu'il n'aimait pas que j'aie accepté ce petit rôle. En tous cas, il aurait bien dû savoir que, compte tenu des relations qui existaient entre nous, je n'allais pas m'aviser de le singer et de le rendre ridicule. Ajoutez à cela que j'avais beaucoup trop d'affection pour lui, et que d'ailleurs, j'étais un trop mauvais acteur.

24) Au début des années quarante, K. fit un voyage sur la côte ouest du Jütland, où son père était né. Il m'en raconta un petit épisode caractéristique. Il était dans le village d'où sa famille était originaire. Son défunt père avait fait un legs important à une école. K. fut reçu avec grande déférence, et l'instituteur, par obligation professionnelle, s'activa tout particulièrement. « J'ai vraiment eu peur, me dit-il, que l'on dresse un arc de triomphe en mon honneur…! » En partant, il passe en voiture devant l'école. Les élèves étaient alignés pour chanter une chanson composée par le maître en l'honneur de S.K. C’est le maître qui devait diriger l'exécution. Il en tenait une copie à la main et s'apprêtait à donner le signal du début. La voiture s'arrêta près du maître, K. avec son sourire le plus aimable se pencha vers lui et prit le texte comme s'il voulait le lire. Aussitôt, il fit signe au cocher de continuer sa route; toute la préparation fut réduite à néant. L'instituteur qui ne savait pas son texte par cœur ne put faire entonner la chanson. Les enfants restèrent muets et stupéfaits. Et la voiture de S.K. s'éloigna, tandis qu'il saluait d'un signe de tête en riant sous cape de la déception de l’instituteur.

25) Le jour où le licencié Hagen (qui devait devenir professeur de théologie) soutint sa thèse sur le mariage, j'en parlai avec K. J'avais été l'un des opposants lors de la soutenance. K. n'appréciait guère ce travail qu'il jugeait superficiel, et il fit allusion à l'interprétation plus profonde que les « pseudonymes » avaient donné de ce thème. A cette occasion, il insista sur le traitement plus sérieux que les Allemands réservent à de tels sujets, et dit, en se référant à l'essai de Hagen, que nous devrions bien essayer de nous présenter sous un jour un peu décent en écrivant des livres qui seraient lus en Allemagne.

26) Durant l'été 1846 je résidai à Berlin. K. y fit également un bref séjour. Il faisait ainsi parfois de petits voyages lorsqu'il voulait changer d'environnement, se mettre dans une atmosphère favorable à la concentration et au travail. Je le rencontrai de façon inattendue dans le restaurant où je prenais mon repas. Depuis son premier voyage il avait remarqué qu'on y rencontrait des danois, et il était venu pour voir des compatriotes. En tant que restaurant, il ne l'appréciait guère: les repas, disait-il « se bornaient au concept le plus rudimentaire de la pitance ». Il vint me voir très aimablement, et m'invita à manger le lendemain à son hôtel. Pendant les quelques jours qu'il passa à Berlin nous fîmes ensemble de longues promenades à pied. Je me passionnais pour toutes les nouveautés que je découvrais à Berlin, et j’étais constamment occupé, ce qui amusait K. J'allais jusqu'à participer aux meetings d'une association démocratique de travailleurs. Nous discutâmes longuement des conditions de vie à Berlin et à Copenhague, de ma thèse, etc. Au cours de ces promenades, je remarquai qu'il préférait certains sites où il se rendait volontiers. Au jardin zoologique par exemple, il y avait un très bel espace entouré de massifs de fleurs. Il en fit le but de ses promenades. Exactement comme les parterres de fleurs qu'on trouve à l'entrée du parc de Fredericksborg constituaient le but de ses promenades à Copenhague. Peut-être le site berlinois évoquait-il pour lui celui de Copenhague, et tout ce qui s'y rattachait.
Lorsque je lui rendis visite à son hôtel, je remarquai que l'aménagement de l'espace – éclairage, circulation entre les pièces, disposition des meubles – tout avait été judicieusement combiné pour créer une atmosphère de travail. K. se montrait très exigeant en matière de service – mais ses pourboires étaient très généreux. Nous prîmes notre repas dans sa chambre. On nous servit un vin qu'il avait choisi pour son nom: Liebfraumilch. Il y voyait quelque chose de doux, de léger … Sur la foi de ce sentiment, il le but sans se rendre compte qu'il s'agissait en fait d'un vin du Rhin particulièrement capiteux.
Cela me fit beaucoup de bien de rencontrer K sur ce sol étranger. C'était le moment où j'envisageais à nouveau de revenir au Danemark pour tenter d'y faire mon chemin. Il me conforta dans cette intention.
Sachant que l'exaltation berlinoise l'amusait beaucoup, je lui fis parvenir un jour, par l'intermédiaire de notre cousine Mme Thomsen (née Kierkegaard), un petit texte que j'avais trouvé dans un journal d'annonces. Sous la rubrique « Question » on pouvait lire ceci: «Pour être en accord avec l’esprit du temps, ne conviendrait-il pas que tous les ferblantiers s’unissent également ? » Cela amusa K. qui reconnut bien là l'esprit berlinois…

[Nb. Brøchner soutint en nov. 1845 sa thèse sur La situation du peuple juif durant la période perse.]


