
André Lalande définit ainsi le paradoxe : « ce qui est contraire à l’opinion
généralement admise, à la prévision ou à la vraisemblance. » Cette définition très
générale peut s’appliquer à différentes situations. Lalande évoque d’abord le cas
du mauvais plaisant qui développe «… [une] opinion soutenue sans conviction,
pour le plaisir de s’amuser, de briller ou d’étonner les auditeurs ». De tels paradoxes
sont surtout destinés à surprendre ou à choquer l’auditeur naïf qui se laisse
facilement impressionner. Mais, à ces caricatures sans intérêt, on peut opposer
d’autres sortes de paradoxes, ceux qui exposent des vérités surprenantes, contraires
à l’opinion spontanée du plus grand nombre. C’est le cas des paradoxes rationnels
de la philosophie ou de la science. Enfin -
2) Les paradoxes « savants ».
Ces paradoxes ont le plus souvent la forme suivante :
Tout le monde croit que P -
Mais en réalité c’est non-
Le premier paradoxe qui nous retiendra est emprunté au Post-
« On croit généralement qu’il n’est pas difficile d’être subjectif, et tout homme est évidemment tel quel un sujet. Et qui donc perdrait son temps à devenir ce que l’on est par nature: de toutes les tâches de la vie, c’est bien celle à laquelle il faut le plus se résigner. Évidemment, mais pour cette raison déjà, elle est très difficile et même la plus ardue de toutes, du fait justement que tout homme est par nature enclin à devenir autre chose , et plus qu’il n’est. Il en est ainsi de toutes les tâches en apparence insignifiantes; c’est précisément leur apparente insignifiance qui rend leur accomplissement extrêmement difficile; la tâche en effet loin d’inviter directement et de stimuler l’esprit plein d’ardeur, semble au contraire le détourner d’elle, si bien qu’il faut un immense effort pour la découvrir, pour voir qu’elle consiste à découvrir cette tâche, c’est à dire qu’elle réside dans l’effort dont on est d’ordinaire dispensé. Rien ne rebute comme d’arrêter sa pensée à des choses simples qu’un homme simple connaît donc aussi; car même en déployant les plus grands efforts de pensée, on ne fait nullement « éclater sa différence [sa supériorité] aux yeux de l’homme charnel. Non le grandiose est bien autrement alléchant. » ((O.C. Vol. 10, p. 122)
Commentaire:
On peut plaquer sans effort les éléments fournis par le texte sur la grille indiquée
ci-
Tout le monde croit que P : tout le monde croit qu’il est facile d’être subjectif
Et voici pourquoi... : Parce que tout homme est un sujet
Mais en réalité c’est non-
Et voici pourquoi... : Parce que c’est une tâche insignifiante, donc rebutante, et en ce sens plus difficile que celles qui sont généralement reconnues comme tel... Conclusion: c’est parfois le plus facile, qui est en réalité le plus difficile. C.Q.F.D.
1) Les paradoxes « ordinaires ».
Kierkegaard était un grand amateur de paradoxes. Nous n’en donnerons que quelques
exemples, mais on pourrait facilement les multiplier. Il était bien connu dans son
milieu familial pour l’abus qu’il en faisant – durant sa jeunesse en tous cas.
Brøchner décrit dans ses « Souvenirs » la façon dont le jeune Søren mystifiait
sa famille en exposant des contre-
Tout au long de sa vie, il semble avoir multiplié les paradoxes les plus audacieux
et les plus risqués. C’est ainsi qu’A. Wolff raconte un épisode -
Un autre cas de figure, très différent du précédent, se rencontre parfois dans
les écrits de Kierkegaard. Là encore, il s’agit d’un véritable paradoxe, c’est à
dire d’un énoncé qui semble faux à première vue, mais dont l’auteur, au prix de raisonnements
et de manipulations parfois complexes (mais toujours rigoureuses) finit par montrer
qu’il est parfaitement vrai. Contrairement à ce qui se produisait dans l’exemple
précédent, extrait d’un ouvrage publié par Kierkegaard, le texte que nous allons
examiner est emprunté à la Correspondance de Kierkegaard. De plus, il est particulièrement
bref (quatre mots!) et tout à fait provoquant. On peut le lire dans une lettre à
J. A. Kolderup-
Notons d’abord que Kierkegaard ne dit pas que tous les paradoxes sont vrais...
