Voici un livre insolite, remarquable d’abord pour l’image qui s’affiche en première de couverture. Elle est construite selon les règles de l’imagerie publicitaire, de façon à être balayée  en un instant, d’un  coup d’œil oblique : de haut en bas et de gauche à droite. On peut alors s’arrêter sur le personnage essentiel : le chef, le patron, ou comme on voudra dire !

C’est    lui le plus grand,  le plus fort. Il est manifestement pressé (les patrons  sont  toujours pressés). Il est  bien sûr « dynamique » et pourtant  calme : il sait où  il va, et il y va tout droit, sans se laisser distraire  par les sollicitations du petit  personnel  –  de  simples  employés, des « cadres » subalternes, une  secrétaire peut-être...

Rien ici que de très banal. Mais dans l’univers rationnel de l’entreprise, le graphiste a introduit un élément inattendu : l’ombre portée du patron prend la forme  caricaturale du grand penseur  danois. L’étrangeté du phénomène semble surtout   destinée à attirer  l’attention. Mais cette image gigantesque écrasée sur le sol véhicule aussi  un message – et même peut-être plusieurs...

Dans la mythologie et la littérature germaniques,   l’  ombre  d’un homme est  censée  représenter la part  immatérielle de son être, son âme, ou plus  prosaïquement, sa pensée, ses idées, ses croyances. Le sens global de l’image est donc clair : un bon patron  doit s’inspirer des idées de Kierkegaard ! C’est bien ce que les textes vont s’efforcer de nous montrer.

De la pensée de Kierkegaard, Kirstine Andersen a surtout retenu  la théorie des trois stades. Evidemment, quelques ajustements seront nécessaires : Kierkegaard était loin de penser aux chefs d’entreprise lorsqu’il avait élaboré sa doctrine... C’est pourquoi l’auteur distinguera essentiellement trois types d’hommes : le philistin (spidsborgeren), l’esthéticien (æstetikeren), et l’éthicien (etikeren).

Le « philistin » est défini d’une façon générale par Mme Andersen comme un être impersonnel, qui « fait comme tout le monde » - c’est aussi « un individu raisonnable, qui s’imagine savoir et comprendre, et voue un culte à la connaissance objective et rationnelle » (1). Lorsqu’il accède à un poste de responsabilité, il n’a aucune initiative, mais fait « ce qui se présente, ce qu’on attend de lui, et reste assis dans son fauteuil tant que le vent du changement ne souffle pas trop fort. »(2) C’est donc un patron routinier, qui suit « la tendance du moment, sans s’interroger sur ce qui est important dans son travail. » (3)

L’ « esthéticien » que décrit notre auteur, est « un philistin qui a compris qu’il est un philistin, et ne l’accepte pas ». « Lorsqu’un esthéticien se regarde et se rapporte à lui-même, il découvre une existence qui ne le satisfait pas et qu’il ne peut pas assumer. Il va donc se fuir lui-même, s’évader en cherchant des sensations et des expériences perpétuellement nouvelles ». Contrairement au « philistin », il ne se fie pas à la raison objective « den objektive fornuft », mais « fait de son existence une véritable mascarade »(4). Lorsqu’un tel personnage accède à un poste dirigeant, il paraît probablement « dynamique et visionnaire »(5). Mais ce n’est qu’une apparence... Certes « il introduit perpétuellement de nouveaux projets, mais s’en désintéresse très vite, lorsqu’il faut vraiment les mettre en œuvre »(6). D’un terme assez heureux, Mme  Andersen le qualifie de « zappeur ». C’est aussi un bon comédien, capable de se « mettre en avant », de « se mettre en scène » et de « se montrer autrement qu’il n’est vraiment »... C’est donc en réalité un  « manipulateur » et un « séducteur » !