27) En fin 1847, je revins de mon premier voyage en Italie. K. m'aborda alors que je regardais des copies d'antiques dans la vitrine du mouleur Barsugli, à Østergade. Nous parlâmes de sculpture. Il observa qu'il n'avait jamais guère jusqu’à présent apprécié cet art qui commençait seulement à le séduire – à cause de sa sérénité. Mais je ne pense pas qu'il ait jamais porté grand intérêt aux arts visuels. Son goût de la beauté était essentiellement satisfait par la poésie.

28) Peu après le début des troubles de 1848, je dis à K. que j'avais prévu de me porter volontaire. J'insistai sur le fait qu'au-delà du motif courant, inhérent à la situation, j'en avais un autre qui était le besoin d'acquérir de l'expérience par moi-même. K. admit que bien des gens avaient besoin du contact avec le réel pour apprendre quelque chose, mais il laissa entendre qu’en ce qui le concernait, l’imagination et la réflexion enrichissaient bien davantage sa pensée. Manifestement, il lui suffisait que la réalité procurât un point de départ. Son imagination et sa réflexion le transformaient, sous le contrôle de l'expérience acquise grâce à son incessante activité intellectuelle.

[Nb. Les habitants du Schleswig et de l’Holstein (duchés rattachés au Danemark), se révoltèrent en 1848 et rejetèrent la domination danoise.]


29) Quelques années plus tard, je parlais avec K. d'un sujet voisin. Je me sentais insatisfait de n'avoir pas une activité précise, avec les obligations qui s'y attachent. La liberté totale dont je jouissais dans cette vie consacrée uniquement aux études et aux leçons particulières commençait à me peser. «J'ai tellement besoin, lui dis-je, d'une activité pratique, que si je ne trouvais rien d'autre, je pourrais me faire aubergiste. » K. sourit : « Alors, vous auriez ma clientèle…».
A cette occasion, il me raconta qu’il avait reçu, quelques années auparavant, un universitaire allemand à qui on avait dû le présenter comme une curiosité nationale. Il reçut l’Allemand très poliment, mais l’assura que cette visite devait résulter d’un malentendu. « Mon frère, le Docteur, est un homme extraordinairement savant, dont la rencontre vous aurait sans doute intéressé. Moi … je suis débitant de bière ! »

30) Le Docteur P.K. fit une série de conférences à l’université. Je ne me souviens pas de la date exacte, mais ce devait être dans les années cinquante, pendant l’un de ses séjours occasionnels dans la capitale.
Les conférences furent données dans la salle d’honneur, devant un auditoire nombreux et très varié. Søren K. se montra à cette occasion passablement ironique ; il me rapporta non sans malice les bribes d’une conversation entendue un soir aux alentours de l’université, alors que la séance allait commencer. Une foule d’hommes et de femmes - plus nombreuses encore - se ruait dans l’escalier. Un quidam interrogea un cocher en stationnement : « Mais – que vont faire tous ces gens ? ». « Oh! ils vont sans doute au bal… » répondit le cocher à la grande joie de K.
Les conférences étaient tenues dans la manière habituelle du Docteur : mots d’esprit plutôt laborieux, style prophétique-apocalyptique …
A propos de ces conférences, je racontais à K. une anecdote concernant notre vieil oncle de Kjøbmagergade qui, bien que très dur d’oreille, assistait régulièrement aux séances dont le contenu le dépassait de beaucoup… Il était très fier de voir « le fils de son cousin de Gammeltorv » enseigner à une foule si nombreuse…
Un soir, en rentrant de la conférence, il marchait de long en large dans son salon, répétant sans arrêt : « Quel homme extraordinaire, ce Peter Kierkegaard ! Qu’il parle bien ! Qu’il parle bien ! »
Sa fille se permit une question :
Tu entendais vraiment ce qu’il disait ?
Pas un mot, pas un seul ! répondit ingénument le vieux jutlandais, sans que cela diminuât son enthousiasme pour l’orateur extraordinaire …
 

[Nb. Peter Christian Kierkegaard fit une série de 6 conférences à l’Université en déc. 1850]


