Sœren Kierkegaard éducateur
Essai sur quelques miettes pédagogiques
Introduction
Sœren Kierkegaard est justement connu pour son oeuvre littéraire et philosophique.
L'écrivain est apprécié pour ses romans qui font date dans l'histoire de la prose
danoise, le psychologue est célèbre pour ses analyses (de l'angoisse, du désespoir...
) et le moraliste pour sa conception de l'existence humaine. C'est aussi un brillant
essayiste littéraire, critique perspicace d'Andersen, Goethe, etc... C'est un théoricien
de l'art, et aussi (surtout ?) un auteur "religieux". Mais enfin ce n'est pas un
pédagogue.
Il est vrai qu'il enseigne le latin pendant deux ans dans le collège où il avait
fait ses études. Ce n'est qu'un gagne pain d'étudiant qu'il s'empresse d'abandonner
dès qu'il en a la possibilité. Il soutient une thèse de doctorat, et aura droit
au titre de "Magister". Pourtant il ne devient pas professeur d'université... En
1844, il envisage de donner une série de cours (sur la "dialectique de la communication") :
la préparation ne va pas au-delà de la deuxième conférence et le projet est rapidement
abandonné. Ce n'est donc à proprement parler ni un théoricien ni un praticien de
l'éducation. Dans ces conditions, pourquoi parler de "Kierkegaard éducateur? » D'abord
parce que ce célibataire était fasciné par l'enfance, et prenait grand plaisir à
communiquer avec des enfants. Il consacre de nombreux textes à l'enfant et à son
évolution. « Maintes et maintes fois nous trouvons dans l’œuvre, qu'il s'agisse des
ouvrages pseudonymes ou des écrits édifiants, des descriptions vivantes de l'enfant
et de l'enfance qui constituent une trame significative. Ce sont des situations
amusantes ou émouvantes, décrites de façon poétique, ou bien de subtiles observations
psychologiques souvent utilisées comme exemples pour mener le lecteur à une compréhension
plus profonde des rapports entre les hommes ou du rapport à Dieu. » écrit par exemple
Grethe Kjaer dans une étude consacrée à l'enfance chez Kierkegaard. Ensuite parce
que certains aspects de sa pensée ont pu intéresser et même influencer les éducateurs.
Nous ne manquerons pas de les signaler chemin faisant.
Même s'il n'est pas un professionnel de l'éducation, il s'intéresse visiblement
à ce domaine. Il en parle très souvent ; rares sont les écrits qui ne font pas au
moins allusion à ce sujet. D'où vient cet intérêt ?
A tort ou à raison, Kierkegaard a le sentiment très vif qu’il avait « sauté par-dessus
l’enfance et la jeunesse », que son éducation personnelle a été « une folie ». "A-t-on
jamais fait pire tort à quelqu'un comme d'avoir élevé un enfant dans la conception
la plus idéale de la vie et avec le plus de rigueur et là-dessus avec cette empreinte
éternellement inoubliable, de l'avoir expédié dans le monde ! Celui qui pousse un
enfant au jeu et à la débauche, humainement parlant ne lui fait pas si grand tort
- car ce n'est tout de même pas pour cela qu'on vous persécute. Mais regardez le
produit de cette éducation sévère; élevé comme si les hommes étaient de la famille
des dieux et qu'ensuite on l'envoie au milieu de cette race animale qu'est l'homme
: en voilà un qui aura à souffrir. Rien que de supporter tous les jours cette affreuse
double vue où, quand il tourne les yeux en lui-même et examine sa vie à l'échelle
des exigences de l'idéal, il voit son infinie distance encore de la moindre perfection..."
Bien souvent la construction imaginaire d'une éducation idéale - ou simplement meilleure
- sert à compenser le déficit éprouvé, ou supposé. En somme refaire par la pensée
une éducation perçue comme insuffisante ou ratée. Donner, ou envisager de donner
aux autres ce qui nous a manqué peut être une façon de se le donner à soi même.
