Foi et Savoir
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Louis Pasteur

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        C’était l’époque où les penseurs parisiens étaient sommés de choisir entre Taine et Pasteur   ( « un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science en rapproche... ») . Les danois de ce temps eurent donc,  eux aussi leurs savants-croyants et leurs utilitaristes agnostiques.   Pour donner une idée des débats qui agitaient le  Danemark dans la deuxième moitié du 19 ème siècle, nous présentons  certaines des positions « idéologiques », qui s’affrontaient alors. Ce débat, parfois vif, permit aux  penseurs scandinaves  de se situer par rapport à un problème « fondamental » : comment  penser les rapports du savoir  scientifique et de la foi religieuse ?  Y a-t-il convergence ou opposition entre les deux ? Et, s’il y a opposition – laquelle de ces  démarches faut-il privilégier ? Théologiens, philosophes, écrivains, artistes,  et jusqu’aux physiciens,  chacun donne son sentiment, propose sa solution.

      L’affaire commence avec la publication en 1864, d’un gros livre  de Rasmus Nielsen La logique des Idées fondamentales (1). R. Nielsen a été l’ami de Kierkegaard, et a pu pendant un certain temps être considéré comme son disciple. L’ouvrage développe des thèmes qui rappellent certaines de ses analyses, mais il prétend aller beaucoup plus loin que Kierkegaard et se fait fort de résoudre définitivement le problème des rapports de la foi et du savoir.  Très sommairement résumée, la « solution que propose Rasmus Nielsen peut se réduire  à  deux thèses  « fondamentales ».  Les voici :

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1°) Le savoir est « objectif ». Il consiste à reconnaître la nécessité. La foi est « subjective ». Elle repose sur la  liberté.  Il y a opposition absolue  entre les deux démarches dont l’une fait appel à la raison, l’autre à la volonté.

       

Cette affirmation qui semble aujourd’hui  assez  banale n’est pas acceptée par tout le monde au dix-neuvième siècle. Elle s’oppose en particulier à la doctrine  de la   « théologie spéculative » qui affirme  l’harmonie complète entre foi et savoir. Martensen, qui l’avait longuement exposée dans sa  Dogmatique Chrétienne (2) en rappellera les positions principales dans un article de 1867 (3). Le « savoir » n’est pas réservé à l’exploration de la nature créée : au-delà de la physique, il y a la métaphysique. La théologie, prolongeant la gnose chrétienne, peut  accéder rationnellement  à la « Source ultime de toutes choses ». Cette harmonie entre théories scientifiques et croyances religieuses n’est pas le fait exclusif des théologiens ; elle est également affirmée par quelques  scientifiques éminents.

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Le  physicien H.C. Ørsted  explique qu’il ne voit aucune contradiction entre science et religion, puisque le christianisme peut être justifié « rationellement ». Sous son influence, H.C. Andersen  imagine (4) l’histoire édifiante d’un médecin « rationaliste-athée » qu’une sorte de miracle ramène à la foi de son enfance. Blessé à la guerre, il sera sauvé par un chien. Il y voit le « signe évident » de la présence de ce Dieu dont il niait l’existence. On peut sourire de ces naïvetés que  le grand talent du   poète et ses merveilleuses descriptions sauvent, en partie, du ridicule … Cette première thèse sera accompagnée d’une seconde que l’on pourrait résumer ainsi:

 

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2°) Quoique radicalement antagonistes dans leurs principes, rigueur scientifique et foi religieuse sont parfaitement  compatibles puisqu’elles peuvent coexister à l’intérieur d’une même conscience…

         Ici encore le lecteur d’aujourd’hui  reconnaîtra l’un des incontournables clichés de la philosophie  scolaire . Mais la thèse est pourtant combattue ardemment par  de jeunes intellectuels influencés  par la philosophie utilitariste et la pensée de Taine. Leur chef de file est Georg Brandes (5). Leur raisonnement ne s’embarrasse pas de nuances : la coexistence dans une même conscience du savoir scientifique et de la croyance religieuse est absolument impossible, son affirmation même repose sur l’illusion, l’ignorance  ou  l’imposture.

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Comment maintenir sérieusement que foi et savoir peuvent « s’unifier en une conscience » quand, pour ne prendre que ce seul exemple,  la foi prétend que le monde a été  créé en six jours alors que la science  démontre qu’il a fallu des millions d’années ? Les idées de Nielsen sont donc, pour le moins, scientifiquement anachroniques.

      Chacune des deux « thèses »  sera donc âprement  discutée, au nom de la Vérité révélée ou du progrès des lumières. Mais il y a plus grave. Ce qui paraît intolérable dans le discours de Nielsen n’est pas tant la première affirmation, ni même la seconde, mais leur impossible cohabitation : l’affirmation conjointe de l’opposition radicale et de la coexistence pacifique entre foi et savoir.

       On peut dire que, sur ce point précis,  le pauvre Nielsen va réussir  ce tour de force  de rassembler contre lui les divers courants idéologiques de son temps. Les deux camps se rejoignent  lorsqu’ils  démontrent  qu’à l’évidence les deux thèses défendues par Nielsen sont incompatibles entre elles.