31) K. me raconta un jour une curieuse histoire concernant le vieil oncle. Il avait la passion d’écrire des vers, qui étaient aussi abominables pour le fond que pour la forme. Un jour il se rendit chez S. K. Après une rapide entrée en matière, il exhiba un grand nombre de poèmes, qu’il pria son neveu de lire à haute voix.
Ils s’assirent donc côte à côte sur le canapé. Penché en arrière, le vieil homme s’enfonça dans son fauteuil et mit ses lunettes pour suivre la lecture, et surtout s’assurer que rien ne serait omis. S.K. tenait les papiers, le corps légèrement incliné vers l’avant. Il avait choisi cette position pour cacher le sourire rusé qu’arborait son visage. Il lui lut les poèmes d’une voix forte, avec beaucoup de passion… Transporté par la beauté des vers, le vieil homme était radieux. Des larmes de joie inondaient ses joues. C’est avec les remerciements les plus chaleureux qu’il prit congé de K.
J’avais souvent entendu les vers du vieil oncle. Ils avaient cette caractéristique merveilleuse qu’on pouvait les utiliser (en tous cas c’était bien ce que l’on faisait…) dans les circonstances les plus diverses, en apportant un minimum de modifications. C’est ainsi qu’il avait écrit un poème à l’occasion des fiançailles d’une de ses petites filles. Dans un premier temps, le poème fut aussi utilisé pour d’autres fiancés dont la situation et les relations personnelles étaient pourtant totalement différentes. De plus, ce même poème devait également célébrer, avec quelques ajouts insignifiants, ma nomination à l’université… S’il n’en fut rien, c’est seulement parce que cette nomination fut annoncée plus tôt que prévu par le Berlinske Tidende un soir où nous étions réunis chez lui – et qu’il n’avait pas eu le temps d’apprendre le poème par cœur !
Parfois, lorsqu’il recevait ses amis, la compagnie, à sa demande pressante, se mettait à chanter ses vers. On choisissait une mélodie qui, tel un lit de Procuste, convenait plus ou moins au texte. L’effet était du plus haut comique. Tantôt un grand nombre de syllabes étaient pour ainsi dire avalées en une bouchée, tantôt une seule syllabe était longuement étirée, selon la recette donnée par Holberg. Mais aux oreilles du vieillard résonnaient les plus délicieuses harmonies, et son visage rayonnait de bonheur.

[Nb. Br. Fait référence à la chanson d’Arlequin, dans Les Invisibles (De Unsynlige) de Holberg.]

32) Le vieux Kierkegaard s’embrouillait parfois dans l’ordre des mots, en parlant et en écrivant – surtout en écrivant. Ainsi, dans les lettres expédiées dans sa ville natale, pour désigner Søren Kierkegaard ou son frère Peter, au lieu de parler « du fils de mon défunt cousin », il ne manquait jamais d’écrire : « le défunt fils de mon cousin » ! Dans un contexte bien précis, cela produisit un effet particulièrement comique lorsqu’il fit savoir que Peter Kierkegaard, le « défunt fils de son cousin », venait de prendre une nouvelle épouse ! Je décrivis à S.K. cette manière de s’exprimer. Cela l’amusa, mais il y découvrit, pour ce qui le concernait personnellement, une signification dont le vieil homme n’avait aucunement conscience (n’était-ce pas, après tout, un poète inspiré ?) – à savoir qu’en réalité, c’était bien lui, Søren Kierkegaard, qui était le « défunt ».
A cette occasion, il en vint à me parler du grand âge de l’oncle. Je dis qu’en un certain sens on ne pouvait pas l’appeler « vieux », si l’on mesurait la longueur de la vie à la richesse de son contenu. Car le vieillard n’avait « vécu » qu’une bien faible portion de son temps sur la terre. La plus grande part ayant été consacrée à végéter, et à dormir. J’ajoutais par manière de plaisanterie qu’en réalité S.K. était le plus vieil homme que j’aie connu. Il sourit et n’objecta rien à ce mode de calcul.

[Nb.Le « vieil oncle » avait 73 ans au moment de cette conversation. Il mourut en 1867, à 91 ans].

33) Un jour il me dit (cela me revient en parlant de son âge), que lorsqu’il était jeune, il avait été longtemps convaincu qu’il mourrait à 33 ans. (Etait-ce l’âge du Christ, devenu norme pour son disciple ?) Cette croyance était si profondément enracinée en lui que lorsqu’il eut franchi ce cap, il alla jusqu’à vérifier dans le registre de la paroisse pour se persuader que la date était bien dépassée – tant il avait de mal à l’admettre.

34) Quand je commençais mon cours à l’Université (semestre d’hiver 1849/50), S.K. discuta souvent avec moi de l’objet de ce cours (la philosophie grecque) et de la façon de l’aborder. Il me dit qu’il viendrait un jour m’écouter, mais qu’il ne voulait pas me dire quand.
Il ne vint jamais. Mais la perspective constante de l’avoir comme auditeur m’incita à traiter mon sujet avec beaucoup de soin. Je pense que c’est bien ce qu’il avait prévu. Mais il savait aussi que sa présence me mettrait mal à l’aise. C’est peut-être pour cela qu’il ne vint pas.

