Sur le rire et l’agression chez Søren Kierkegaard

 

   1)  Dans sa famille, on l’appelait « la fourchette ». Ce sobriquet provenait, paraît-il, d’un mot d’enfant qui avait beaucoup frappé ses frères et ses sœurs. Chacun devait dire quel était l’objet de la maison qu’il aurait souhaité être. Bien entendu il fallait justifier son choix. Søren avait opté pour la fourchette « pour pouvoir tout piquer sur la table ! »

- Mais si on cherchait à t’attraper… avait objecté l’une des sœurs

- Alors, justement – je vous piquerais (1)

Même si telle est bien l’origine de ce surnom, le simple fait qu’il ait été conservé si longtemps après l’incident qui lui avait donné naissance suggère une interprétation moins anecdotique. C’est que le jeune Kierkegaard était généralement redouté (et parfois détesté) pour ses remarques acérées et blessantes. Un certain nombre de bons mots, attribués à Kierkegaard ont d’ailleurs été rapportés  par des familiers, ou d’anciens condisciples. Ces mots d’esprit baignent tous dans une même atmosphère, qui est celle de l’agression : le comique est utilisé le plus souvent pour faire souffrit ou humilier. L’un de ses camarades de classe (Peter Munthe Brun) a  rapporté l’étonnement d’un professeur, avisant l’un des « grands » qui pleurait dans son coin. Il lui demanda ce qui n’allait pas reçut cette réponse :

- Søren se moque de moi

    - Quoi ! dit le professeur – ce microbe que tu mettrais facilement dans ta poche ! »

De fait il lui arriva plus d’une fois de se faire rosser par ses camarades exaspérés.

       2)  Les professeurs qui faisaient preuve de faiblesse furent également victimes des railleries du jeune Kierkegaard. Son frère même, qui enseigna un an le grec en seconde eut semble-t-il à subir ses incartades. Mais l’anecdote la plus significative est racontée par un témoin direct, nommé Welding. Elle concerne le professeur Boy Mathiessen.

Il manquait à ce point d’autorité qu’au cours d’une de ses classes, les élèves allèrent jusqu’à préparer – et consommer – un véritable repas « avec sandwichs et bière » ! Le professeur, jugeant que les choses allaient trop loin, menaça d’aller se plaindre au Directeur de l’école, le très redouté Nielsen. « A ce moment, raconte Welding, nous entourâmes tous Mathiessen, et le suppliant et en promettant de nous amender. SK se contenta de dire « Vous pouvez aussi informer le Directeur que nous nous conduisons toujours ainsi pendant vos cours… ». Mathiessen s’assit, et ne parla de rien à la direction.

  On saisit ici sur le vif l’un des procédés caractéristiques de ce qu’il faut bien appeler la stratégie kierkegaardienne. Précisons d’abord que, malgré les apparences, les enjeux sont loin d’être négligeables. Le jeune Kierkegaard est sans doute aussi inquiet que ses camarades, probablement  plus. Il éprouve  pour Nielsen un respect qui frise la dévotion; le directeur de son côté a souvent fait montre de sa  sympathie pour le jeune garçon. C’est dire que Søren a tout lieu de redouter  la colère,  prévisible,  du chef d’établissement, et le  « retrait d’affection » qui pourrait s’ensuivre. … Dans cette affaire, il joue le tout pour le tout. Sa réplique – simple et directe en apparence,  mais tortueuse au fond  et riche en sous-entendus, mérite une analyse plus détaillée.

