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Kierkegaard
et le paradoxe
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       André Lalande  définit ainsi le paradoxe : « ce qui est contraire à l’opinion généralement admise, à la prévision ou à la vraisemblance. »  Cette définition très générale peut s’appliquer à différentes situations.  Lalande évoque d’abord le  cas du  mauvais plaisant qui  développe  «…  [une] opinion soutenue sans conviction, pour le plaisir de s’amuser, de briller ou d’étonner les auditeurs ». De tels paradoxes  sont surtout  destinés à surprendre ou à  choquer l’auditeur naïf qui se laisse facilement impressionner.  Mais, à ces caricatures sans intérêt, on peut opposer   d’autres sortes de  paradoxes, ceux qui exposent  des vérités surprenantes, contraires  à l’opinion spontanée du plus grand nombre. C’est le cas des  paradoxes rationnels  de la philosophie ou de la science. Enfin - mais ici nous devons quelque peu oublier Lalande – certaines  conceptions religieuses  prétendent aller plus loin encore: la foi  permettrait d’atteindre  des vérités révélées qui ne sont ni vérifiables empiriquement ni démontrables rationnellement. Sans s’opposer frontalement à la raison, elles sont senties comme «  au dessus » : le croyant les admet sans preuve, en vertu d’un choix ou d’une expérience personnelle. Pour caractériser ces croyances, Kierkegaard, reprenant une  tradition qui remonte à Tertullien, emploie souvent le terme d’« absurde » -  pris naturellement  dans un sens non-péjoratif !  Ces trois types de paradoxes se rencontrent très fréquemment dans l’œuvre de Kierkegaard.  

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2) Les paradoxes « savants ».

Ces paradoxes ont le plus souvent  la forme  suivante :

   Tout le monde croit   que  P   -    Et voici pourquoi...

  Mais  en réalité c’est  non-P   -    Et voici pourquoi...

Le premier  paradoxe  qui nous retiendra est emprunté au Post-Scriptum .  Il développe l’idée  que, contrairement à ce que  tout le monde  pense, c’est parfois ce qui semble le plus facile, qui est en réalité le plus difficile. Kierkegaard entend démontrer cette thèse générale en s’appuyant sur un cas très particulier, qu’il estime exemplaire. Ce  qui « semble facile » - mais ne l’est pas!,  c’est  tout simplement  la subjectivité, le fait d’être un « sujet ». Voici le texte:

« On croit généralement qu’il n’est pas difficile d’être subjectif, et tout homme est évidemment tel quel un sujet. Et qui donc perdrait son temps à devenir ce que l’on est par nature: de toutes les tâches de la vie, c’est bien celle à laquelle il faut le plus se résigner. Évidemment, mais pour cette raison déjà, elle est très difficile et même la plus ardue de toutes, du fait justement que tout homme est par nature enclin à devenir autre chose , et plus qu’il n’est. Il  en est ainsi de toutes les tâches en apparence insignifiantes; c’est précisément leur apparente insignifiance qui rend leur accomplissement extrêmement difficile; la tâche en effet loin d’inviter directement et de stimuler l’esprit plein d’ardeur, semble au contraire le détourner d’elle, si bien qu’il faut un immense effort pour la découvrir, pour voir qu’elle consiste à découvrir cette tâche, c’est à dire qu’elle réside dans l’effort dont on est d’ordinaire dispensé. Rien ne rebute comme d’arrêter sa pensée à des choses simples qu’un homme simple connaît donc aussi; car même en déployant les plus grands efforts de pensée, on ne fait nullement « éclater sa différence [sa supériorité] aux yeux de l’homme charnel. Non le grandiose est  bien autrement alléchant. » ((O.C. Vol. 10, p. 122)

Commentaire:

On peut plaquer sans effort  les éléments fournis par le  texte sur la grille indiquée ci-dessus:

Tout le monde croit   que  P :  tout le monde croit qu’il  est facile d’être subjectif    

 

Et voici pourquoi... : Parce que tout homme est un sujet

 

Mais  en réalité c’est  non-P  :  Mais en fait c’est très difficile

 

Et voici pourquoi... : Parce que c’est une tâche insignifiante, donc rebutante, et en ce sens plus difficile que celles qui sont  généralement reconnues comme tel... Conclusion:  c’est parfois le  plus facile, qui est en réalité le plus difficile. C.Q.F.D.