35) A l’occasion de ce cours, il me parla de la définition de la vertu comme mésotès (juste milieu) donnée par la métaphysique d’Aristote. Il avait bien vu que cette définition ne s’appliquait pas à la vertu en général, mais seulement à la vertu éthique. C’était loin d’être évident pour tout le monde à l’époque.
Sur cette question, et sur d’autres points de l’Ethique à Nicomaque, il avait demandé des explications à Madvig et à Sibbern. Madvig avait répondu qu’il ne s’en souvenait plus. Il y avait si longtemps qu’il avait lu le livre … « Pourtant, ajoutait K., Madvig était par ailleurs solide comme l’acier ». En revanche, Sibbern avait pu lui donner immédiatement les explications recherchées. S.K. appréciait énormément Sibbern, même s’il voyait bien ses faiblesses. Par exemple son manque total d’ironie ou bien, dans le domaine psychologique, son incapacité à percevoir le travestissement des passions, la réduplication par laquelle une passion prend la forme d’une autre. Ce qui expliquait, selon lui, que Sibbern se trompât si souvent. Pourtant à cette époque beaucoup de gens le considéraient comme une sorte de directeur de conscience. Bien des femmes, en particulier, allaient le consulter.

36) S.K. parlait souvent de Poul Møller avec les marques de la plus profonde affection. La personnalité de Poul Møller l’avait marqué, bien plus que ses publications. Il voyait avec regret approcher le moment où, le souvenir vivant de sa personne s’étant effacée, on ne pourrait plus le juger que sur ses écrits – il serait alors impossible de le comprendre.
Il me raconta une petite anecdote sur Møller. Lors d’une soutenance de thèse où ce dernier devait parler comme opposant ex officio, il avait consigné ses critiques sur des feuilles volantes insérées dans l’ouvrage. Il introduisait chaque objection par un « graviter vituperandum est », mais dès que Præs avait répondu, il disait avec bonhomie « concedo » et passait à la suivante. Après une assez brève « opposition », il conclut en regrettant de n’avoir pas le temps de poursuivre cette intéressante conversation. En partant il passa devant S.K. qui était assis dans la salle, et lui dit à mi-voix : « Alors, on va chez Pleisch ? » C’était le salon de thé où il avait ses habitudes …
Pendant son intervention, d’un seul coup toutes ses feuilles avaient glissé du livre et s’étaient répandues sur le sol. Le spectacle de cette grande silhouette rampant pour récupérer des feuilles éparses avait largement contribué à égayer l’atmosphère.

37) Durant ces années j’ai souvent vu K. se promener avec le professeur Kolderup-Rosenvinge. Un même intérêt pour les problèmes esthétiques les avaient très probablement rapprochés. K.R. était un homme cultivé ; il avait étudié les littératures de l’Europe du sud, et traduit une pièce de Calderon. Toutefois à cette époque, il était tombé dans une sorte de torpeur et ses facultés intellectuelles avaient beaucoup baissé. Un jour où je m’étonnais que S.K. pût trouver le moindre intérêt à la conversation de Rosenvinge, il rappela la grande culture du professeur. Et il appréciait beaucoup chez les personnes de la vieille génération, le sens de l’humain et la délicatesse de comportement qui manquaient tant aux jeunes.

[Kolderup-Rosenvinge. Juriste éminent, et ami de Kierkegaard.]

38) Pendant un certain laps de temps (dans les années 41/45) S.K. rencontra souvent le défunt pasteur Spang. Il allait presque chaque jour le chercher pour une longue promenade vespérale. (Quelques lettres intéressantes de K. à Spang se trouvent chez la fille de Spang, Mme Rump.) S.K. me raconta qu’après la mort de Spang, sa veuve était accablée de chagrin, et qu’en conversant avec elle il avait pu l’aider à retrouver son équilibre. Je sais, me dit-il à cette occasion, comment on doit souffrir, et comment on doit consoler ceux qui souffrent. Et c’est vrai qu’il s’y entendait comme bien peu…
Il apportait un soulagement, non pas en voilant le chagrin, mais d’abord en le rendant totalement conscient, en le mettant pleinement en lumière. Ensuite en rappelant que s’il y a un devoirde souffrir, c’est aussi un devoir de ne pas se laisser anéantir par la souffrance, mais, dans la souffrance, de conserver la force de faire son travail – oui – et même de trouver en elle un stimulant pour le faire encore mieux.
J’ai connu plus d’une fois par expérience personnelle la manière dont il s’y entendait à vous remonter le moral quand vous étiez abattu, à vous consoler quand vous étiez affligé, sans même qu’il vous soit nécessaire de dire la cause de vos misères.
Ainsi je me souviens d’une période, en automne 1850, où j’avais été obligé d’habiter quelques temps une pension de famille inhospitalière, parce que je n’avais pu trouver d’appartement au moment voulu. Sous l’influence de cet environnement, les idées noires prenaient le dessus. Un soir, j’errais morose dans les rues quand je rencontrai K. qui engagea la conversation. Sans que j’eusse à dire un mot de mon état, il vit d’un coup d’œil que j’avais besoin d’être arraché à cette humeur maussade. Et il sut comment libérer mon esprit grâce à sa conversation, qui pourtant à aucun moment ne semblait rechercher ce but. Je le quittai, heureux, confiant, libéré pour longtemps du poids de la mélancolie.

