Louis Pasteur
C’était l’époque où les penseurs parisiens étaient sommés de choisir entre
Taine et Pasteur ( « un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science en
rapproche... ») . Les danois de ce temps eurent donc, eux aussi leurs savants-
L’affaire commence avec la publication en 1864, d’un gros livre de Rasmus Nielsen La logique des Idées fondamentales (1). R. Nielsen a été l’ami de Kierkegaard, et a pu pendant un certain temps être considéré comme son disciple. L’ouvrage développe des thèmes qui rappellent certaines de ses analyses, mais il prétend aller beaucoup plus loin que Kierkegaard et se fait fort de résoudre définitivement le problème des rapports de la foi et du savoir. Très sommairement résumée, la « solution que propose Rasmus Nielsen peut se réduire à deux thèses « fondamentales ». Les voici :
1°) Le savoir est « objectif ». Il consiste à reconnaître la nécessité. La foi est « subjective ». Elle repose sur la liberté. Il y a opposition absolue entre les deux démarches dont l’une fait appel à la raison, l’autre à la volonté.
Cette affirmation qui semble aujourd’hui assez banale n’est pas acceptée par tout
le monde au dix-
Le physicien H.C. Ørsted explique qu’il ne voit aucune contradiction entre science
et religion, puisque le christianisme peut être justifié « rationellement ». Sous
son influence, H.C. Andersen imagine (4) l’histoire édifiante d’un médecin « rationaliste-
2°) Quoique radicalement antagonistes dans leurs principes, rigueur scientifique et foi religieuse sont parfaitement compatibles puisqu’elles peuvent coexister à l’intérieur d’une même conscience…
Ici encore le lecteur d’aujourd’hui reconnaîtra l’un des incontournables clichés de la philosophie scolaire . Mais la thèse est pourtant combattue ardemment par de jeunes intellectuels influencés par la philosophie utilitariste et la pensée de Taine. Leur chef de file est Georg Brandes (5). Leur raisonnement ne s’embarrasse pas de nuances : la coexistence dans une même conscience du savoir scientifique et de la croyance religieuse est absolument impossible, son affirmation même repose sur l’illusion, l’ignorance ou l’imposture.
Comment maintenir sérieusement que foi et savoir peuvent « s’unifier en une conscience » quand, pour ne prendre que ce seul exemple, la foi prétend que le monde a été créé en six jours alors que la science démontre qu’il a fallu des millions d’années ? Les idées de Nielsen sont donc, pour le moins, scientifiquement anachroniques.
Chacune des deux « thèses » sera donc âprement discutée, au nom de la Vérité révélée ou du progrès des lumières. Mais il y a plus grave. Ce qui paraît intolérable dans le discours de Nielsen n’est pas tant la première affirmation, ni même la seconde, mais leur impossible cohabitation : l’affirmation conjointe de l’opposition radicale et de la coexistence pacifique entre foi et savoir.
On peut dire que, sur ce point précis, le pauvre Nielsen va réussir ce tour de force de rassembler contre lui les divers courants idéologiques de son temps. Les deux camps se rejoignent lorsqu’ils démontrent qu’à l’évidence les deux thèses défendues par Nielsen sont incompatibles entre elles.
Dans un article de 1867 qui rappelle « l’unité organique entre foi et savoir » Martensen insiste comme Brandes sur le « dualisme » fondamental de Nielsen. Si vraiment, comme le pense ce dernier, on doit admettre l’existence de deux principes radicalement opposés, la « conciliation » entre les deux est parfaitement illusoire ou purement verbale…
La convergence de critiques venues d’horizons diamétralement opposés ne
trouble guère Nielsen. Il s’empresse de répondre à ces attaques conjuguées. La
réponse vient en 1867. Elle ne peut que décevoir. La conciliation entre foi et savoir
dans une conscience individuelle est, dit-
On comprend peut-
Ses positions personnelles semblent d’abord très nettes. « Le résultat [de cette
investigation] a été qu’entre la foi au sens des religions positives (c’est à dire
la foi comme « révélation ») et le savoir avec ses divers contenus et ses différentes
sources, subsiste une incompatibilité insurmontable, une opposition radicale. C’est
pourquoi il est impossible qu’ils puissent sans contradiction coexister en une même
conscience et garder toute leur validité pour la même personne. De cela découle comme
une conséquence immédiate la nécessité de choisir entre ces positions opposées. « (…)
conformément à l’exigence d’unité inscrite dans la nature humaine, ce choix doit
être celui qui permettra d’harmoniser les facultés humaines fondamentales, ce sera
le choix par lequel l’individu pourra trouver l’accord avec lui-
Nous sommes donc -
J.P. M.
Notes
1 Rasmus NIELSEN Grundideernes Logik (Logique de Idées fondamentale) Copenhague 1864
2 H.L. MARTENSEN Christelige dogmatik Copenhague 1849
3 H.L. MARTENSEN Om tro og viden ; en lejlighededsskrift (Sur foi et savoir, un écrit occasionnel) 1867
4 H.C ANDERSEN At være eller ikke være . C’est à dire « Etre ou ne pas être » Copenhague 1857.
5 Cf. BRANDES Georg Dualismen i vor nyeste Philosophie (le dualisme dans la philosophie la plus récente) 1866
6 Comme si c’était la même chose ! Alors que la différence saute aux yeux. Un paradoxe est un vrai problème qui se pose à l’esprit, le tenant en éveil, l’obligeant à chercher. Faire appel au « mystère » comme le fait ici Nielsen, c’est baptiser d’un nom pompeux le renoncement à toute recherche. Le contraire du « paradoxe » kierkegaardien !
7 BRØCHNER Hans Problemet om Tro og Viden en historisk-
8 Id. p. 226
9 BRØCHNER Hans Om det Religiøse I dets Enhed med det Humane (le religieux, son unité avec l’humain) Copenhague 1869.