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    Présentation
    du philosophe
    Hans Brøchner
Qui était Hans Brøchner ?

Hans Brøchner est un parent éloigné de Kierkegaard. (Ils sont cousins au second degré, par alliance). Il a très bien connu Kierkegaard et rédige, en 1870, des Souvenirs  qui seront publiés après sa mort. Il naît en 1820 à Fredericia, dans une famille bourgeoise qui compte des hommes de loi, des commerçants et de nombreux prêtres. Son père dirige une importante entreprise qui fabrique et commercialise des produits d’épicerie; c’est l’un des notables de cette petite ville de province. En 1826 sa mère est emportée par la tuberculose.
Après des études secondaires brillantes au lycée de sa ville natale,  il  s'inscrit à l'université de Copenhague, où il va  fréquenter les cafés à la mode, les cercles d’étudiants, et surtout découvrir la culture européenne, c’est-à-dire allemande. Il  va  lire les romantiques allemands, les philosophes allemands, et surtout s’initier  à la critique historique et à l’approche nouvelle de la religion que proposent des auteurs comme Feuerbach et Strauss. Les convictions religieuses, sincères et naïves, du jeune provincial ne résistent guère devant l’assaut de l’esprit critique, paré du double prestige de la Science et de la Modernité. L’étude   de Hegel et de ses disciples « de gauche » l’amène à rejeter l’un après l’autre tous les dogmes chrétiens: la création du monde, l’existence d’un Dieu personnel, l’immortalité de l’âme, la filiation divine du Christ, etc. C’est surtout D. F. Strauss , l’auteur renommé de la Vie de Jésus  qui emporte sa conviction. Il ira jusqu’à publier une traduction danoise d’un de ses ouvrages.
Le brillant élève du lycée de Fredericia réussit  facilement les examens d’entrée à l’Université. Il hésite longtemps entre les études de droit, et la philologie – mais finalement  il choisit … la théologie. Dans un premier temps, cela ne pose aucun problème de conscience. Les études de théologie nécessitent des connaissances historiques approfondies, et une grande maîtrise des langues anciennes, le latin, le grec, et surtout l’hébreu. Le jeune étudiant aborde ces disciplines  avec son sérieux habituel, et réussit remarquablement. Mais, lorsque les bases sont  assurées, il faut se présenter à la Licence de théologie. En 1841, Brøchner s’estime prêt à  en affronter les épreuves.   C’est un examen très difficile, qui ouvre la porte du ministère ecclésiastique. Pour avoir le droit de s’inscrire, le postulant doit  en demander l’autorisation au Doyen de la Faculté de théologie, en faisant état de ce qu’on appellerait aujourd’hui ses « motivations ». Il va sans dire que la Faculté attend simplement du candidat qu’il s’affirme bon chrétien et  pratiquant assidu. C’est le moins qu’on puisse attendre d’un futur Pasteur ! Les postulants se soumettent de bon gré à cette formalité en pensant surtout aux ressources intéressantes que le métier va leur assurer.
Pas Brøchner ! Puisqu’on lui demande ce qu’il pense, il va le dire sans ambiguïté. Après avoir rappelé la « grande faiblesse de ses connaissances », et sollicité (sur ce point) « l’indulgence » des autorités, il en appelle à « l’humanité » et à la « liberté d’esprit » des professeurs. Car il a décidé de ne pas masquer ses convictions fondamentales, c’est à dire ses doutes sur la validité des dogmes chrétiens les plus décisifs. La péroraison finale est un modèle d’arrogance : « Je sais, écrit Brøchner,  que je m’éloigne de votre opinion sur la religion ou la théologie. Mais je sais aussi que j’ai cherché la vérité en faisant abstraction de toute autre considération. J’ai cherché la vérité   sans étourderie ni légèreté juvénile, sans médiocre vanité ; c’est avec la force invincible de la pensée que je suis parvenu au système de pensée auquel j’adhère. C’est pourquoi je vous demande de préserver les droits de la libre pensée. Car je ne saurais cacher ce qui me semble indubitablement vrai. Ce n’est pas non plus la crainte de l’autorité qui pourrait me troubler au point de m’empêcher de dire, la tête haute, ce que la véritable raison permet d’établir sans l’ombre d’un doute. »
Et comme si cela ne suffisait pas, il complète la provocation en écrivant au Recteur de l’Université (l’instance administrative supérieure). La Direction est sommée de dire une bonne fois si l’Université doit être considérée comme  « la maison du libre savoir » ou comme « l’école publique de la chrétienté » !