Il est clair que Kierkegaard se démarque d’un coup de tous ses camarades.  Dans le ton d’abord : là où les autres élèves s’excusent longuement et tentent  d’amadouer  le maître par des promesses hypocrites et mielleuses, son discours tranche par son laconisme, et sa brutalité. Là où les autres mentent, il affecte de dire la vérité: nul n’ignore que le chahut est permanent. Mieux, il  en rajoute ! Car enfin ce n’est pas tous les jours que l’on festoie  en classe ! Loin de  minimiser la faute, il cherche  à l’aggraver. C’est qu’il  fait le pari – gagnant  –  que Mathiessen sera incapable de porter une accusation aussi lourde,  qui  dévoilerait  ses propres insuffisances. C’est pourquoi, au-delà  de la surenchère, nous trouvons ici un véritable défi: une provocation. Cette phrase sèche et limpide comporte un sous-entendu menaçant : si vous ne le dites pas, nous pourrions, nous, le dire… Le pauvre Mathiessen n’était pas de taille.

  3)  La principale caractéristique des relations, souvent conflictuelles, que le philosophe danois entretiendra avec ses contemporains semble ainsi se dessiner dès l’enfance, sous les signes conjugués du rire et de l’agression. Nous  retrouverons cette association explosive sous différentes formes dans l’œuvre de Kierkegaard, mais aussi – et c’est cela qui nous retiendra ici, dans les rapports quotidiens qu’il entretient avec son entourage. De nombreuses  anecdotes mettent en évidence cette mystérieuse solidarité du comique et de la violence. On peut les ranger dans trois grands groupes.

  4)  Nous distinguerons d’abord celles qui manifestent l’ironie. Classiquement définie comme le procédé  par lequel on veut faire entendre le contraire de ce qu’on dit, l’ironie est sans doute l’un des modes d’expression favoris de notre auteur. Elle consiste le plus souvent à mêler étroitement l’éloge et la critique.  Brøchner en donne un exemple significatif dans ses Souvenirs.

Le philosophe, qui méprise l’évêque Mynster, se garde bien d’exprimer directement son sentiment ; au contraire, décrivant le prélat, il ne tarit pas d’éloges – empoisonnés.  C’est ainsi qu’il   mentionne « […] son allure majestueuse, imposante, mais aussi  son intelligence et  ses bonnes manières. C’était un homme du monde accompli, bien supérieur à la plupart des jeunes gens bardés de philosophie qui avaient cru pouvoir le traiter en quantité négligeable. […]  Il insista beaucoup sur le fait que  la force de Mynster résidait dans son savoir-faire mondain et que  cela  déterminait son comportement. […] (S.K.)  me raconta, avec un sourire, qu’il avait  demandé un jour la permission de solliciter les conseils de Son Excellence lorsqu’il rencontrait des problèmes qu’il ne pouvait résoudre. Avec bienveillance, Mynster avait donné son autorisation… » Il va sans dire que  ces « qualités » - au demeurant bien  réelles, (bonnes manières, savoir-faire mondain, etc.) sont aux yeux de Kierkegaard autant de défauts rédhibitoires, pour un homme d’église. Sans parler de la « bienveillance » avec laquelle Son Excellence  « autorise » le grand philosophe à le « consulter », qui révèle en fait toute la naïve vanité de Mynster.

5)  Il ne faut pas confondre  l’ironie et  l’humour. Celui que pratique de préférence Kierkegaard nous fait assister au télescopage subit de deux domaines fortement opposés, comme ceux  du comique et du tragique, du sublime et du sordide, de plaisant et du sérieux, etc. On en trouverait un exemple modeste mais caractéristique dans la petite histoire racontée par Brøchner (op. cit.) :

   « […] il (SK) avait eu la visite, quelques années auparavant, d’un universitaire allemand à qui on avait dû le présenter comme une curiosité nationale. Il reçut l’Allemand très poliment, mais l’assura que cette rencontre devait résulter d’un malentendu. « Mon frère, le Docteur, expliqua-t-il,  est un homme extraordinairement savant, dont la rencontre vous aurait sans doute intéressé. Quant à moi  - je suis débitant de bière ! »

  L’effet comique (d’ailleurs discret) provient ici de la juxtaposition brutale de deux mondes généralement séparés, celui de la haute culture et  du commerce populaire. Mais une association bien plus  explosive se trouve  réalisée dans le dernier texte des  Souvenirs.