Lorsque le jeune Sœren s'interroge sur son avenir et se pose le problème du choix
d'un métier, il développe des rêveries qui tournent toutes autour des métiers de
la communication - comme on dit aujourd'hui. Il se voit comédien, pasteur, professeur,
"poète", psychiatre. Mais aussi policier - une sorte de policier-psychologue capable
de se mettre à la place des coupables pour deviner leurs motivations, et les aider
à s'amender... Bref il s'agit toujours de comprendre l'autre, d'agir sur lui pour
le transformer, l'aider à se développer. Pour des raisons différentes, ces fantasmes
professionnels resteront sans lendemain. Décidément, il ne sera ni pasteur ni professeur.
Il sera écrivain. Un écrivain qui conçoit essentiellement son activité littéraire
comme une entreprise d'éducation." ( ... ) Education, éducation, c'est le besoin
du monde. C'est ce dont j'ai toujours parlé; c'est ce que j'ai dit à Christian VIII,
et c'est ce que de toutes choses on tient pour la plus superflue. "
Ecrivain-éducateur. Pour un auteur du XIX° siècle, c'est presque un pléonasme. Les
grands romantiques (on pense à Lamartine, à Hugo, mais surtout, pour le Danemark,
à Grundtvig) se voyaient facilement comme des manières de Prophètes, éclairant la
route de l'humanité. Kierkegaard, conserve une part de cette ambition. Il n'est
pas le grand Visionnaire qui voit plus loin que les autres. Mais il garde le sentiment
d'une responsabilité vis à vis du Peuple à "éclairer". L'Educateur est comme une
version plus modeste du Mage. Même s'il ne croit pas bénéficier de révélations transcendantes,
il conserve une vocation, et comme une obligation morale de guider ses lecteurs "sur
le chemin de la vie".
A ce trait, caractéristique de l'époque, s'ajoute, chez Kierkegaard, une préoccupation
plus personnelle, sans doute liée à ce besoin profond de "refaire son éducation"
que nous avons évoqué. Il n'est pas seulement attentif aux effets à produire chez
les autres, il écrit également pour lui-même " ad se ipsum". L'écriture vise à favoriser
le développement, la maturation de sa personnalité, et peut être considérée comme
un processus d'auto éducation.
*
Malgré son importance, le thème de l'éducation n'a guère retenu l'attention des
commentateurs. Pourtant, comme nous l'avons dit, les réflexions sur l'éducation sont
nombreuses dans l’œuvre publiée et dans les notes du journal. Nombreuses et si variées
que le problème se pose de les organiser. Sous la rubrique un peu vague de l"'éducation"
peuvent se ranger des considérations de nature et de portée très différentes.
D'abord on trouve des récits, ou fragments de récits plus ou moins autobiographiques,
portant sur son éducation personnelle, ses rapports avec son père, ses professeurs.
On trouve aussi, c'est même l'un des éléments les plus populaires de la pensée de
Sœren Kierkegaard, une description minutieuse des stades du développement humain.
Des notes sur la littérature enfantine, les contes, etc. ... Les textes publiés
comportent également des indications pratiques et quasiment techniques sur la transmission
des savoirs et des savoir-faire. Il y là l'amorce d'une pédagogie kierkegaardienne,
qui porte, il est vrai, principalement sur l'inculcation des valeurs éthiques et
religieuses. Dans l'ordre plus proprement philosophique, on trouvera une réflexion
critique sur les concepts principaux qui touchent à l'éducation, à commencer par
l'analyse du concept d'éducation lui-même, et du concept de communication. Mais aussi
une méditation sur les finalités ultimes de toute formation - en particulier celle
qu'il s'efforce de promouvoir. Et enfin une analyse auto-critique de son oeuvre
personnelle, mettant en évidence les stratégies utilisées.
*
Ce qui frappe d’abord, lorsqu’on lit Kierkegaard, c’est une virulente critique
de l’enseignement. Critique qu’on est tenté de rapprocher de la moderne « anti-pédagogie ».
Ce serait une erreur grossière : l'élève, l’étudiant Kierkegaard éprouvait respect
et affection pour certains de ses maîtres. Les plus sévères. Il ne « conteste »
jamais l’autorité d’un professeur, et lui reprocherait plutôt d’en manquer.