Le doyen de la Faculté de Théologie est bien embarrassé. Il commence par répondre que la demande « (…)  telle qu’elle est formulée, suscite un doute quant à l’opportunité de le  laisser se présenter à un examen qui ouvre la porte aux carrières ecclésiastiques ». Mais il entrevoit, pour les deux parties, une issue honorable. Après tout le candidat a lui-même reconnu que ses « connaissances » étaient « faibles ». Peut-être s’est-il mépris sur le sens de certains mots latins, dont la force auraient pu lui échapper … Que veut-il dire exactement, lorsqu’il emploie des mots comme « imaginationes », ou « nebulae » pour caractériser les doctrines fondamentales de la foi ? (Comme tous les documents officiels de l’université, la correspondance se fait naturellement en latin.) La réponse du postulant  est  sans équivoque. Qui pourrait se tromper sur le sens de termes aussi courants ? Le pauvre Doyen ne peut reculer davantage. Pour la première fois au Danemark, la Faculté se trouva devant la « déplaisante nécessité » de refuser l’autorisation de passer l’examen à un étudiant dont le cursus avait été jusqu’ici exemplaire. L’affaire fait grand bruit dans tout le pays.  Les journaux s’en emparent. Des extraits de la demande de Brøchner  et de la réponse du Doyen sont traduits en danois et publiés.
Le refus de la Faculté va avoir des conséquences très graves. Brøchner n’aspirait certes pas à devenir pasteur, mais il est depuis longtemps passionné par ces études, auxquelles il doit renoncer définitivement.  Il  se tourne vers la philologie... En 1845, il soutient une thèse  remarquée sur Le peuple hébreu dans la période perse  et devient  Magister en langues sémitiques. Ce titre lui permet d’enseigner, et justement, un poste de privatdocent se trouve vacant à la Faculté  de philosophie : il s’agit  d’enseigner l’étude de l’ancien testament. Mais l’étudiant contestataire a laissé de trop mauvais souvenirs dans le corps professoral. Il est refusé, et commence à comprendre que sa carrière universitaire est fortement compromise.
Suit une longue période de dépression. Il ne sait trop que faire et se réfugie dans sa ville natale. D’autant que son père est très malade…
Peu de temps après, le père meurt ( 24/2/1846)  Brøchner  hérite d’une partie de la fortune paternelle, mais en fait il ne touchera pas la totalité de ce qui lui revient. Car toutes les ressources de la famille sont investies dans la vaste entreprise d’épicerie, (gérée par son frère Bertel), qu’il n’est absolument pas  question de vendre. En compensation, Hans recevra régulièrement de son frère une manière de pension, ce qui lui permettra de réaliser le grand voyage  à travers l’Europe auquel il pense depuis quelques temps. Son programme est vite tracé. D’abord un an d’études à Berlin, puis  trois mois dans le reste de l’Allemagne et la Suisse,  quatre mois en Grèce, huit en Italie, huit en France et deux/trois mois en Angleterre !  Ce programme, qui ne sera pas entièrement réalisé pour des raisons financières, n’est pas le fruit d’un caprice ni d’une mode. Il correspond  pour partie à la nouvelle orientation qu’il compte donner à ses études, et pour partie aux fantasmes les plus originaires qui remontent à sa petite enfance.