  Kierkegaard va bientôt mourir. Brøchner le rencontre pour la dernière fois ; ils viennent de parler, très sérieusement de la lutte désespérée contre l’institution religieuse que mène le philosophe. Et, au moment de prendre congé « (SK) me dit sur le ton de la blague « Maintenant je rentre chez moi, et je vais me coucher. Et je dis au monde ce que disait le Conseiller… »  Je lui demandai ce que le Conseiller avait dit. Il me raconta que dans cette même rue, avait vécu un original qui avait le titre de Conseiller. Régulièrement, tous les soirs, il avait le même dialogue avec le veilleur de nuit. Quand le veilleur avait crié « il est dix heures », le Conseiller ouvrait sa fenêtre  et demandait : « Veilleur, quelle heure est-il ?  - dix heures,  Monsieur le Conseiller » …  « Bon. Alors je crois que je vais aller me coucher… Et maintenant, si quelqu’un me demande, Veilleur, tu peux lui dire d’aller se faire foutre! » (2)

  L’expression finale est si grossière que la prude revue Le Dix-neuvième Siècle, où parut notre texte pour la première fois en 1877 la remplaça par des pointillés. Cette vulgarité (inhabituelle chez le philosophe) est destinée à provoquer un choc que l’on aurait tort de chercher à atténuer, car c’est l’effet même qui est recherché. Le contraste violent qui est ici établi caractérise bien l’humour kierkegaardien. Notons également que la composante agressive, même si elle est  voilée, est bien présente dans tout le propos, à cause du plaisir, que l’on devine, de surprendre et surtout de choquer.

 

Le piège

 

6) Mais l’ironie et l’humour, chez Kierkegaard,  font nécessairement usage  du mode de communication verbal. Dans tous les cas, il s’agit de troubler, surprendre, embarrasser par l’intermédiaire de ce qui est dit, à la rigueur, écrit. Or les contemporains nous ont laissé également des récits tout à fait différents, dans lesquels le support verbal n’est pas toujours nécessaire. Il s’agit donc  de farces plus ou moins spirituelles dont ses proches furent victimes.  Le scénario en  est toujours le même, il relève de ce que qu’on peut appeler  la trape, ou mieux encore, le piège. En voici quelques exemples, parmi beaucoup d’autres cités dans le recueil de M. Kirmmse.

7) Le premier de ces “pièges” concerne un certain Carl Frederik Karup (1828/1870) qui fut successivement   comédien,   libraire, imprimeur, professeur, journaliste, éditeur, prêtre, et en permanence,  écrivain.  Son œuvre traite indifféremment de  théologie, droit, politique, philosophie, histoire, géographie, critique, esthétique. Elle n’a pas laissé grand souvenir dans la mémoire collective mais doit d’être cité ici à la farce déplaisante qu’il raconte  dans son ouvrage autobiographique Le Roman de ma Vie (1864).

La librairie dans laquelle il travaillait étant jeune était dirigée par un juif. Kierkegaard, qui fréquentait assidûment la boutique,  prit un jour le jeune homme à part et lui demanda s’il était chrétien. Ayant reçu une réponse affirmative, il s’étonna de le voir travailler pour un juif.

« C’est, répondit le jeune employé,  qu’il a besoin de moi…

       - Cela explique tout !, répliqua Kierkegaard  avec un sourire sarcastique. «Mais le Diable aussi a besoin de vous – allez-vous pour autant vous mettre à son service ? »

Le jeune libraire objecta qu’il y avait tout de même une différence…

    « Bien sûr, répondit Kierkegaard, mais vous êtes pourtant en grand péril. Vous êtes tout simplement aux portes de l’Enfer ! »