Et cependant, dans les Papirer et dans ses œuvres publiées il dénonce inlassablement
les effets nocifs de « l'abondance de l'enseignement » . On pourrait sans difficulté
multiplier les références : « Le malheur foncier du monde est ce sacré enseigner
et enseigner et que cette queue leu leu de découvertes croissantes met de plus en
plus les hommes à même d'enseigner en grand et sans y engager leurs personnes » (Pap.
XI A 16). « ... Un professeur, ça dispose de toute la kyrielle des penseurs depuis
la Grèce jusqu'à hier; c'est comme si le professeur était au-dessus d'eux tous. eh
bien, merci ! Naturellement il est quelque chose d'infiniment au-dessous » (Pap.
XI A 609). « Eurêka !Je le tiens ! Le Professeur : ce sera au fond l'analogue de
Don Quichotte. Peut-être même une figure d'un comique plus profond. Quelqu'un sans
l'ombre d'une idée ou de quelque chose d'humain pour ce qui serait de s'enthousiasmer
soi-même, de vouloir agir et vivre en conformité avec les modèles; mais qui croit
qu'il s'agit de question savante » (Pap. XI A 633)
Il y a un parallélisme frappant entre les invectives jetées contre le professeur
et les sarcasmes réservés au prêtre. La même surprenante accusation est reprise contre
l'un et contre l'autre. L"Instant" consacre un chapitre entier à décrire le cannibalisme
des prêtres « … le prêtre, en son confortable presbytère de campagne a la perspective
de l'avancement. Sa femme est l'embonpoint même et la progéniture fait honneur aux
parents. Et tout cela grâce aux souffrances des magnifiques, du sauveur, de l'apôtre,
du témoin de la vérité. C'est d'eux que le prêtre vit et se nourrit, d'eux qu'il
rassasie les siens en jouissant allégrement de la vie. Il garde ces magnifiques
dans le saloir. »Mais bien avant, l'accusation d'anthropophagie avait été portée
contre le professeur - ce « monstre de non-homme », qui parle au lieu d'exister,
et a besoin de la chair des vrais penseurs pour nourrir son discours : « Les professeurs
aiment à avaler un penseur existentiel pour donner sang et chaleur vitale à leurs
paragraphes quelques temps ». Cette absorption n'a d'ailleurs qu'un effet limité.
Le cours reste un discours vide d'où toute vie a disparu: c'est pourquoi il éveille
un désir qu'il ne peut satisfaire. On trouverait facilement l'écho de cette frustration
dans les réactions du jeune Kierkegaard au cours de Schelling sur la « Philosophie
de la Révélation » en 1841. "Les dire des philosophes sur la réalité sont souvent
aussi décevants que la lecture de l'enseigne chez le brocanteur: "Ici on repasse".
On apporte son linge et l'on est dupé : l'enseigne est à vendre » Le cours du
professeur, qui prétendait mettre en face du réel lui-même, se contentait de jongler
avec le concept de réalité. Kierkegaard montre donc qu’il y a pauvreté essentielle
et pléthore envahissante du discours professoral. C'est justement parce qu'il est
vide que ce discours prolifère à l'infini. Il ne nourrit pas, mais gonfle l’esprit
comme une baudruche, et finalement, étouffe. Le remède que Kierkegaard propose c'est
d'abord une sobriété qui va jusqu'à l'abstinence "Estimer qu'on ne doit pas enseigner
est dans ma pensée le signe qu'on a vraiment compris le désordre de notre époque
qui consiste justement en l'abondance de l'enseignement " . En ce qui le concerne,
il refuse que son message soit assimilé à un "enseignement" : « ...au sens le plus
strict, je ne suis pas un "docent " : "la chose prêterait par trop à rire... ". Et
dans un monde où chacun se croit désigné pour enseigner à tous « la seule chose
que je demande est d'être désigné comme le seul qui ne peut pas enseigner »
*
« … le seul qui ne peut pas enseigner » Voici l’homme que nous envisageons de présenter
comme. éducateur ! Il est clair qu’il dénonce, d’un geste devenu aujourd’hui banal,
la disparition du "concept d'éducation dans l'acception antique de ce terme". Il