L’utilitaire d’abord. Puisqu’il faut renoncer à la théologie et à la philologie, il va repartir du début, et chercher à se qualifier comme philosophe ! D’où l’Allemagne… De fait c’est à Berlin qu’il approfondira sa connaissance de la  philosophie de Hegel, avec le très orthodoxe Karl Wender, et s’initiera à la critique du hégélianisme en suivant les cours d’Adolf Trendelenburg. C’est donc bien le voyage éducatif qu’un jeune bourgeois peut  (enfin) se permettre pour compléter sa formation…Mais il y a autre chose. L’Europe du Sud ! La Grèce, l’Italie, surtout l’Italie ! Mythes obsédants des peuples germaniques…  Le « Sud », c’est à peu près l’équivalent de l’  « Orient »des romantiques français. Et pour Brøchner, c’est bien plus encore. Lorsqu’on regarde son portrait, on est frappé par un physique si peu nordique ! Très brun, de peau et de poil,  il ferait plutôt penser à un … italien ! Ces choses-là arrivent. Pourtant son ascendance nordique ne fait aucun doute. Avec une patience de bénédictin, un chercheur appliqué,  S.V Rasmussen, a retrouvé les ancêtres (paternels) d’Hans Brøchner – tous germaniques, jusqu’au quatorzième siècle ! Nous sommes moins renseignés sur l’ascendance maternelle. Il est en tous cas certain que les parents et les grands-parents de sa mère étaient danois. Il écrit pourtant, dans une lettre à son ami Molbeck, que « l’Italie est le sol natal de (sa) mère ». Mais cette affirmation n’est pas à prendre au pied de la lettre. Elle fait tout au plus allusion à une vague tradition  selon laquelle il y aurait eu dans la famille, à une date indéterminée, un mystérieux « ancêtre italien ». Tradition confortée par le fait que l’on conservait précieusement, comme une relique, un  « bâton de voyageur italien » … En réalité cette italianité mythique fait surtout penser à une sorte de « roman familial » construit par le jeune Hans après la mort de sa mère : contrairement à ce que vous croyez, je ne suis pas un descendant de ces grossiers paysans nordiques ;  car moi aussi je viens du pays « où fleurit l’oranger  » !
Quoi qu’il en soit, il est bien décidé à y retourner. Après un long séjour en Allemagne, en 1847 il part pour l’Italie : Venise, Florence, Rome enfin (en avril). C’est là qu’il rencontre la jeune Costanza Testa (19 ans) dont il tombe follement amoureux et qu’il voudra épouser. Dans un premier temps la famille Testa semble plutôt flattée qu’un jeune et beau (et riche) danois s’intéresse à la petite. On célèbre les fiançailles.
Mais les choses tournent mal. Contrairement à son cousin Søren, Brøchner ne restera pas longtemps un  héritier  comblé! Son  héritage était investi dans l’affaire familiale. En 1849, le bombardement de Fredericia détruisit  l’usine et la boutique. L’héritage partit, littéralement, en fumée. Plus d’épicerie, plus de pension, plus de voyage initiatique. Et, bientôt, plus de fiancée ! La famille très catholique de la belle inconstante « découvre » que le prétendant était un  protestant, et même un libre penseur !  On fait traîner les choses, le mariage ne se fait pas. Les fiançailles seront finalement rompues par la famille.
Hiver 1849/50.  Brøchner, sans ressource désormais, revient à Copenhague. Il sera cette fois agréé comme privatdocent en philosophie. Il est chargé de la philosophie grecque, discipline où l’on estime sans doute qu’il sera moins dangereux, compte tenu de son passé sulfureux. Il parvient à grand peine à trouver une vingtaine d’auditeurs (payants, rappelons-le), et enseigne deux heures par semaine. Il n’y a pas de quoi vivre. Restent les leçons particulières et une petite bourse d’études versée par l’Université pour lui permettre de poursuivre ses recherches. Les temps sont durs, mais il a, comme on dit, le pied à l’étrier. Il n’est plus rejeté par la communauté universitaire et  amorce,  difficilement, une carrière d’enseignant dont il gravira  peu à peu tous les échelons jusqu’au grade  (le plus haut de la fonction)   de professeur ordinaire  qu’il atteint en 1870 .
En dehors d’une brève incursion dans la politique (il est député au parlement danois de décembre 1854 à avril 1855) sa vie s’identifie désormais avec ses travaux, et ses publications. Tuberculeux, il meurt en 1875.
   

Brøchner qui rédigea  ses Souvenirs  pendant les vacances de Noël 1871, n’a jamais cherché à les publier. Le  texte sera  édité pour la première fois en mars 1877 dans la revue  Le dix neuvième Siècle  dirigée par les frères Brandes Il faudra attendre plus d’un demi-siècle pour que les Erindringer om Søren Kierkegaard  soient publiés sous forme de livre par un bibliothécaire de la Bibliothèque Royale, Steen Johansen .
En 1996, Bruce H. Kirmmse en fera un chapitre de son monumental Kierkegaards Truffet . Une traduction anglaise, parfois contestable, en a été donnée dès 1959 par T.H.Croxall. Une autre, bien préférable, se trouve dans la version anglaise de l’ouvrage de M. Kirmmse . On dispose depuis 1997 d’une traduction allemande .
La présente traduction a été publiée en 2003 dans le n° 86 de la revue Transversalité. Je remercie  la direction de la revue qui en a aimablement autorisé la publication sur ce site .                                                                                          
Les Souvenirs de Brøchner
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