1) Les paradoxes « ordinaires ».

Kierkegaard était un grand amateur de paradoxes. Nous n’en donnerons que quelques exemples, mais on pourrait facilement les multiplier. Il était bien connu dans son milieu familial   pour l’abus qu’il en faisant – durant sa jeunesse en tous cas.   Brøchner  décrit  dans ses  « Souvenirs »  la façon dont le jeune Søren  mystifiait sa famille en exposant   des contre-vérités  manifestes avec un sérieux imperturbable.  « Il s'amusait, dit Brøchner,  à développer de petits paradoxes. Ainsi je me souviens qu'un jour il avait stupéfié ses cousins en déclarant, avec le visage le plus sérieux du monde que le vieil abécédaire que nous utilisions dans notre enfance était l'un des livres les plus intéressants qui soient,  qu'il continuait à le lire régulièrement et en tirait grand profit. Un soir il participa à une partie de Boston. On y jouait en utilisant des variantes. L'une d'elles consistait à donner 17 cartes à 3 des joueurs et seulement une au quatrième; ensuite les trois premiers donnaient chacun 4 cartes au dernier.  Dans une maison où l'on jouait aux cartes avec sérieux et recueillement, la situation du quatrième homme était toujours considérée comme tout à fait déplorable. De nouveau Søren Kierkegaard les étonna beaucoup  en développant l'idée que c'était la situation la plus excellente qu'on puisse imaginer et qu'il ne souhaitait qu'une chose: être toujours le quatrième homme. C’est ça   qui serait le plus  excitant ! »

      Tout au long de sa vie, il semble avoir  multiplié les paradoxes les plus audacieux et les plus risqués.   C’est ainsi qu’A.  Wolff  raconte  un épisode - en lui-même insignifiant, au cours duquel une dame de la bonne société est prise en flagrant délit de mensonge. «  En un lieu où j’étais, arriva un jour une dame Boisen, une mère de famille bien connue pour son  extravagance. Elle s’assit, mais expliqua  qu’elle « ne pouvait parler tant elle avait été bouleversée par le sermon de Spang,   qu’elle avait entendu le jour-même à l’Eglise du Saint-Esprit… » Un peu plus tard entra un visiteur à qui l’on demanda ce qu’il avait pensé du sermon. « Mais, dit-il, Spang n’a pas prêché ! Il est malade … » Mme Boisen pâli, et  se défendit en disant : « Bien sûr ! Vous ne m’avez pas laissé  terminer. J’aurais dû dire : « il y a trois semaines, jour pour  jour… » Votre mémoire vous abuse, dit le visiteur. Ce jour-là,  Spang était à Roskilde ! »  On ne peut imaginer désaveu plus flagrant. D’autant que la dame en question était  bien connue pour son imagination féconde et quelque peu délirante… Le tout-Copenhague bourgeois et cultivé en fit longtemps des gorges-chaudes. Pourtant, à la surprise générale, Kierkegaard se fit fort d’ « expliquer », d’une façon qui lui paraissait « très simple »,  que  c’était bien Madame Boisen qui avait raison !  «  Quand je lui racontai cette histoire,  poursuit A. Wolff, Kierkegaard me  répondit : « Mais non ! c’est vous qui manquez d’imagination ! Oh! Bien sûr, J’ai aussi entendu parler d’elle, mais – peut-être a-t-elle simplement lu, un jour, on ne sait quand,   un sermon, d’on ne sait qui… Peut-être ce sermon a-t-il fait sur elle une impression si profonde qu’elle en a conservé une image très vive. En y repensant, elle a pu croire l’avoir entendu le jour-même…»  En tous cas, on peut dire  que Søren Kierkegaard, lui – ne manquait pas d’imagination ! Mais A. Wolff en conclut, d’une façon qui  me semble également excessive, que «  [Kierkegaard] … ne se souciait jamais de la réalité, et que  son esprit de contradiction le poussait à défendre des positions totalement invraisemblables. » Personnellement,  je n’irais pas aussi loin. Comment peut-on ne pas voir, dans cet effort désespéré pour justifier quand-même une déclaration aussi manifestement fausse, un grand sens de l’humour, et – peut-être - une forme de mépris à l’égard du milieu médiocre, conventionnel, sans imagination,  dans lequel il vivait ? (Extrait de KierkegaardsTruffet p..284 sq. (Lettre de A Wolff à H P Barfod 9/1/1870)