Il expliqua au naïf adolescent qu’il suffisait d’être au service de celui qui allait  droit à la damnation éternelle pour courir exactement le même risque…  A ce moment, le patron entra dans la boutique, et Kierkegaard attira son attention sur le fait qu’en tant que juif, il mettait son ouvrier dans une situation dangereuse. Rougissant sous l’insulte, le libraire répliqua : « Juif ou chrétien – quelle importance ? dès l’instant que l’on donne à chacun son dû et qu’on traite tous les hommes avec équité ?  Quelle importance ? répondit  Kierkegaard en éclatant d’un rire moqueur. Bien sûr, vous avez raison, on ne risque pas la prison pour cela. Mais si l’on est  juif – et qu’on le reste, on n’en ira pas moins directement en enfer. Adieu » (3)

« Adieu », en français! Occurrence  rare chez Kierkegaard qui n’avait qu’une connaissance rudimentaire de notre langue. Peut-être faut-il  voir ici  une perfidie supplémentaire, la flèche du Parthe en quelque sorte. Quoi qu’il en soit, le philosophe partit en claquant la porte. « Le patron, raconte Karup, m’assura que ce type était complètement cinglé. » Le jeune libraire n’en quitta pas moins, quelques jours plus tard, cette « situation dangereuse. »

En lisant le texte qui précède (et cela vaut également pour celui qui va suivre) nous sommes choqués, à juste titre, par ces manifestations  d’antisémitisme primaire. Sans prétendre  excuser  des propos qui nous semblent en effet intolérables, nous pouvons  chercher à les comprendre. Les juifs, assez peu nombreux, constituent au Danemark dans la première moitié du XIXème siècle une population de second rang encore mal intégrée. Rappelons que les mariages « mixtes » ne sont pas admis avant la fin du XVIIIème siècle (1798). En 1814  un décret royal accordera aux juifs des droits civiques identiques à ceux des autres danois. Encore l’application réelle tarde-t-elle à se faire et il faudra  attendre la révolution de 1848 pour que  l’égalité complète entre tous les citoyens soit effective dans  le pays. Le « racisme ordinaire » manifesté ici par Kierkegaard est celui de sa famille et de son milieu. Les victimes, au demeurant,  s’attendent à cette attitude et sont généralement préparés à  y répondre – comme on le voit à la réaction du libraire.

En outre, les lecteurs qui connaissent l’œuvre du philosophe seront   surpris par les   considérations étranges  développées dans  le récit  concernant Karup. Le philosophe Søren Kierkegaard écrit par exemple dans le Post-Scriptum : « Si un chrétien prie le vrai Dieu avec tiédeur, si un païen prie une idole avec passion, c’est le païen qui prie le vrai Dieu et le chrétien qui prie l’idole ». Est-ce bien le même homme qui peut affirmer ici tranquillement  que « si l’on est juif, on ira directement en Enfer » ? Et que penser de cette affirmation  selon laquelle il suffirait d’être au service d’un juif pour mériter la damnation ? Notre  Licencié en théologie  fait montre ici d’une dogmatique bienapproximative ! L’idée que le péché s’attraperait par  contagion,  comme une  maladie de peau,  semble  peu  compatible avec les analyses du Concept d’Angoisse et du Traité du Désespoir !

8)  Quoi qu’il en soit, cette anecdote peut être rapprochée d’une histoire (tout aussi regrettable d’ailleurs) mais dont la signification, et la chute sont tout de même très différentes. Les faits sont rapportés par A.F Schiødte et  confirmée par la victime elle-même.  

La victime, en l’occurrence était  le secrétaire de Kierkegaard, Israël Levin, que le philosophe aurait un jour félicité pour la  « chance  qu’il avait d’être juif ». Car, expliquait-il tranquillement  « n’être pas soumis à la  loi du Christ lui   permettait de jouir de la vie et se goberger à son aise ». Il faut rappeler  que Levin, comme Karup d’ailleurs,  faisait partie de cette  cohorte d’intellectuels sans le sou qui, au XIXème siècle, mouraient  littéralement de faim. Il est  probable qu’il fut surtout scandalisé  par l’impudence de l’accusation.  D’autant que Kierkegaard,  fin gastronome,  se « gobergeait », lui,  sans pudeur. En public, de préférence.