Même si, à titre personnel, il tombe parfois dans le travers agaçant d’énoncer des
contre-
Toutefois, cette remarque ne nous avance guère car enfin l’ énoncé en question
est manifestement faux, scandaleusement faux.La plupart des « vérités » sont en
effet bien banales! Or nous l’avons rappelé plus haut, un énoncé, pour être dit «paradoxal»
doit nécessairement comporter ces deux traits : il doit paraître faux , mais il
doit être vrai. La première condition est bien réalisée (l’énoncé semble inacceptable)
-
Ce qui pose le problème très général de tout paradoxe : en quel sens, moyennant
quelle(s) transformation(s) un énoncé peut-
Le paradoxe philosophique, après avoir connu quelque notoriété dans l’antiquité
(chez les stoïciens), a traversé une longue période de stagnation. Du Moyen-
3) Le paradoxe et le religieux
La démarche de Kierkegaard consiste d’abord à attirer l’attention sur les grands aphorismes du christianisme ( « rendez à César … », « jetez la première pierre … » etc.) pour mettre en évidence leur caractère profondément paradoxal. Ainsi la société exige une punition que le Christ invite au contraire à suspendre , etc …
Mais ces paradoxes ont perdu depuis longtemps leur mordant, et sont devenus des
lieux communs sans surprise. Une seconde forme, plus créative, consiste à découvrir
des paradoxes là où personne ne les voit. C’est ainsi qu’il montre que l’amour de
soi est littéralement requis par le christianisme : « tu aimeras ton prochain comme
toi-
Ce qu’il appelle le « paradoxe absolu » est un discours absolument « autre », qui fait éclater le cadre du discours ordinaire et du discours savant . Sa formule est bien connue depuis Tertullien : credo quia absurdum.
Le renversement spectaculaire instauré par Tertullien consiste à affirmer qu’il ne
faut pas « croire » bien qu’on ne comprenne pas, mais plutôt parce qu’on ne comprend
pas. Ce que Kierkegaard va traduire dans son langage :« Le paradoxe n’est pas une
concession, mais une catégorie, une détermination ontologique qui exprime le rapport
d’un esprit existant, connaissant, à la vérité éternelle. La connaissance doit comprendre
qu’il y a quelque chose qu’elle ne peut pas comprendre. [Elle doit donc] s’appliquer
à se comprendre elle-
Il a fait la théorie du pressentiment dans "Ou bien... Ou bien". On peut la résumer
en quelques mots: avant d'être capable d'explorer un domaine inconnu, on peut « s'en
faire une idée » en parcourant ses confins, en suivant, de l'extérieur, ses frontières.
"J'imagine, écrit le jeune Kierkegaard, deux pays limitrophes; l'un m'est assez
familier et l'autre, totalement étranger, sans qu'il me soit permis d'y pénétrer,
malgré tout mon désir: rien ne m'empêche pourtant de m'en faire une idée. Il me
suffit de suivre toujours la frontière du pays connu: ce procédé me permet de décrire
le pourtour de la terre étrangère et de m'en faire une idée générale sans y avoir
jamais mis le pied. (...) je me console grâce au paradoxe selon lequel on peut
aussi faire une sorte d'expérience dans l'ignorance et le pressentiment... » (1).
"Ou bien ... Ou bien" Trad fr Ed R Laffont. Coll. "Bouquins" p 68 . C’est pourquoi
l’ « élimination de la théologie savante » de ses préoccupations personnelles, n'exclut
pas, bien au contraire, « un rapport intime avec le divin », Mais c’est, on l’aura
compris, un rapport étrange, ou plutôt paradoxal, fondé sur l’infinie distance qui
les sépare, et non sur quelque proximité ... Malgré (ou grâce à ?) cette distance
infinie, il peut espérer retrouver ce qu’il appelle « les plus profondes racines »
de sa vie, par quoi il est, dit-
1) C’est moi qui souligne. J.P. M.
Conclusion
Le philosophe ne saurait dire si les paradoxes de l’existence se dissipent comme
par enchantement dans la transparence de la foi, ou s’ils brouillent définitivement
notre vue. Kierkegaard disait : « n’attendez pas de « voir » la Vérité pour y croire.
Commencez d’abord par croire. Et vous verrez ... peut-