     Un autre cas de figure, très différent du précédent, se rencontre parfois  dans les écrits de Kierkegaard. Là encore, il s’agit d’un véritable paradoxe, c’est à dire d’un énoncé qui semble faux à première vue, mais dont l’auteur, au prix de raisonnements et de manipulations parfois complexes (mais toujours rigoureuses) finit par montrer qu’il est parfaitement vrai. Contrairement à ce qui se produisait dans l’exemple précédent,  extrait d’un ouvrage publié par Kierkegaard, le texte que nous allons examiner est emprunté à la Correspondance de Kierkegaard. De plus, il est particulièrement bref (quatre mots!) et tout à fait provoquant. On peut le lire dans une lettre à J. A. Kolderup-Rosenvinge (Correspondance de Kierkegaard  p. 300): «toute vérité est paradoxe» .

       Notons d’abord que Kierkegaard ne dit pas que tous les paradoxes sont vrais... Même si, à titre personnel, il tombe parfois dans le travers agaçant d’énoncer des contre-vérités flagrantes pour le plaisir de surprendre et de choquer, il sait bien qu’il ne suffit pas qu’un énoncé paraisse contradictoire ou saugrenu pour qu’il convienne eo ipso de l’adopter! Mais il dit seulement ici que «toute vérité est paradoxe», ce qui, on en conviendra, est entièrement différent.

          Toutefois, cette remarque ne nous avance guère car enfin l’ énoncé en question est  manifestement  faux, scandaleusement faux.La plupart des « vérités » sont en effet bien banales! Or nous l’avons rappelé plus haut, un énoncé, pour être dit «paradoxal»  doit  nécessairement comporter ces deux traits : il doit paraître faux , mais il doit être vrai. La première condition est bien réalisée (l’énoncé semble inacceptable) - mais qu’en est-il de la seconde ? Car  enfin il est  incontestablement proposée comme une vérité.

   Ce qui pose le problème très général de tout paradoxe : en quel sens, moyennant quelle(s) transformation(s) un énoncé   peut-il être tenu pour vrai alors qu’il paraît  faux ou absurde ? Posé en ces termes, le problème n’est plus très loin d’être résolu. Le principe général de la solution, dans ce cas de figure, réside  dans une réinterprétation de certains termes du problème. On ne pourra le prendre au sérieux qu’à condition de découvrir le (ou les) significations cachées qui le rend(ent)  acceptable. . Dans le cas  que nous avons évoqué, la « solution » est facile et immédiate. Le mot « vérité » ne peut manifestement pas être pris  dans le sens habituel d’énoncé conforme au réel mais dans le sens où l’on parle de ceux qui « cherchent  La  Vérité », c'est-à-dire l’explication ultime et (présentement) inconnue du monde: ce qu'on appelle plus volontiers aujourd’hui, le Sens : Pravda, pas Istina... Comme une telle « Vérité » - objet d’une quête longue (et peut-être interminable), est par définition un savoir caché, difficilement accessible, il est évident qu’elle se présentera sous une forme inattendue et surprenante à celui qui finira (peut-être) par la découvrir. Toute « Vérité » - en ce sens - est donc bien un paradoxe ! C.Q.F.D!

Le paradoxe  philosophique, après avoir connu quelque notoriété dans l’antiquité  (chez les stoïciens), a traversé une longue période de stagnation. Du  Moyen-âge au 18ème siècle, les penseurs les plus importants semblent n’en faire qu’un usage marginal, plus ludique que métaphysique !  Mais le dix-neuvième siècle, dans l’Europe entière, redécouvre le paradoxe, au moins comme un procédé d’exposition propre à attirer l’attention  du lecteur.  Le Grand Larousse du XIXème siècle  va plus loin encore et en fait l’instrument  par excellence de la recherche philosophique : « On peut dire d’un mot : il n’y a pas de philosophie sans paradoxe, parce que la philosophie est précisément la recherche des vérités cachées ou non apparentes  ». Søren Kierkegaard dit à peu près la même chose, de façon plus sobre et péremptoire : « Toute vérité est paradoxe ».

