Comment traduire  Enten-Eller ?  La traduction généralement reçue dans les principales langues européennes calque  étroitement l’original danois. Les italiens disent Aut – aut, les allemands  Entweden – oder, les anglais  Either – or. La traduction française la plus ancienne, Gallimard,  était Ou bien-ou bien. Les Editions de l’Orante ont choisi L'alternative. Nous pensons qu’une telle traduction n’est pas à proprement parler fausse, mais qu’elle est susceptible d’induire le lecteur en erreur.  

Elle n’est pas  fausse  - car les dictionnaires indiquent bien les deux acceptions possibles du mot alternative, dont l’une au moins (« situation dans laquelle on n’a le choix qu’entre deux partis possibles » semble convenir à notre texte.  L’inconvénient, cependant,  est ici évident. Car ce gros livre  est construit sur une opposition massive entre les textes de « A » et ceux  de « B », qui illustrent,  chacun le sait,  deux modes de vie (stade esthétique vs stade éthique). On risque donc de croire que l’auteur nous impose un choix entre l’une ou l’autre de ces deux « possibilités ». Ce qui n’est pas le cas !  Certes, Kierkegaard demande bien de choisir – mais pas « entre deux partis possibles » et, en tous cas, pas entre ces deux- ! La chose a été signalée depuis longtemps et l'interprétation courante consiste à dire que la "véritable alternative" concerne le groupe esthétique/éthique vs le religieux représenté par le sermon  final ... Cette interprétation n’est guère soutenable. Car enfin l’ouvrage est bien  construit sur l’opposition entre les textes de A, et ceux de B, et le religieux stricto sensu n’est – timidement – évoqué que dans l’Ultimatum d’une dizaine de pages qui termine le livre.

Pour sortir du piège où l’auteur nous a enfermé, il faut décidément choisir une interprétation différente de la formule « Enten-Eller ». Nous croyons qu’elle n’est pas (ici) l’expression d’une alternative – nécessité de choisir entre deux  contradictoires, sans tierce possibilité, mais qu’elle constitue l’amorce d’un  dilemme. Il s’agit, on le sait,  d’une figure qui consiste à proposer deux opposés (contraires ou contradictoires) dont on montre qu'ils ont des conséquences identiques. Sa formule  complète serait « ou bien A, alors C – ou bien non-A, alors également C » !

Dès lors, tout s’éclaire. Nous savons que le jeune Kierkegaard usait et abusait de ce tour, qui constitue une véritable mystification. Hostrup le montre jonglant avec les dilemmes (appelés ici des  « Enten-Eller ») ! Voici un petit exemple  emprunté à la pièce Gjenboerne.

Kierkegaard
     et le
  dilemme

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Ce n’est là, dira-t-on, qu’une grossière caricature! J’en conviens. Mais on trouve sous la plume de Kierkegaard des raisonnements tout à fait semblables. Ainsi par exemple lorsqu’il explique pourquoi il n’aime pas les jeunes filles. De deux choses l’une, ou bien la jeune fille sera fidèle, ou bien elle ne le sera pas. Si elle est infidèle –   cela ne l’intéresse plus ! Si elle est fidèle,  il est condamné à la supporter ! ( 2 ) L’argumentation est souvent plus complexe, les propositions sont habilement enchevêtrées, les « raisons » se mêlent aux affects. Mais on retrouve facilement le même schéma. « Je n’ai le cœur à rien. Je n’ai pas le courage d’aller à cheval, l’exercice est trop violent, ni d’aller à pied, c’est trop fatigant; je n’ai pas le courage de me coucher: ou bien en effet il me faudrait rester dans cette position, et je n’en ai pas le courage, ou bien je devrais me lever de nouveau et je n’en ai pas non plus le courage. Summa summarum: je n’ai le cœur à  rien. (3) » Et surtout celui-ci, qui est peut-être le plus connu de tous, et qui présente pour nous l’avantage d’avoir pratiquement le même titre que le gros livre tout entier:  «Ou bien-Ou bien, discours d’un extatique ». Il est inutile de citer l’ensemble du texte qui commence par  « Marie-toi, tu le regretteras ; ne te marie pas, tu le regretteras également ; marie-toi ou ne te marie pas, tu regretteras l’un et  l’autre ; que tu te maries ou que tu n’en fasses rien, tu le regretteras dans les deux cas. (4) » Comme on le sait, la ritournelle recommence avec d’autres conseils  du même ordre (« Ris des folies du monde / ou pleure sur elles - Crois une jeune fille / ne la crois pas  - Pends-toi / ne te pends pas). Il est frappant de constater qu’ici en tous cas, l’expression Enten-Eller est associée de façon insistante avec un dilemme !

Sans que l’on puisse parler  de « preuve », nous croyons que l’ensemble du livre « Enten-Eller » peut s’interpréter à la lumière du raccourcis significatif que nous venons de rappeler. Les deux premiers stades d’existence, l’« esthétique » pure, dénuée de toute signification religieuse, et l’ «éthique »  de type hégélien ou kantien envisagés comme deux « stades d’existence » autonomes, sont des opposés qui « reviennent au même ». Leur opposition constitue un véritable dilemme au sens étroit du mot. Une paraphrase simpliste, mais à notre avis, convaincante, serait à peu près celle-ci: si vous choisissez l' « esthétique » pure, (dénuée de toute résonance religieuse) - vous serez damnés ! mais si vous préférez  l'éthique kantienne sans appel à la foi - vous serez également damnés !  C’est pourquoi nous maintenons  que l'expression  « Enten-eller » doit nécessairement être rendue par son équivalent littéral en français « Ou bien - Ou bien ». Mais surtout pas par « l’Alternative », puisque, justement, selon lui il n’y a pas à choisir entre l’éthique et l’esthétique qu’il met dans le même panier (pour les rejeter également...)

 

Notes

 

         1) Le texte est traduit à partir de la 12ème édition de  Gjenboerne. Sangspil af C. Hostrup .

2) Søren Kierkegaard. Ed Laffont, p. 37

3) Ibid. p. 28

         4) Ibid. p. 45

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Un personnage  de la pièce, appelé  Søren Kirk, se fait fort  de démontrer qu’il est impossible de faire plaisir aux suédois qui risquent d’être brûlés. L’argumentation avancée est très simple et parfaitement irréfutable:  

« Enten/Eller ! « Ou bien les Suédois, ont été brûlés, ou bien ils ne l’ont pas été ! Aux Suédois qui sont brûlés, nous ne pouvons apporter la joie – parce qu’ils sont brûlés ! Aux suédois qui ne sont pas brûlés, nous ne pouvons pas apporter la joie – parce qu’ils sont contents de n’être pas brûlés ! » (1)  

C. Hostrup