rappelle que "L'antiquité accordait un grand prix à l'éducation d'un homme; elle
entendait par là un développement harmonieux du support des divers dons, talents
et dispositions naturelles de la personnalité éthique au sens du caractère. De notre
temps l'on semble n'avoir rien de plus pressé que de supprimer cette éducation pour
mettre au contraire l'accent sur l'instruction. L'on entend donner au jeune homme,
rapidement et aussitôt que possible, un enseignement vaste et divers." (…) "L'on
semble aujourd'hui penser que si toutes les mesures sont prises pour assurer l'enseignement
de l'enfant (en langues, mathématiques, religion, etc.), il s'éduquera bien tout
seul pour le reste." (ibid.) C'est bien pourquoi il refuse si violemment, le discours
magistral, qui se satisfait de transmettre du savoir et propose son œuvre, romanesque
ou « édifiante », comme une vaste entreprise d’éducation. Il s’adresse à son lecteur
pour l’aider à se développer, à se « former ». Il construit ainsi un véritable « projet
éducatif », définissant le souverain bien, la « finalité ultime » qu’il se propose
d’atteindre et de faire atteindre. Mieux encore, il cherchera à préciser les étapes
principales par lesquelles devra passer l’ « apprenant » pour atteindre l’idéal ou
au moins s’en approcher. Enfin il trouvera la méthode, le procédé adapté au public
concerné et aux fins poursuivies.
Comme nous le verrons, il s’agit d’une entreprise éducative bien particulière.
Elle ne vise pas l’enfant, mais plutôt l’adulte, tous les adultes – sous la seule
réserve, qui n’est pas négligeable, qu’ils soient capables d’accéder à la compréhension
des artifices kierkegaardiens.
D'autant qu’elle s’appuie essentiellement sur l’écrit: Kierkegaard passe sa vie
la plume à la main, laissant, en plus de ses œuvres publiées, des milliers de feuilles
de papier griffonnées. C'est par le "médium" du livre qu’il tente d'exercer une influence
déterminante sur ses contemporains. Sa pédagogie repose essentiellement sur une
rhétorique. C’est pourquoi notre recherche devra indiquer les procédés proprement
littéraires utilisés par l’auteur.. .
Mais si Kierkegaard se présente dans son « activité littéraire » comme un véritable
éducateur, nous verrons que cette « pratique pédagogique » est étroitement solidaire
d’une vision d’ensemble de l’éducation. L’auteur ne se contente pas de chercher à
agir, par le biais de son œuvre sur un lectorat diffus, mais il fait, très explicitement,
la théorie de cette action, et de toute action pédagogique en général. Nous aurons
à dégager les grandes lignes de la « philosophie de l’éducation » sur laquelle repose
toute l’entreprise.
I L’ŒUVRE ET SON PROJET EDUCATIF
Kierkegaard a toujours refusé d’être considéré comme un philosophe qui construit
un palais d’idées abstraites. Il revendique le statut de penseur subjectif existant.
Plutôt qu'une cartographie abstraite des essences, il s'agit de produire une pensée
de l'existence humaine. L’élaboration des concepts abstraits n’est certes pas refusée,
bien au contraire. Mais le penseur subjectif cherche toujours à produire des concepts
"constamment rapportés" à l’expérience vive : des concepts issus de l’expérience
et permettant de l’analyser. Pratiquement, cela signifie qu’il faut partir de sa
propre expérience. Il cherche à déterminer le but de l’existence humaine en s’interrogeant
d’abord sur son but personnel dans la vie. Que dois-je faire ? A quoi dois-je consacrer
ma vie ?
Quod vitae sectabor iter ? C'est la question fondamentale que la tradition assigne
à la philosophie morale, et que tout homme se pose un jour ou l'autre. Sœren Kierkegaard
l'aborde dans un texte souvent cité, dont le caractère autobiographique ne fait
pas de doute, bien que son statut littéraire ait pu être discuté (s’agit-il d’un
projet de lettre ou, comme le pense Fenger, du brouillon d’un roman par lettres ?)