3) Le paradoxe et le religieux

 

  La démarche de Kierkegaard consiste d’abord à  attirer l’attention  sur les grands aphorismes  du christianisme (  « rendez à César …  », « jetez la première pierre …  » etc.) pour mettre en évidence leur caractère profondément paradoxal. Ainsi la société exige une punition que le Christ invite au contraire à suspendre , etc …

Mais ces paradoxes  ont perdu depuis longtemps leur mordant, et sont devenus des lieux communs sans surprise. Une  seconde forme,  plus créative, consiste à découvrir des paradoxes là où personne ne les voit. C’est ainsi qu’il  montre que l’amour de soi est littéralement requis par le christianisme : «  tu aimeras ton prochain comme toi-même. »  L’amour de soi n’est donc pas mauvais, mais au contraire nécessaire pour que l’amour d’autrui, et l’amour de Dieu, deviennent  possibles. Le niveau supérieur, si l’on peut dire, est atteint lorsque Kierkegaard  fait du paradoxe l’essence même du religieux.

Ce qu’il  appelle  le « paradoxe absolu » est un discours absolument « autre », qui fait éclater le cadre du discours ordinaire et  du discours savant .  Sa formule est bien connue depuis Tertullien : credo quia absurdum.  

Le renversement spectaculaire instauré par Tertullien consiste à affirmer qu’il ne faut pas « croire » bien qu’on ne comprenne pas, mais  plutôt  parce qu’on ne comprend pas.  Ce que Kierkegaard va traduire dans son langage :« Le paradoxe n’est pas une concession, mais une catégorie, une détermination ontologique qui exprime le rapport d’un esprit existant, connaissant, à la vérité éternelle. La connaissance doit comprendre qu’il y a quelque chose qu’elle ne peut pas comprendre. [Elle doit donc] s’appliquer à se comprendre elle-même [et pour cela] établir le paradoxe. »  J t 2 p 92 Pap VIII A 11. Lorsqu’il demande à la connaissance de « se comprendre elle-même », il veut dire simplement qu’elle doit  connaître ses limite. « Etablir le paradoxe » ne signifie pas  transgresser ces limites, accéder de façon imaginaire à l’autre monde (l’illusion « métaphysique »),  ni non plus  se contenter du donné tel qu’il est connu à un moment donné – ( empirisme)  – mais accèder à ce que Kierkegaard appelle  un « pressentiment » de l’au-delà .

Il  a fait la théorie du  pressentiment   dans "Ou bien... Ou bien". On peut la résumer en quelques mots: avant d'être capable d'explorer un domaine  inconnu, on peut « s'en faire une idée » en parcourant ses confins, en suivant, de l'extérieur, ses frontières. "J'imagine, écrit le jeune Kierkegaard,  deux pays limitrophes; l'un m'est assez familier et l'autre, totalement étranger, sans qu'il me soit permis d'y pénétrer, malgré tout mon désir: rien ne m'empêche pourtant de m'en faire une idée.  Il me suffit de suivre toujours la frontière du pays connu: ce  procédé me permet de décrire le pourtour de la terre étrangère et de m'en faire une idée générale sans y avoir jamais mis le pied.   (...) je me console grâce au paradoxe selon lequel on peut aussi faire une sorte d'expérience dans l'ignorance et le pressentiment... » (1). "Ou bien ... Ou bien" Trad fr  Ed R Laffont. Coll. "Bouquins" p 68 . C’est pourquoi l’ « élimination de la  théologie savante » de ses préoccupations personnelles,  n'exclut pas, bien au contraire, « un rapport intime avec le divin », Mais c’est, on l’aura compris, un rapport étrange, ou plutôt paradoxal, fondé sur l’infinie distance qui les sépare, et non sur quelque proximité ... Malgré (ou  grâce à ?) cette distance infinie, il peut espérer  retrouver ce qu’il appelle « les  plus profondes racines » de sa vie, par quoi il est, dit-il, «comme greffé sur le divin".

1) C’est moi qui souligne. J.P. M.

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Conclusion

Le philosophe ne saurait dire si les paradoxes de l’existence se dissipent comme par enchantement dans la transparence de la foi, ou s’ils brouillent définitivement notre vue. Kierkegaard disait : «  n’attendez pas de « voir » la Vérité pour y croire. Commencez d’abord par croire. Et vous verrez ... peut-être. »  C’est là, de tous ses paradoxes, le plus facile à comprendre, et le plus difficile à accepter. Pour qui ne « croit »  pas.