Hans Brøchner est un parent éloigné de Kierkegaard. (Ils sont cousins au second degré,
par alliance). Il a très bien connu Kierkegaard et rédige, en 1870, des Souvenirs
qui seront publiés après sa mort. Il naît en 1820 à Fredericia, dans une famille
bourgeoise qui compte des hommes de loi, des commerçants et de nombreux prêtres.
Son père dirige une importante entreprise qui fabrique et commercialise des produits
d’épicerie; c’est l’un des notables de cette petite ville de province. En 1826 sa
mère est emportée par la tuberculose.
Après des études secondaires brillantes au
lycée de sa ville natale, il s'inscrit à l'université de Copenhague, où il va fréquenter
les cafés à la mode, les cercles d’étudiants, et surtout découvrir la culture européenne,
c’est-
Le brillant élève du lycée de Fredericia réussit facilement les examens d’entrée à l’Université. Il hésite longtemps entre les études de droit, et la philologie – mais finalement il choisit … la théologie. Dans un premier temps, cela ne pose aucun problème de conscience. Les études de théologie nécessitent des connaissances historiques approfondies, et une grande maîtrise des langues anciennes, le latin, le grec, et surtout l’hébreu. Le jeune étudiant aborde ces disciplines avec son sérieux habituel, et réussit remarquablement. Mais, lorsque les bases sont assurées, il faut se présenter à la Licence de théologie. En 1841, Brøchner s’estime prêt à en affronter les épreuves. C’est un examen très difficile, qui ouvre la porte du ministère ecclésiastique. Pour avoir le droit de s’inscrire, le postulant doit en demander l’autorisation au Doyen de la Faculté de théologie, en faisant état de ce qu’on appellerait aujourd’hui ses « motivations ». Il va sans dire que la Faculté attend simplement du candidat qu’il s’affirme bon chrétien et pratiquant assidu. C’est le moins qu’on puisse attendre d’un futur Pasteur ! Les postulants se soumettent de bon gré à cette formalité en pensant surtout aux ressources intéressantes que le métier va leur assurer.
Pas Brøchner ! Puisqu’on lui demande ce qu’il pense, il va le dire sans ambiguïté.
Après avoir rappelé la « grande faiblesse de ses connaissances », et sollicité (sur
ce point) « l’indulgence » des autorités, il en appelle à « l’humanité » et à la
« liberté d’esprit » des professeurs. Car il a décidé de ne pas masquer ses convictions
fondamentales, c’est à dire ses doutes sur la validité des dogmes chrétiens les plus
décisifs. La péroraison finale est un modèle d’arrogance : « Je sais, écrit Brøchner,
que je m’éloigne de votre opinion sur la religion ou la théologie. Mais je sais aussi
que j’ai cherché la vérité en faisant abstraction de toute autre considération. J’ai
cherché la vérité sans étourderie ni légèreté juvénile, sans médiocre vanité ; c’est
avec la force invincible de la pensée que je suis parvenu au système de pensée auquel
j’adhère. C’est pourquoi je vous demande de préserver les droits de la libre pensée.
Car je ne saurais cacher ce qui me semble indubitablement vrai. Ce n’est pas non
plus la crainte de l’autorité qui pourrait me troubler au point de m’empêcher de
dire, la tête haute, ce que la véritable raison permet d’établir sans l’ombre d’un
doute. »
Et comme si cela ne suffisait pas, il complète la provocation en écrivant
au Recteur de l’Université (l’instance administrative supérieure). La Direction est
sommée de dire une bonne fois si l’Université doit être considérée comme « la maison
du libre savoir » ou comme « l’école publique de la chrétienté » !
Le doyen de la Faculté de Théologie est bien embarrassé. Il commence par répondre
que la demande « (…) telle qu’elle est formulée, suscite un doute quant à l’opportunité
de le laisser se présenter à un examen qui ouvre la porte aux carrières ecclésiastiques
». Mais il entrevoit, pour les deux parties, une issue honorable. Après tout le candidat
a lui-
Le refus de la Faculté va avoir des conséquences très graves. Brøchner n’aspirait certes pas à devenir pasteur, mais il est depuis longtemps passionné par ces études, auxquelles il doit renoncer définitivement. Il se tourne vers la philologie... En 1845, il soutient une thèse remarquée sur Le peuple hébreu dans la période perse et devient Magister en langues sémitiques. Ce titre lui permet d’enseigner, et justement, un poste de privatdocent se trouve vacant à la Faculté de philosophie : il s’agit d’enseigner l’étude de l’ancien testament. Mais l’étudiant contestataire a laissé de trop mauvais souvenirs dans le corps professoral. Il est refusé, et commence à comprendre que sa carrière universitaire est fortement compromise.