"Ce qui me manque au fond, c'est de voir clair en moi, de savoir ce que je dois faire
(...) Il s'agit de comprendre ma destination, de voir ce que Dieu veut que je fasse
(...)" Il est clair qu'il ne se satisfera pas d'une activité exclusivement tournée
vers l'extérieur : "Il ne me sert à rien de me jeter dans le monde." De même, la
vie d'acteur, à laquelle l'auteur du texte a pensé un moment n'est qu'un "succédané
d'existence", qui procure - tout au plus – "une certaine distraction". En réalité
la quête essentielle est avant tout recherche de savoir, aspiration à une vérité.
Et pourtant, malgré leur incontestable valeur intrinsèque, seront écartées les entreprises
de pure connaissance : la théologie savante, la philosophie, les sciences de la nature.
La religion, disséquée par les théologiens peut servir à la "propagande", elle n'a
"pour moi et pour ma vie" qu'une "signification de surface". Les systèmes philosophiques
développent des vérités "froides et indifférentes". Les découvertes scientifiques
elles-mêmes n'apportent que des "joies instantanées", qui ne laissent "aucune
empreinte profonde en moi-même."
Cette tâche que Dieu m'assigne, c'est donc bien la recherche d'une vérité, mais "d'une
vérité pour moi. Il s'agit de trouver l’idée pour laquelle je puisse vivre et mourir.
" Voilà le trésor absolu, la valeur suprême à conquérir, source d'une satisfaction
intense et durable la "perle pour laquelle (ceux qui l'ont trouvée) vendent tout,
même leur vie." Le mouvement du texte peut faire penser aux acrobaties de la dialectique
hégélienne. On part d’une sorte de récit platement autobiographique, confession ou
confidence d’un jeune homme qui cherche son but dans la vie. Il découvre que ce
ne peut être que la recherche de la vérité. Premier renversement : la vérité, par
définition, est universelle. Et pourtant non, puisqu’il ne s’agit pas de chercher
une vérité impersonnelle et objective, mais au contraire ma vérité, celle pour
laquelle je veux vivre et mourir. Nous pensions avoir quitté le monde de la subjectivité,
et nous sommes à son comble ! Et là, deuxième renversement. Cette pointe extrême
de la subjectivité recèle l’universalité la plus large. La vérité-pour-moi n’est
pas une valeur strictement individuelle, l’objet d’une préférence particulière, mais
la Valeur absolue qui est recherchée en réalité par tous : ce n’est pas seulement
moi qui la recherche, mais tous les hommes …
Tout ceci reste un peu déclamatoire et finalement, assez vague. En quoi consiste
une telle vérité qui ne relève ni de la connaissance rationnelle ni de la croyance
religieuse, entendue au sens habituel du mot ? Reconnaissons que nous ne le savons
pas encore. Peut-être Kierkegaard ne le sait-il pas non plus, même s'il en a le
pressentiment. N'oublions pas que l'auteur de ce texte au statut imprécis est un
tout jeune homme, un étudiant de 22 ou 23 ans (la date de la rédaction n'est pas
connue avec précision). Pourtant les éléments que l'on peut en dégager forment comme
l'esquisse de sa pensée future. Il développera considérablement certaines analyses,
et surtout parviendra à rassembler dans une intuition unique les éléments disparates
qu’il assemble peu à peu. Mais l'essentiel est trouvé. Nous sommes en présence
des véritables fondations de sa pensée: tout l'édifice repose sur elles.
D'abord il faut rappeler que la connaissance qu'il s'agit avant tout d'acquérir n’est
pas la connaissance du monde, mais bien la connaissance de soi. Même lorsqu'il s’oriente
vers les choses extérieures, c'est toujours son moi que l'homme recherche. En le
cherchant ainsi à l'extérieur, il se représente "son âme comme enfermée dans une
boite à ressort" et espère - à tort - que "les circonstances extérieures l'ouvriront
bien comme un déclic ". En réalité les chances de se trouver par cette voie sont
absolument nulles. Il ne sert à rien "(...) de vouloir d'abord décider des choses
extérieures avant son principe intérieur. On doit commencer par se connaître avant
de connaître autre chose (gnoti seauton) ". L’injonction socratique représente la
première expression de ce qui constituera l’un des thèmes récurrents de sa pensée :
la quête de soi débouche sur "(…) la plus haute félicité où le sujet ne rêve pas,
mais se possède lui-même en une infinie lucidité, où il est à lui-même infiniment
transparent". Plus tard, sans renoncer à cet " impératif de la connaissance" il
comprendra qu’il ne suffit pas de se connaître, mais qu’il faut se "choisir". Plus
tard encore, il approfondira la nature de ce choix, et montrera qu’il comporte une
véritable production de soi. La tâche fondamentale assignée à chaque individu est
de "devenir soi-même".