39) De nombreux thèmes développés plus tard par K. étaient évoqués dans sa conversation au moment même où son esprit les concevait. D’être ainsi saisis à la source, leur donnait une vie, un charme plus grand encore que ceux qu’ils pouvaient avoir lorsqu’ils étaient complètement élaborés. Ainsi je me souviens qu’un jour, en se promenant avec Christens et moi, il traita ce thème, si souvent abordé dans ses Œuvres Edifiantes, que « toute la vie est le temps de l’épreuve ». Pour le croyant, expliquait-il, il y a un « enfin » qui semble si proche qu’on pourrait le toucher. Et pourtant il se dérobe constamment, jusqu’à ce que le terme de la vie permette de l’atteindre ; c’est seulement au moment de la mort que l’on peut dire « enfin ».
Parfois, dans ses conversations, K. exprimait ses idées sous une forme plus acérée, plus paradoxale que dans ses textes. Il s’amusait, par la manière dont il les formulait, à les mettre en opposition complète avec les idées généralement reçues. Par exemple, contrairement à l’adage qui prétend que « l’expérience rend sage », il avait l’habitude d’avancer cette thèse que « l’expérience rend fou » ! Il le prouvait, avec beaucoup d’humour, en rappelant les innombrables contradictions de l’expérience concrète.

40) L’orientation différente de nos vies spirituelles et le rapport fondamentalement différent que nous entretenions avec le christianisme apparaissaient parfois clairement dans nos conversations. Un jour – probablement en 1851, il me demanda quel était l’objet de mes travaux à ce moment précis. Je répondis que je lisais le Nouveau Testament. Cela sembla lui faire plaisir. Mais lorsque j’ajoutai que je cherchais ainsi, dans la tradition, à retrouver le christianisme primitif et suivre le développement de la dogmatique chrétienne - cela ne lui fit pas plaisir. Cette recherche lui semblait presque scandaleuse. Bien que dans ses écrits il s’occupât fort peu de dogme, et se référât constamment au message central du christianisme, il lui était impossible d’instaurer avec l’Ecriture un rapport permettant un examen critique. D’une part parce que l’Ecriture formait pour lui un tout, l’expression globale d’une croyance qu’il ne voulait pas découper en morceaux. D’autre part parce que soumettre le christianisme à l’investigation scientifique revenait à transformer un objet de foi en objet de savoir.

41) En ce qui concerne le christianisme, je n’ai jamais caché à K. nos divergences d’opinion, qui ne firent jamais l’objet d’un débat entre nous. Il y avait tant de choses sur lesquelles nous nous accordions, que je préférais, sur de nombreux points très importants pour moi, me laisser éclairer par lui plutôt que mener une discussion dans laquelle, vu sa supériorité, il m’aurait facilement dominé, mais pas facilement convaincu. Dans nos conversations, c’était essentiellement lui qui parlait, pour m’apprendre quelque chose. J’y voyais une preuve de sa bienveillance. Il avait deux sortes de conversations. La première instruisait, éveillait, stimulait. Et la seconde, dans laquelle il interrogeait, finissait par confondre l’interlocuteur grâce à son ironie et sa dialectique. Il n’utilisa jamais la seconde avec moi. A l’occasion, lorsque je m’emballais, il pouvait lancer un mot amusant ou taquin. C’est ainsi qu’un jour je déclarai avec fougue qu’aucune religion positive ne pouvait être tolérante : se prétendant révélée, elle ne pouvait qu’affirmer être la seule vraie, et donc présenter les autres comme fausses ! Du point de vue d’une religion positive, la religiosité-en-général ne peut être qu’un non-sens. Mais en développant ce point avec ardeur, j’en vins à répéter l’expression « religion-en-général » de sorte que je finis par dire « La Religion (C.A.D la religion révélée…), en général, est un non-sens » « Oui, et un pot-de-chambre-en-général en est un aussi ! » dit K. tempérant ainsi mon enthousiasme …
C’est toutefois la seule moquerie de cette nature dont je me souvienne.
Il ne tenta jamais de s’opposer directement à mes opinions lorsqu’elles différaient des siennes, bien au contraire. L’intérêt amical qu’il me témoigna toujours, et dont je me souviens avec reconnaissance, ne peut s’expliquer que parce qu’il savait que je m’occupais sérieusement et sincèrement de la cause qui était pour lui la plus importante de toutes. De plus il savait bien que tout ce qu’il avait écrit sur ce sujet, et l’ensemble de sa pensée, m’étaient si familiers que je disposais des prémisses suffisantes pour en tirer les conclusions – mais qu’une tierce personne ne pourrait m’y mener; dans tous les cas, cela ne pourrait venir que de moi.