Suit une longue période de dépression. Il ne sait trop que faire et se réfugie dans sa ville natale. D’autant que son père est très malade…
Peu de temps après, le père meurt ( 24/2/1846). Brøchner hérite d’une partie de la fortune paternelle, mais en fait il ne touchera pas la totalité de ce qui lui revient. Car toutes les ressources de la famille sont investies dans la vaste entreprise d’épicerie, (gérée par son frère Bertel), qu’il n’est absolument pas question de vendre. En compensation, Hans recevra régulièrement de son frère une manière de pension, ce qui lui permettra de réaliser le grand voyage à travers l’Europe auquel il pense depuis quelques temps. Son programme est vite tracé. D’abord un an d’études à Berlin, puis trois mois dans le reste de l’Allemagne et la Suisse, quatre mois en Grèce, huit en Italie, huit en France et deux/trois mois en Angleterre ! Ce programme, qui ne sera pas entièrement réalisé pour des raisons financières, n’est pas le fruit d’un caprice ni d’une mode. Il correspond pour partie à la nouvelle orientation qu’il compte donner à ses études, et pour partie aux fantasmes les plus originaires qui remontent à sa petite enfance.
L’utilitaire d’abord. Puisqu’il faut renoncer à la théologie et à la philologie,
il va repartir du début, et chercher à se qualifier comme philosophe ! D’où l’Allemagne…
De fait c’est à Berlin qu’il approfondira sa connaissance de la philosophie de Hegel,
avec le très orthodoxe Karl Wender, et s’initiera à la critique du hégélianisme en
suivant les cours d’Adolf Trendelenburg. C’est donc bien le voyage éducatif qu’un
jeune bourgeois peut (enfin) se permettre pour compléter sa formation…Mais il y a
autre chose. L’Europe du Sud ! La Grèce, l’Italie, surtout l’Italie ! Mythes obsédants
des peuples germaniques… Le « Sud », c’est à peu près l’équivalent de l’ « Orient
»des romantiques français. Et pour Brøchner, c’est bien plus encore. Lorsqu’on regarde
son portrait, on est frappé par un physique si peu nordique ! Très brun, de peau
et de poil, il ferait plutôt penser à un … italien ! Ces choses-
Quoi qu’il en soit, il est bien décidé à y retourner. Après un long séjour en Allemagne, en 1847 il part pour l’Italie : Venise, Florence, Rome enfin (en avril). C’est là qu’il rencontre la jeune Costanza Testa (19 ans) dont il tombe follement amoureux, et qu’il décide d’ épouser. Dans un premier temps la famille Testa semble flattée qu’un jeune et beau (et riche) danois s’intéresse à la petite. On célèbre les fiançailles.
Mais les choses tournent mal. Contrairement à son cousin Søren, Brøchner ne restera
pas longtemps un héritier comblé! Son héritage était investi dans l’affaire familiale.
En 1849, le bombardement de Fredericia détruisit l’usine et la boutique. L’héritage
partit, littéralement, en fumée. Plus d’épicerie, plus de pension, plus de voyage
initiatique. Et, bientôt, plus de fiancée ! La famille très catholique de la belle
inconstante « découvre » que le prétendant était un protestant, et de plus, libre
penseur ! On fait traîner les choses, le mariage ne se fait pas. Les fiançailles
seront finalement rompues -
Hiver 1849/50. Brøchner, sans ressource désormais, revient à Copenhague. Il sera
cette fois agréé comme privatdocent en philosophie. Il est chargé de la philosophie
grecque, discipline où l’on estime sans doute qu’il sera moins dangereux, compte
tenu de son passé sulfureux. Il parvient à grand peine à trouver une vingtaine d’auditeurs
(payants, rappelons-
En dehors d’une brève incursion dans la politique (il est député au parlement danois de décembre 1854 à avril 1855) sa vie s’identifie désormais avec ses travaux, et ses publications. Tuberculeux, il meurt en 1875.
Brøchner qui rédigea ses Souvenirs pendant les vacances de Noël 1871, n’a jamais
cherché à les publier. Le texte sera édité pour la première fois en mars 1877 dans
la revue Le dix neuvième Siècle dirigée par les frères Brandes Il faudra attendre
plus d’un demi-
En 1996, Bruce H. Kirmmse en fera un chapitre de son monumental Kierkegaards Truffet . Une traduction anglaise, parfois contestable, en a été donnée dès 1959 par T.H.Croxall. Une autre, bien préférable, se trouve dans la version anglaise de l’ouvrage de M. Kirmmse . On dispose depuis 1997 d’une traduction allemande .
Ce texte a été publiée en 2003 dans le n° 86 de la revue Transversalités. Je remercie la direction de la revue qui en a aimablement autorisé la publication sur ce site .