*
"Devenir soi-même " Que faut-il entendre par là ?
D'abord, et de façon assez banale, cela signifie pour chacun l'obligation d'accepter
et même de revendiquer ses particularités les plus propres au lieu de s'efforcer,
comme nombre de nos contemporains " (…) d’être une singerie, un numéro confondu
dans le troupeau." Mais il ne suffit pas de s’accepter " comme on est… " : il faut
le " devenir ". C’est-à-dire réaliser ce qui d’abord n’est donné que comme une simple
possibilité. On l’a souvent remarqué, Kierkegaard reprend certains aspects de la philosophie
de la vie caractéristique de l’humanisme goethéen et son idéal d’un " développement
harmonieux de la personnalité ". Devenir soi, c’est d’abord devenir un "moi" (jeg)
- ou un "esprit" (Aand ), c'est à dire une "synthèse" d’éléments opposés : le physique
et le psychique, le fini et l’infini, le temporel et l’éternel... Il y a là un ensemble
d'aspirations antagonistes qu'il faut parvenir à satisfaire toutes. Le "moi" est
le lien entre ces postulations multiples. Il est, dit Kierkegaard, le "rapport"
(forhold), qui fait coexister et tenir ensemble ces éléments opposés. Mais c'est
aussi, et surtout un rapport " (…) qui se rapporte à lui-même", c’est à dire un
rapport conscient de lui-même . Cette dimension est essentielle. Il est impossible
de faire tenir ensemble des aspirations opposées, et de les unifier autrement que
sous la forme d’une représentation consciente. En ce sens, le moi est quelque chose
comme une image ("self-image", "self-perception", comme dit M. Nordentoft ). Mais
ce n’est pas une simple reproduction mentale. C’est une copie qui comporte une estimation
de soi-même : une image si l’on veut, mais une image valorisée. Etre soi, c’est
se choisir, mais, dit Kierkegaard " se choisir (soi-même) dans sa validité absolue ".
C’est pourquoi, en construisant cette image de soi-même, l’homme se réfère toujours
implicitement à la perception qu’un " autre " pourrait en avoir. Je ne puis vraiment
être "moi" qu'en me rapportant à cet "autre", en le prenant pour étalon, pour critère,
en en faisant, comme dit Kierkegaard " l’instance ". Reprenant certaines analyses
bien connues de Hegel, Kierkegaard montre que je ne puis être valorisé - à mes propres
yeux - qu’en me référant à quelqu’un qui a pour moi de la valeur. Si celui par
rapport auquel je me situe n’a (à mes yeux) qu’une valeur relative, je ne pourrai
acquérir - pour moi-même - qu’une valeur relative. C’est pourquoi l’individu ne
peut acquérir une " validité absolue ",, qu’à la condition d’exister en rapport avec
Celui qui possède une valeur absolue, c’est à dire l’ " Absolu " lui-même : Dieu.
Pour le redire autrement, l'état initial de l'homme est le "désespoir" défini
comme incapacité d’être soi-même, discordance interne. Le but ultime à atteindre,
le "telos absolu" de l'existence humaine, sera donc l'accès à un "état du moi" dans
lequel "le désespoir" sera "entièrement extirpé". Cet "état" qui n'est accessible
que par la foi, et plutôt s'identifie avec elle, est celui dans lequel "en s'orientant
vers lui-même, en voulant être lui-même, le moi plonge, à travers sa propre transparence,
dans la puissance qui l'a posé". (op. cit. p. 64)
Cette esquisse contient in nuce l’essentiel des thèmes qui seront développés par
Kierkegaard. Elle nous permet de désigner ce qui constitue à ses yeux la finalité
de la démarche éducative qu’il instaure par son œuvre. Si l’homme a pour vocation
de devenir soi-même, l’éducation proposée aura pour mission essentielle de l’aider
à atteindre ce but – et d’abord de l’y inciter.