La description de l’« éthicien »,  conforme à celle que l’on trouve dans « Ou bien – Ou bien », insiste moins sur les vertus morales que sur l’authenticité d’un être « sans illusion » que « se connaît et s’accepte tel qu’il est »(7). On comprend donc que l’auteur réserve tous ses éloges au détenteur de pouvoir qui se laisse guider par l’éthique. Sa qualité principale (en tant que leader, s’entend) est ce que Mme Andersen appelle la « visibilité » : il est essentiellement ouvert, visible ( synlig ). C’est un homme de dialogue. Il ne cache pas son opinion, sait la défendre énergiquement et n’hésite pas à  la confronter aux autres. Mais c’est  aussi un homme de conviction. Il est capable de  prendre ses responsabilités et  ne craint pas de prendre des décisions impopulaires, en cas de nécessité. (8)

Ici le lecteur un peu kierkegaardien ne peut s’empêcher de marquer quelque réticence. Car nul n’ignore que  Kierkegaard décrit aussi un stade Religieux – et même deux. L’auteure ne manque  pas de le signaler (9), rien de plus. On  pouvait pourtant s’attendre à ce qu’elle fasse  allusion aux  problèmes posés par les rapports du pouvoir et du Religieux. Eh bien  non, pas un mot sur l’étonnante attitude de Kierkegaard, à la fois infiniment soumis – (à ses yeux la croyance religieuse est en son fond affaire d’  « obéissance ») (10), et violemment  rebelle, comme en témoignent les attaques de L’Instant. J’avais conçu quelque espérance en découvrant qu’on avait fait appel à un évêque, et femme de surcroît, pour rédiger l’un des chapitres. Déception ! Elisabeth Dons Christensen (11) s’exprime ici en épouse,  plus  qu’en prélat, se contentant de décrire les  problèmes rencontrés jadis par son premier mari. Mais quid du pouvoir ecclésiastique, et quid de Kierkegaard ?

Pourtant  Kierkegaard est bien présent dans ce livre. Mais peut-être pas à l’endroit  où on l’attendait ! Dans notre rapide examen de l’image, nous avons négligé – délibérément -  un élément important. C’est l’univers (impitoyable) du business, la violence feutrée du monde des affaires qui sont  évoqués lorsqu’on montre les subalternes  qui suivent le grand chef et sollicitent vainement son attention, sans recevoir l’aumône d’un regard. La tête est tournée vers le patron, les bras sont tendus vers le patron, toute la mimique exprime  le respect   et  l’obéissance... A la soumission des subordonnés s’opposent massivement l’arrogance et le mépris du directeur, traînant son ombre gigantesque comme un ego postiche et surdimensionné.

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Notes

1) Op. Cit. p. 49

2) Id. p. 55

3) Id. Ibid.

4) Id. p. 50

5) Id. p. 56

6) Id. Ibid.

7) Id. p. 51

8) Id. p. 59

9) L’auteure indique que Kierkegaard présente aussi (sic) un quatrième (re-sic) persontype « qui croit en l’existence d’une instance transcendante, garante du sens et de la vérité » (Op. Cit. p. 51). Mais, dans sa réflexion sur le pouvoir, elle ne semble pas attacher d’importance particulière à ce détail.

10)  Cf.  par exemple cette note du Journal : « [...] l’homme religieux n’est que l’instrument d’une obéissance absolue et ce n’est qu’après qu’il voit comment Dieu s’est servi de lui. » Pap. XII A 642. Trad. Ferlov et Gateau. Journal, t 3 p. 409

11) Evêque de Ribe.

Mais, et c’est ici qu’émergent enfin une insolence,  un humour proprement kierkegaardiens, qui retournent la situation et renversent les rôles. Car, sans le vouloir bien sûr, et probablement sans  s’en apercevoir, les deux subalternes en viennent à piétiner allègrement l’ombre gigantesque qui émane du maître, et se révèle pour ce qu’elle est en vérité, une illusion inconsistante, une copie dérisoire, une caricature !

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Kierkegaard
        et
 le pouvoir
par Kirstine Andersen
(Frydenlund 2006)