Toujours est-il que cette fois le « petit juif » habitué à subir toutes les avanies ne put en supporter davantage. Je doute qu’il ait claqué la porte, mais il prit sa veste, son chapeau,  et quitta l’appartement sans rien dire, laissant le patron terminer seul le travail en cours…

      9)  Si l’histoire de Levin est l’histoire d’un échec, puisque Kierkegaard finit par tomber lui-même dans le piège qu’il avait imaginée, celle de Rothe est en revanche tout à fait exemplaire. Etudiant, Kierkegaard se moquait souvent, et durement, de ses condisciples. Brøchner (op. cit.) rapporte le cas de cet apprenti théologien  que Kierkegaard se plaisait à ridiculiser.

«  Rothe avait  séjourné longtemps à l'étranger; il avait suivi des cours à Strasbourg  et ailleurs. Il était très fier de tout le savoir qu'il avait accumulé. Lorsqu'il le rencontrait, K. manquait rarement  de lui demander de présenter les données scientifiques les plus importantes tirées de ses voyages à l'étranger. Quand Rothe résumait ses derniers acquis en énonçant telle ou telle proposition,  K. arrivait toujours à lui démontrer que c'était quelque chose de très ancien. Ou bien il lui posait  de petites questions sur  « quelque chose qui ne lui paraissait pas tout à fait clair » dans ce qui avait été présenté, jusqu'à plonger le pauvre théologien, qui n'était pas très doué pour la pensée abstraite,  dans une telle confusion qu'il ne savait plus à quel saint se vouer. Quand il l'avait réduit à ce point, K. se souvenait brusquement qu'il était très pressé et devait absolument se rendre quelque part. Et il laissait ainsi le Licencié en pleine confusion, pour la plus grande joie des assistants. » Mais ce ne sont  que peccadilles. Les Souvenirs de Brøchner nous révèlent un Kierkegaard plus arrogant et plus  cruel encore.

      10)  Il évoque fièrement pour son ami Brøchner,   quelques souvenirs  d’un voyage fait en juillet/août 1840 à Sæding, la ville natale de son père. Comme ce dernier  avait fait  une donation  importante  pour aménager l’école du village,  le jeune Søren fut reçu en grandes pompes par les autorités locales. L'instituteur, par obligation professionnelle, s'activa tout particulièrement. « J'ai vraiment eu peur, disait Kierkegaard, que l'on dresse un arc de triomphe en mon honneur…! ». «  A la fin du séjour, au moment de quitter définitivement la bourgade,  il passe en voiture devant l'école. Les élèves étaient alignés pour chanter une chanson  composée par le maître en l'honneur du visiteur. C’est  le maître qui devait diriger l'exécution. Il en tenait une copie à la main et s'apprêtait  à donner le signal du début. La voiture s'arrêta près du maître, K. avec son sourire le plus aimable se pencha vers lui et prit le texte comme s'il voulait le lire. Aussitôt, il fit signe au cocher de continuer sa route; toute la préparation fut réduite à néant. L'instituteur qui ne savait pas son texte par cœur ne put  faire entonner la chanson. Les enfants restèrent muets et stupéfaits. Et la voiture de S.K. s'éloigna, tandis qu'il saluait d'un signe de tête en riant sous cape de la déception du maître. »

  Cet épisode  a suscité l’indignation des commentateurs. “This is a disgraceful story, and can only be excused, if at all, as a young man’s prank!” écrit par exemple Croxall (4). Le philosophe lui-même a dû finir par comprendre qu’il était loin d’avoir le beau rôle dans cette affaire. Lorsqu’il l’évoque, brièvement, dans son Journal, il ne fait pas la moindre allusion à  l’incident final et se contente de parler d’une cérémonie d’adieu. « Le maître d’école de la ville fit un discours très grave.  Le don fait à l’école prouvait que mon père avait dû être un grand ami des lumières. Je pouvais être persuadé  que l’instituteur travaillerait à leur diffusion dans la paroisse de Sæding. »(5)

 

                                               Analyse du  corpus 

 

    11) Les quatre récits  présentent un certain nombre de traits communs qui justifient leur présence dans le corpus. Leur signification,  à expliciter dans chaque cas particulier, est totalement dénuée d’ambiguïté: il s’agit manifestement dans tous les cas  d’une mauvaise plaisanterie, d’une farce ourdie et réalisée par Søren Kierkegaard. Avant d’examiner les traits distinctifs de chacun des récits, il convient  de montrer  plus précisément  ce qui permet  de les grouper dans la même catégorie.

a) Avouons d’abord que  notre connaissance des faits reste approximative. S’agissant d’évènements relativement lointains et de faible importance, concernant des personnages secondaires, n’ayant guère laissé de trace, il est impossible d’avoir une certitude absolue. Autant qu’on puisse savoir, ils ont dû se produire à peu près comme ils sont racontés. Ce qui nous incite à le penser, c’est précisément le constat d’une  large identité de structure entre des récits effectués par des personnes différentes, qui ne se connaissaient pas (ou peu).

b) Kierkegaard, auteur présumé des faits, en est parfois le « narrateur » (cf. le « Maître d’école »), mais il n’est  l’auteur d’aucun des  textes.

c) Ces récits ne concernent que des hommes. Les règles de la courtoisie en vigueur dans ce milieu interdiraient de ridiculiser ainsi gratuitement une personne du beau sexe.  Les différents protagonistes gravitent tous peu ou prou dans  le  même milieu « intellectuel ». Même les « maître d’école »  tient à affirmer son appartenance à la classe des « lettrés ».   De plus, et ce trait est essentiel, ils ont tous un statut inférieur à celui de Kierkegaard.

d) Les faits évoqués sont de gravité moyenne. Les conséquences matérielles (sur le plan juridique, économique, ou biologique) sont insignifiantes. Mais les  agressions qui sont  décrites ici peuvent avoir une signification psychologique, difficilement mesurable, mais incontestable.  Elles manifestent en tous cas  une malveillance calculée et un certain mépris pour les victimes.

c) Le scénario est toujours le même. Tout commence par une remarque anodine, qui a pour effet de rassurer la future victime. Puis intervient l’agression proprement dite, qui déconcerte l’interlocuteur. C’est le plus souvent une attaque verbale (« vous êtes en grand péril », « vous vous gobergez à votre aise ») Ce peut être une conduite inattendue (s’emparer du texte).  La dernière étape est la moins visible mais la plus intéressante : l’auteur de l’agression s’éclipse brusquement,  rendant toute réponse impossible. Comment, ou plutôt à qui  répliquer, si l’interlocuteur a disparu ? Tout se passe comme si Kierkegaard, en fin psychologue, avait  compris que cette disparition augmentait considérablement le retentissement de l’agression.

12) Les récits concernant le Maître d’école et Rothe peuvent être considérés comme des exemples de pièges fonctionnant parfaitement.  Les malheureux sont purement et simplement mystifiés par  le génial plaisantin, qui les roule joyeusement dans la farine. Il faut d’ailleurs reconnaître qu’il n’a aucun  mal à le faire. La différence (intellectuelle ou sociale) est telle, entre le persécuteur et sa victime, qu’ils n’ont guère de chance de triompher dans un combat trop inégal. Rothe,  a laissé le souvenir d’un brave homme – mais certes pas  d’une lumière... ! Quand au Maître d’Ecole (en fait simple bedeau d’une bourgade rurale à laquelle le père de Kierkegaard  avait fait une donation importante), il était écrasé d’avance par le brillant  étudiant de la Capitale. Nous laisserons ces sans-grade à leur obscur destin, pour nous pencher sur les affrontements, plus ambigus,  avec Karup et Levin.

Avec Karup, le combat est  inégal, mais on devine pourtant une obscure résistance.  La victime désignée est  un jeune commis que le philosophe guette depuis longtemps. Fort de son âge, de son savoir, de sa notoriété et de sa richesse (c’est, de plus, un  bon client de la librairie), Søren Kierkegaard mystifie assez facilement le timide adolescent, et ne se donne guère de mal pour justifier ses étranges affabulations « théologiques ». Déjà l’intervention inattendue du propriétaire, sa réplique immédiate et convaincante, sa colère visible (il rougit) et son franc parler déstabilisent en partie Kierkegaard. Mais il ne voit dans cette intervention  qu’un épisode insignifiant, puisque, quelques jours plus tard, le jeune homme quitte effectivement son emploi.

Nous avons toutefois omis  un détail qui risque de modifier l’interprétation des faits. Car il y a une suite, et elle mérite d’être contée. Le jeune homme, sans emploi, manqua rapidement de ressource.  Enfer ou pas, en attendant, il fallait bien vivre, et les temps étaient  difficiles.  Karl Frederik trouva finalement à s’employer dans une grande entreprise de la ville où il  resta deux ans. L’autobiographie qu’il rédige et publie peu avant de mourir (6) nous apprend, sans commentaire particulier, qu’il s’agissait de l’imprimerie Cohen ! Le piège avait sans doute fonctionné, mais il avait tout de même laissé échapper sa proie...

13)  L’histoire « Levin » présente une particularité unique (dans le corpus présenté – pas  dans la réalité !). Elle commence, comme toutes les autres, par une agression verbale qui vise à blesser ou à humilier. Levin y est habitué et il supporte  généralement les rebuffades sans sourciller. Mais ici Kierkegaard a mal mesuré ses forces, il frappe trop fort, en conjuguant agression personnelle et attaque ethnique. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Levin  n’est plus un jeune homme, il a derrière lui une œuvre hétéroclite mais respectable, il n’est pas totalement dépendant de Kierkegaard, et surtout, il a très mauvais caractère... Il n’accepte pas l’affront, mais, avec une grande intelligence de la situation, au lieu de se mettre en colère,  il réplique en assumant l’attitude habituelle de Kierkegaard. C’est lui qui quitte la pièce sans rien dire... Nous avons longtemps hésité à faire figurer dans le corpus des « agressions kierkegaardiennes » cet épisode insolite où l’on voit  la situation se renverser totalement, et le persécuteur devenir à son tour persécuté, abandonné à lui-même et à sa rage impuissante. Mais il nous a paru finalement nécessaire  de rappeler  que ce type d’agression, fondamentalement inégalitaire,  comporte malgré tout une part de risque et  qu’elle  peut toujours se retourner contre son auteur.  (sur Rothe )

  

NOTES

1) Sauf exceptions signalées en note, les passages que nous traduisons ou auxquels nous nous référons sont extraits  du remarquable Kierkegaards Truffet – et liv set af hans samtidige. (A la rencontre de Kierkegaard, une vie vue par ses contemporains).Copenhague 1966. Recueil de textes collectés et édités par M. Bruce H. Kirmmse. Une édition en anglais (Encounters with K.) a paru la même année aux Indiana University Press.

2) Lit. « Tu peux lui dire de me lécher le cul ! ».

3) Cf. Kirmmse op. Cit. P. 97

4) T.H. Croxall. Glimpses and Impressions of  S. Kierkegaard.1959 p. 22 note 5

5) Pap. III A 81. Trad. Gateau et Ferlov Journal t 1 p 124. Traduction retouchée.

6) Karl Frederik Karup. Mit Livs Roman . Copenhague 1864

Le « mauvais plaisant »
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