Les étapes
Mais cet équilibre à trouver entre les aspirations antagonistes ne peut se mettre
en place d’un seul coup : on y accède par étapes. Nous rencontrons ici la célèbre
échelle des stades qui trace la progression – discontinue – par laquelle l’individu
doit nécessairement passer pour atteindre la réalisation de soi. Cette notion de
stade a fait l’objet de nombreux commentaires. Elle désigne essentiellement une
" conception de la vie " (Livsanskuelse), la représentation épurée d’un type d’existence
auquel l’individu peut – ou non – adhérer. Kierkegaard en distingue trois qu’il range
en une série ascendante : l’esthétique, l’éthique, le religieux. Il définit également
des formes intermédiaires: l’ironie entre l’esthétique et l’éthique, et l’humour
entre l’éthique et le religieux.
Cette échelle constitue d’abord une sorte de " philosophie de l’histoire " comparable
à celle de Hegel, ou de Comte. Elle permet de structurer l’évolution spirituelle
de l’humanité. La Grèce pré-socratique, dans laquelle les hommes sont guidés essentiellement
par la recherche du plaisir et le respect des traditions, correspond au stade esthétique.
Le stade éthique combine des éléments judaïques (rigorisme de la Loi) avec la valorisation
de l'Universel propre au rationalisme de la Grèce classique (Platon, Aristote). Le
Christianisme enfin, qui introduit dans le monde la conscience du péché et la promesse
du Salut, fait apparaître le stade religieux dans l'histoire humaine.
Rapidement Kierkegaard prend conscience que cette échelle des stades peut l’aider
à comprendre sa propre évolution spirituelle. Il le reconnaît expressément": C'est
un fait que dans les ouvrages publiés sous mon nom ou dans ceux des pseudonymes,
j’ai traité et décrit essentiellement, comme je le fais toujours, les différents
stades par lesquels je suis passé avant d’atteindre le point où j’en suis actuellement ».
Ainsi le stade esthétique correspondrait à la période juvénile des " cafés " et
à l’effervescence de la vie d’étudiant, suivie comme on sait par une phase plus
" sérieuse " où il envisage de se marier, prendre un métier: " réaliser le général ".
Le stade éthique, caractérisé (en partie) par la recherche d’insertion sociale
décrirait cette période intermédiaire. La phase finale commandée par une quête spirituelle
exigeante et solitaire correspondant bien entendu au "stade religieux". Notons cependant
que si cette lecture éclaire, assez grossièrement son parcours psychologique, elle
ne s’applique en aucune façon à l’évolution de ses écrits. Il montrera au contraire
que toute sa production littéraire est structurée selon un schéma plus complexe,
selon lequel le religieux est affirmé dès le début et l’esthétique présent jusqu’à
la fin.
Quoi qu’il en soit, c’est cette lecture autobiographique qu’il va de nouveau universaliser.
Seulement cette fois il ne s’agira plus de l’appliquer à l’humanité entière en prétendant
dégager l’essentiel de grandes périodes de l’histoire collective. Au contraire il
va s’efforcer d’utiliser cette grille pour déchiffrer le devenir individuel.
La première étape dans ce " voyage vers soi-même " correspond à l’état " immédiat "
dans lequel le sujet est totalement absorbé dans son environnement naturel. Sa
conduite est tout entière commandée par le désir (sensualité, hédonisme). Ou bien,
à un niveau à peine supérieur, c’est l’environnement social qui le détermine tout
entier : conformisme. Ce premier état est profondément ambigu. En un sens, le sujet
est bien là – et pourtant il n’a pas encore une conscience claire du monde ni de
lui-même. Il est, comme dit Kierkegaard, " rêvant ". