Né en 1794 ce fils de pasteur  entreprend des études de théologie à l’Université de Copenhague. Après une déception sentimentale il s’engage en 1819 comme aumônier sur un bateau. L’Afrique, Java, Manille, la Chine… Pendant un an et demi,  il écrit des poèmes (dont le célèbre  Délices du Danemark), l’amorce d’un roman et surtout un grand nombre d’aphorismes qui resteront sa contribution la plus décisive à la littérature danoise. En 1831 il sera nommé professeur de philosophie morale à l’université de Copenhague. Il est le professeur préféré de Kierkegaard et noue avec lui des relations d’amitié qui dureront jusqu’à sa mort. Il disparaît en 1838, à 44 ans. Son œuvre abondante et disparate, permet de deviner  une personnalité  tiraillée entre deux aspirations antagonistes.  En lui deux hommes  s’opposent : un romantique influencé par le Sturm und drang,  et un  fonctionnaire petit-bourgeois. Il écrit énormément, ébauche des plans gigantesques, qui  ne mènent à rien :  son œuvre est faite de fragments. Anarchie foisonnante d’un côté, culte de l’ordre, amour du vrai, du réel terre à terre de l’autre…C’est cette dernière  obsession qui s’exprime dans un article véhément de  1836: Raconter des histoires aux enfants.  Il s’élève  contre la publication des recueils de contes populaires. Au nom de l’insertion sociale, de l’adaptation nécessaire à la « réalité »,  il suggère qu’il serait « nuisible pour les enfants d’être transportés dans un monde imaginaire chatoyant, alors qu’ils n’ont  encore découvert qu’une infime portion du monde réel ».  La lecture des romans « a déjà  complètement perturbé l’esprit d’une partie de nos contemporains, a plongé leurs sentiments dans la confusion et les a fait tomber dans un perpétuel  somnambulisme, les a dégoûté de l’activité et leur a fait éprouver de la  répugnance pour les formes de la vie réelle ». Or (prétend-il),  cette « perturbation du développement intellectuel » serait tout simplement produite  «  par le fait qu’on raconte aux enfants un très grand nombre de contes de fées » ! Il va sans dire que la « psychologie de l’enfant »  dont il est fait ici étalage est parfaitement imaginaire. P.M. Møller, ou du moins sa moitié respectable  règle ses comptes avec son double romantique et turbulent.  En 1836, Kierkegaard a  23 ans. Il est atterré par les propos de son ami. Nous savons qu’il rencontrait très souvent Poul Møller.  Bien qu’aucun document n’en donne la preuve formelle, la question de savoir s’il faut raconter des histoires aux enfants a probablement été longuement discutée entre eux. Elle touchait un point   sensible chez Kierkegaard, grand lecteur de contes de fées et de récits légendaires. Il fut sans aucun doute révolté par le contenu, à ses yeux scandaleux, de cet article qu’il convient maintenant de citer in extenso.

Raconter des histoires aux enfants
Par Poul Martin Møller

Médecins et psychologues ont, grâce à de bons conseils  amené les parents et les amis raisonnables des enfants, à renoncer à plusieurs manières nuisibles de distraire ces derniers. Mais une habitude comme celle dont je vais parler, qui n’est pas rare de nos jours, n’a, que je sache, jamais encore été dénoncée. On a en effet pris l’habitude de divertir les enfants en leur racontant tout un tas d’histoires de nourrices, que l’on peut maintenant se procurer facilement, car il en existe plusieurs recueils, et même en danois. Au surplus, les hommes et les femmes qui se rendent surtout coupables de cette erreur appartiennent à la classe de la société dans laquelle l’étude du français et de l’allemand est à l’ordre du jour. Nous ne pensons absolument pas aux histoires de fantômes, contre lesquelles on s’est élevé si souvent, parce qu’elles sont censées transmettre aux enfants superstition et peur de rester tout seul dans le noir. Les jeunes générations ne deviennent pas si facilement superstitieuses, et, de toutes façons, il y a suffisamment de contes qui n’entrent pas dans cette  catégorie. Mais c’est une tout autre affaire de savoir s’il ne serait pas nuisible pour les enfants d’être transportés dans un monde imaginaire chatoyant, alors qu’ils n’ont  encore découvert qu’une infime portion du monde réel. Que cela soit tout à fait désastreux, nous pensons qu’un peu de réflexion en convaincra chacun aisément, sans même avoir besoin d’attendre le témoignage de l’expérience, que l’on connaîtra bien assez tôt. C’est un fait parfaitement établi que la lecture immodérée des romans  a complètement perturbé l’esprit d’une partie de nos contemporains, a plongé leurs sentiments dans la confusion et les a fait tomber dans un perpétuel  somnambulisme, les a dégoûté de l’activité et leur a fait éprouver de la  répugnance pour les formes de la vie réelle. De tels excès ne peuvent provenir que des orgies de lecture et de ce que, pendant leurs jeunes années, ces lecteurs ont  perdu entendement et imagination à force de subir cette piètre poésie. Cette  perturbation du développement intellectuel, produite par le fait qu’on raconte aux enfants un très grand nombre de contes de fées peut commencer dès qu’ils en comprennent  les mots les plus courants.   En effet les enfants écoutent des histoires avec plaisir, même lorsqu’ils n’en comprennent que de petits morceaux. L’abus de cette sorte de distraction, dont la plupart des enfants sont particulièrement friands, ne peut qu’entraver, ou altérer très profondément  le développement naturel de leur conscience. Lorsqu’on pense que le monde mental qui se construit pendant l’enfance va demeurer inchangé  pendant tout le reste de la vie, il est  normal d’être quelque peu prudent dans le choix des images dont on emplit volontairement la tête des enfants. Nul n’observe plus complètement et avec plus d’acuité la réalité qui l’entoure qu’un enfant sain et éveillé. C’est lui rendre un service essentiel que de se donner la peine de le renseigner de son mieux  lorsqu’en proie à son insatiable curiosité, il demande, du matin au soir des explications sur   ce qu’il voit et ce qu’il entend. On peut regretter que, bien souvent, on ne soit pas en mesure  d’étancher sa soif de savoir. Ceux qui ont la charge d’enfants feraient bien de suivre l’exemple de Wilhelm Meister, qui acquit de vastes connaissances pour donner à son fils Félix les explications qu’il demandait. Tout nouvel habitant du monde doit ressentir un immense besoin de connaître les choses qui sont autour de lui, sous ses pieds ou sur sa tête. Un besoin de s’orienter correctement sur la scène sur laquelle il se trouve lorsque sa conscience s’éveille. Un fort pressentiment l’habite : que sa vie dépend de la réalité tout entière, qu’il doit, pour être en accord avec la réalité,  savoir comment tout s’organise. On lui porte donc un grand préjudice en interrompant ses efforts passionnés pour posséder à fond le monde réel qui est le sien, en l’enfermant dans un monde imaginaire qui vient prendre une place disproportionnée dans sa conscience. Il peut s’approprier avec une force incroyable ce qui lui est proposé, et on le mène dans un monde imaginaire mensonger en détournant ainsi son attention des choses qu’il doit maîtriser à fond pour devenir un homme  de valeur. On lui apprend à marcher les  yeux ouverts sans rien voir, les oreilles ouvertes sans rien entendre, comme le fils de Götz von Berlichingen, qui apprit tellement de légendes de sa tante maternelle qu’il n’eut même pas le temps de remarquer le nom du château de son père. Il est ainsi entraîné à étreindre des nuages, à la place de Junon, maîtresse de l’atmosphère dans laquelle l’homme doit vivre et agir.
Nous ne pensons pas qu’il faille totalement refuser à l’enfant le plaisir d’entendre des histoires fantastiques ;  mais nous pensons d’abord qu’il ne faut pas lui en donner le goût trop tôt, ni l’entraîner dans un monde magique alors qu’il peut à peine s’exprimer clairement et que son champ d’expérience se limite à une ou deux pièces. C’est pourquoi il ne faut pas donner à l’enfant une trop grande quantité de ce genre de récit, et c’est contre cet abus que nous nous élevons ici. On habitue en effet les enfants à faire en petit ce que les adultes font en plus grand lorsqu’ils lisent des livres distrayants pour passer le temps. C’est à dire  parcourir une énorme quantité de productions des grands et des petits poètes, d’un regard si rapide qu’après un court laps de temps ils ne sont plus capables de répondre à la question de savoir s’ils ont lu tel ou tel livre. De la même façon, on fait passer le temps aux  enfants en leur racontant quelques-unes des mille petites histoires prises dans tel ou tel recueil. Cette gloutonnerie poétique les habitue à saisir ce qu’on leur raconte d’une façon si imprécise que leur tête est transformée en un véritable capharnaüm poétique, bourré de morceaux d’histoires de bonnes femmes venus de tous les pays.
C’était tout autre chose quand nous ne disposions pas encore de ces stocks de récits. Car alors il y avait dans chaque province un petit cycle d’histoires qui se transmettaient de génération en génération, et qui était si souvent raconté aux petits auditeurs  qu’ils pouvaient le répéter mot pour mot. Ils n’étaient pas  perturbés  par une trop grande masse d’histoires, ni habitués à une interprétation négligente et fragmentaire.
Si l’on veut distraire les enfants avec des récits poétiques, il faut les leur  enseigner de telle manière qu’ils puissent les raconter eux-mêmes. Ce précepte fut appliqué très scrupuleusement tant que la littérature enfantine ne fut conservée que par la tradition orale. Ce que les enfants lisent s’évanouit au contraire pour eux comme ce que l’on écrit  sur l’eau avec un bâton.
Il ne faut pas projeter devant leurs yeux un jeu, perpétuellement changeant et évanescent d’ombres chinoises, dont il ne leur reste rien. Au contraire on prive leur vie mentale de toute autonomie et de toute cohérence  interne et on les habitue à une recherche passive du plaisir, qui a toujours besoin de nouvelles stimulations de l’extérieur.
Au lieu de se contenter, comme autrefois, d’une anthologie nationale, faite de pièces autochtones ou naturalisées au cours des années, on régale  les enfants d’un fatras de divagations récupérées aux quatre coins du monde, ce qui constitue pour eux un régime aussi malsain que si on les nourrissait d’épices venues des cinq continents.
C’est surtout une aberration assez répandue que de faire des recueils de contes de nourrices pour les enfants. Ils pourraient avoir un grand intérêt pour l’historien des mentalités, qui fera une étude comparative de ces productions nationales, mais ils ne conviennent absolument pas aux enfants.

Poul Martin MØLLER

Note.
Le texte a été traduit à partir de "Om at fortælle Børn Eventyr" par Poul Martin Møller
Efterladte Skrifter, vol. 5 pp. 14/17. Première publication de cette traduction dans la revue Transversalité n° 78 (Avril/juin 2001) Nous remercions la direction de la revue d’avoir autorisé la publication de ce texte sur ce site Internet.
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