[Nb. Au lieu de dire « la religion-en-général » (c. à d. la religiosité impersonnelle) est un non-sens », Br. dit: « La Religion » (c.à d. le Christianisme !), en général, est un non-sens ». Lapsus « révélateur » car cette formule, inacceptable pour un croyant, exprime bien le point de vue de… Brøchner ! Kierkegaard ne s’y trompe pas et répond par une plaisanterie scabreuse, difficilement traduisible. L’expression overhovedet signifie « en général », mais elle se prononce comme l’expression over Hovedet, qui veut dire « sur la tête ». La boutade de K. (empruntée d’ailleurs à Holberg) peut signifier « un pot de chambre sur la tête est un non-sens ».]

42) A propos de l’influence générale exercée par son oeuvre, j’eus un jour l’occasion de dire à K. quelque chose qui parut l’impressionner. Il expliquait qu’il avait eu, comme écrivain, un destin tout à fait remarquable : ses livres étaient sortis, les uns après les autres, sans susciter une seule véritable critique - favorable ou hostile. Pourtant ils avaient bien rencontré un cercle de lecteurs, cercle constant semblait-il, puisque le nombre d’exemplaires vendus immédiatement après la publication était toujours à peu près le même (env. 70 pour les ouvrages qui suivirent Ou Bien … Ou Bien). Je lui dis ma conviction que les gens qui le lisaient tout à fait sérieusement étaient en réalité très nombreux. Le silence de la presse s’expliquait notamment par le sentiment des journalistes que ses ouvrages dépassaient largement les compétences de la critique. En aucun cas il n’y fallait voir une marque d’indifférence du grand public, sur lequel il exerçait d’ores et déjà une profonde influence. Mais j’ajoutai qu’en ce qui concernait l’attitude envers le Christianisme, son action était à mon sens aussi négative que positive. Tous ceux sur qui ses écrits avaient exercé une certaine influence, dans un sens ou dans l’autre, étaient en effet d’accord pour dire que seule son interprétation montrait en quoi le Christianisme était profondément original et inspirait le respect. Mais, ainsi défini, il pouvait précisément repousser beaucoup de monde – comme il l’avait fait pour moi - à cause du fossé qu’il creuse entre la Religion et la Nature, la vie chrétienne et l’existence concrète. Comme je disais ces mots, nous étions en train de prendre congé l’un de l’autre. Il devint grave, me serra la main en silence, et partit. Mais son visage était amical.

43) S.K. parlait sans réticence de l’importance que ses écrits pouvaient avoir pour certains. Son vieil oncle, M. Kierkegaard, le négociant, avait un fils handicapé un peu plus jeune que S.K. Il était paralysé d’un côté, et donc tout à fait invalide, mais très doué sur le plan intellectuel. Il lisait avec le plus grand intérêt les livres de son cousin. Il lui rendait visite de temps en temps et tirait de ces rencontres de grands bénéfices spirituels. J’en parlai à K. et lui fit part de la forte impression qu’avait faite sur son cousin la lecture d’un de ses Discours à différents points de vue. Il y est question d’un homme que sa faiblesse corporelle empêche d’accomplir de bonnes actions. On y montre, de façon superbe et exaltante, que même cet individu est soumis intégralement à l’obligation éthique universelle – et quelle forme particulière la tâche de sa vie peut prendre pour lui. S.K. me dit : « Oui ! Pour lui ce texte est une véritable bénédiction ! » Et c’était bien la vérité. Le texte avait le pouvoir de donner à cet homme durement éprouvé, la force de surmonter l’idée que sa vie était inutile et gâchée. Il lui permettait de prendre conscience qu’il était par essence l’égal de ceux que la nature avait mieux dotés. C’est cette même conscience que dans ses conversations, S.K. s’entendait à maintenir vivante chez son cousin. C’est pourquoi le jeune homme en sortait plus fort.

[Nb. Le “fils handicapé” est le “cousin” cité par Br. Dans le texte 7: il s’appelait Hans Peter Kierkegaard. ]


44) Avant la publication de L’école du Christianisme j’eus avec S.K. une conversation dont je me suis souvent remémoré les termes. Nous marchions ensemble près des lacs. Il m’engagea à ne pas différer trop longtemps le moment d’amorcer une carrière littéraire. Il ajouta en plaisantant : « il y a maintenant une place à prendre dans notre littérature – pour moi, c’est terminé. » Cette remarque, sur laquelle dans l’instant je ne m’appesantis guère, me revint plus tard en mémoire avec acuité quand K. eût mis un point final à son œuvre. Bien évidemment quand il me dit ces mots il espérait encore éviter le dernier combat – contre l’Eglise établie. S’il n’avait pas été contraint à le mener, son œuvre pour l’essentiel aurait été terminée au moment où cet entretien eut lieu. Il avait parcouru toutes les étapes par lesquelles il devait passer ; ses livres formaient un tout remarquablement complet. Mais la dernière étape contenait encore une possibilité de redoublement. Cette possibilité devint une réalité lorsqu’on tenta de présenter sa conception du Christianisme comme une exagération excentrique et de proposer comme norme authentique ce qui n’était que platitude et médiocrité.