        Dans un article de 1867 qui rappelle  « l’unité organique entre foi et savoir » Martensen  insiste comme Brandes sur le « dualisme » fondamental de Nielsen. Si vraiment, comme le pense ce dernier, on  doit admettre l’existence de deux principes radicalement opposés, la « conciliation » entre les deux  est parfaitement illusoire ou purement verbale…

        La convergence de critiques venues d’horizons diamétralement  opposés ne trouble guère Nielsen. Il  s’empresse de répondre  à ces attaques conjuguées. La réponse vient en 1867. Elle ne peut que décevoir. La conciliation entre foi et savoir dans une conscience individuelle est, dit-il,  un « mystère absolu » ! Autrement dit, c’est un  fait que l’on ne peut que constater, et qu’il est impossible d’expliquer. Le « mystère » selon Nielsen, est une « catégorie claire et compréhensible », qui renvoie à un « état d’esprit fait d’étonnement et de résignation ». Et Nielsen, qui connaît bien la pensée de Kierkegaard ne manque pas de rappeler l’appel fréquent fait par ce dernier à la  « catégorie » du « paradoxe ». (6)  

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    On comprend peut-être un peu mieux maintenant pourquoi Brøchner  s’intéresse au débat. Dés 1857, il fait des cours sur ce sujet  et rassemble ses analyses  dans son  Problème de la foi et du savoir.(7) Remarquable exposé des théories en présence, l’ouvrage présente « objectivement » les conceptions diverses des philosophes et des théologiens sur le sujet, depuis l’antiquité jusqu’à la « philosophie la plus récente » (c’est à dire lui-même). Surtout  il  n’oublie pas qu’il fut l’ami et  le confident de Kierkegaard ; il s’efforce de montrer que Nielsen a mal compris et  souvent déformé la doctrine du maître. Doctrine, faut-il le rappeler, que Brøchner, pour sa part n’accepte pas

Ses positions personnelles semblent d’abord très nettes. « Le résultat [de cette investigation] a été qu’entre la foi au sens des religions positives (c’est à dire la foi comme « révélation ») et le savoir avec ses divers contenus et ses différentes sources, subsiste une incompatibilité insurmontable, une opposition radicale. C’est pourquoi il est impossible qu’ils puissent sans contradiction coexister en une même conscience et garder toute leur validité pour la même personne. De cela découle comme une conséquence immédiate la nécessité de choisir entre ces positions opposées. « (…) conformément à l’exigence d’unité inscrite dans la nature humaine, ce choix doit être celui qui permettra d’harmoniser les facultés humaines fondamentales, ce sera le choix par lequel l’individu pourra trouver l’accord avec lui-même, l’unité de la connaissance et de la volonté. Cette unité intérieure, l’homme peut la trouver en choisissant le savoir. » (8)

       Nous sommes donc - en apparence -  devant un « scientisme » pur et dur. Brandès, nous l’avons vu, ne s’exprime pas autrement... Mais les conséquences que Brøchner en tire sont proprement stupéfiantes,  car il ne faut pas oublier qu’il s’agit bien d’un choix, libre et volontaire;  c’est ce choix  qui va ouvrir à l’homme la possibilité d’accéder à l’absolu, à l’infinité véritable qui est l’« infinité intérieure » (indre  Uendelighed).  Lui seul rend l’homme capable de « séparer ce qui est passager et éphémère (les formes particulières des religions positives) du « Religieux dans sa véritable et éternelle signification ». « C’est pourquoi l’impossibilité d’unir le savoir et la foi apporte non seulement la possibilité, mais la nécessité de préserver – par le choix du savoir – ce qui fait l’essence même des religions, le « Religieux interne aux religions ». Le rapport d’opposition établi entre science et religions positives est remplacé par un rapport d’unité avec le Religieux envisagé dans son infinité » (9). Cette « unité du Religieux et de l’Humain » sera mise en lumière dans le livre suivant, qui paraîtra deux ans plus tard.

J.P. M.

 

Notes

 

1  Rasmus NIELSEN Grundideernes Logik (Logique de Idées fondamentale)  Copenhague 1864

 

2 H.L. MARTENSEN   Christelige dogmatik  Copenhague 1849

 

3 H.L. MARTENSEN  Om tro og viden ; en lejlighededsskrift (Sur foi et savoir, un écrit occasionnel) 1867

 

4 H.C  ANDERSEN  At være eller ikke være . C’est à dire « Etre ou ne pas être »  Copenhague  1857.

 

5 Cf. BRANDES  Georg  Dualismen i vor nyeste Philosophie (le dualisme dans la philosophie la plus récente) 1866

 

6 Comme si c’était la même chose ! Alors que la différence saute aux yeux. Un paradoxe  est un vrai problème qui se pose  à l’esprit, le tenant  en éveil, l’obligeant à  chercher. Faire appel au « mystère » comme le fait ici Nielsen, c’est baptiser d’un nom pompeux le renoncement à toute recherche. Le contraire du « paradoxe » kierkegaardien !

 

7 BRØCHNER Hans  Problemet om Tro og Viden en historisk-kritisk afhandling (Problèmes de la foi et du savoir. Etude historique et critique)   p. 225

 

8 Id. p. 226

 

9  BRØCHNER Hans  Om det Religiøse I dets Enhed med det Humane    (le religieux, son unité avec l’humain) Copenhague 1869.

Rasmus Nielsen
Hans Larsen Martensen
H.C. Andersen
Georg Brandes
Hans Brøchner

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Hippolyte Taine