[Nb. « Platitude et médiocrité » vise l’ouvrage de H L Martensen Eclaircissements dogmatiques, dans lequel l’auteur s’oppose à la conception kierkegaardienne de la foi comme passion.]

45) Dans la même conversation, K. insista, avec cette objectivité qui lui était propre, sur un aspect particulier de son œuvre : sa signification pour la prose danoise. Il dit : « Durant ce siècle, la poésie danoise s’est développée avec une richesse presque anormale. La prose au contraire a marqué le pas. Nous manquions d’une prose ayant tous les caractères de l’art et j’ai comblé ce vide; voici pourquoi mes écrits auront joué un rôle significatif dans la littérature danoise. » Et là je crois qu’il a tout à fait raison. Sa prose est un art. Non sans ombres parfois, elle est capable d’exprimer la pensée – mais aussi le sentiment et la passion – de la façon la plus claire, la plus souple, la plus vaste et la plus complète qui soit dans notre littérature. Cette prose m’a souvent fait penser à celle de Platon. Elle lui est très comparable et lui a d’ailleurs emprunté des modèles qu’elle a librement imités.

46) A plusieurs reprises, dans ses écrits, K. évoque Grundtvig et sa doctrine - presque toujours pour en montrer le côté ridicule. Il s’exprimait souvent de la même façon dans ses conversations. La vive opposition qui existe entre sa conception du religieux et celle des grundtvigiens était constamment mise en avant, éclairant ainsi tout le comique de la puérile spontanéité grundtvigienne. Il n’y a qu’une seule période qui trouve grâce à ses yeux dans la vie de Grundtvig : c’est le moment où ce dernier s’oppose à Clausen. Ce qui plaisait à S.K. n’avait évidemment rien à voir avec les caractères propres au grundtvigianisme, encore moins avec l’ « invention merveilleuse », qui lui parut toujours une merveilleuse ânerie – de plus une ânerie sans originalité ! Non – ce qui l’intéressait c’était l’opposition au rationalisme, l’insistance sur le côté émotionnel de l’existence religieuse. De là venait l’intérêt que le père de S.K., qui était très proche du vieux piétisme, portait à Grundtvig et à Lindberg. Sans aucun doute l’intérêt que leur portait K. avait le même motif, et les mêmes limites.

[Nb. Grundtvig, Son „invention merveilleuse" (la vérité n’est pas dans la Bible mais dans la parole vivante de l’Eglise) donna naissance à un courant important dans l’église danoise.]


47) En pensant à Grundtvig, il me revient à l’esprit une petite anecdote caractéristique. La reine Caroline-Amelie, protectrice du courant grundtvigien faisait également grand cas de S.K. – au moins jusqu’à l’attaque contre Mynster. S.K. visiblement n’était pas insensible aux manifestations de bienveillance d’une reine.
Un jour, je marchais avec lui sur le Sentier de l’Amour, quand il s’exclama « Ah ! Nom de Dieu, cette fois je n’y coupe pas ! » Je regardais avec stupeur cet homme qui par ailleurs ne disait jamais rien qui ressemblât à un juron…Devant nous, très loin, sur le Sentier, j’aperçus un valet vêtu de rouge, précédé par deux dames. L’une d’elles était la reine. Quand nous la rencontrâmes, elle arrêta très aimablement S.K. et s’entretint avec lui. Nous étions si loin lorsqu’il l’avait aperçue que nous aurions pu facilement tourner sans nous faire remarquer. J’eus l’impression que son éclat n’était pas entièrement sincère, à cause de ce « Nom de Dieu » un peu forcé, qui ne lui ressemblait pas. Comme si l’on voulait cacher sous des termes énergiques que l’on est bel et bien satisfait de ce qui arrive. L’antique et traditionnelle vénération pour la royauté n’avait pas été sans jouer un rôle important dans son attitude à l’égard de la reine.

48) Au printemps 1852, nous avons eu, au sujet de l’évêque Mynster, une conversation à laquelle j’ai souvent repensé plus tard lorsque K. se dressa contre lui.
Je me promenais un après midi sur les remparts. Sur le sentier, au sommet du parapet, je passai devant l’évêque Mynster. Peu après je vis S.K. en bas du rempart, qui m’appelait. Il avait aperçu Mynster marchant devant lui, et c’est pourquoi la conversation tomba sur l’évêque. Il mentionna son allure majestueuse, imposante, mais aussi son intelligence et ses bonnes manières. C’était un homme du monde accompli, bien supérieur à la plupart des jeunes gens bardés de philosophie qui avaient cru pouvoir le traiter en quantité négligeable. Dès qu’ils nouaient quelque relation avec lui, ils étaient écrasés, et devaient se soumettre. Il cita en particulier l’exemple de Martensen, qui, à cause de sa lourdeur et de sa maladresse, était totalement dominé par Mynster. Il insista beaucoup sur le fait que la force de Mynster résidait dans son savoir-faire mondain et que cela déterminait son comportement. Il fit une description ironique de ses propres relations avec Mynster. Il me raconta, avec un sourire, qu’il avait demandé un jour la permission de solliciter les conseils de Son Excellence lorsqu’il rencontrait des problèmes qu’il ne pouvait résoudre. Avec bienveillance, Mynster avait donné son autorisation… Le sourire avec lequel K. prononça ces mots montrait clairement la piètre estime dans laquelle il tenait réellement Mynster à ce moment-là. D’ailleurs cette façon de décrire Mynster comme un homme du monde s’accordait totalement avec ses déclarations ultérieures.
Il fut un temps où il plaçait Mynster très haut, mais c’était dû à la vénération qu’il éprouvait pour son père, lequel faisait grand cas de Mynster. A plusieurs reprises j’ai pu constater que cette piété filiale avait pu influencer l’opinion de K. Ainsi je me souviens l’avoir entendu dire le plus grand bien d’un homme qui ne méritait en aucune façon son estime, et dont la personnalité ne pouvait guère l’intéresser. Mais son père avait beaucoup d’affection et de reconnaissance pour cet homme, dont les conseils avisés lui avait permis d’éviter tout tracas financier au cours de la période économiquement troublée qui suivit la menace de guerre avec l’Angleterre.

49) Quand S.K. commença à polémiquer contre l’ordre établi – peut-être même un peu avant, il cessa de participer au Service religieux, qu’auparavant il avait suivi régulièrement. Le défunt Dr Frederick Beck m’a raconté que le dimanche matin, à l’heure de l’office, S.K. se rendait à l’Athenæum. Ce que Beck, avec son goût très particulier pour les remarques sarcastiques, interprétait en disant que S.K. voulait faire remarquer qu’il n’allait pas à l’église. Longtemps auparavant, K. m’avait demandé si je fréquentais l’église. Je répondis que je n’y allais pas, d’abord parce que je m’y sentais étranger, ensuite parce qu’il y avait tant d’agitation dans les églises de Copenhague qu’en aucun cas je ne pouvais m’y recueillir ; je m’y sentais plutôt scandalisé. Il répondit que c’était un devoir de ne pas se laisser perturber par ce qui se passait à l’entour. A l’église on devait trouver l’édification.

[Nb. L’ Athenæum était un club de lecture.]


50) Je parlais avec S.K. pour la dernière fois durant l’été 1855. Je ne l’avais pas vu depuis fort longtemps, ce qui était inhabituel. C’était un soir. J’allais de Høibroplads à Vimmelskaftet. K. s’avança vers moi et engagea la conversation. Après avoir évoqué un instant ma brève participation à la vie politique (j’avais été Membre du Parlement durant l’hiver 54/55), nous en vînmes très vite à parler de sa polémique avec l’église établie. Je le félicitais chaudement pour ce qu’il faisait, et lui dis que j’avais rencontré beaucoup de gens qui étaient en profonde communion avec lui. Il parla avec la plus grande clarté, et le plus grand calme de la situation qu’il avait créée. J’étais étonné de voir qu’au cœur de ce violent combat, qui touchait des zones si profondes de sa vie et prenait tant sur ses dernières forces, il pouvait non seulement conserver son courage et sa sérénité habituelle, mais qu’il ne perdait pas l’habitude de plaisanter. En approchant de son domicile – il habitait alors à Klædeboderne – il me dit sur le ton de la blague « Maintenant je rentre chez moi, et je vais me coucher. Et je dis au monde ce que disait le Conseiller… » Je lui demandai ce que le Conseiller avait dit. Il me raconta que dans cette même rue, avait vécu un original qui avait le titre de Conseiller. Régulièrement, tous les soirs, il avait le même dialogue avec le veilleur de nuit. Quand le veilleur avait crié « il est dix heures », le Conseiller ouvrait sa fenêtre et demandait :
- Veilleur, quelle heure est-il ?
Il est dix heures, Monsieur le Conseiller
Bon. Alors je crois que je vais aller me coucher… Et maintenant, si quelqu’un me demande, Veilleur, tu peux lui dire d’aller se faire foutre !
Il me raconta cette histoire avec son humour habituel. Je lui souhaitais une bonne nuit sans me douter que je lui avais parlé pour la dernière fois.

Ecrit entre le 27 décembre 1871 et le 10 janvier 1872

 

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Les Souvenirs
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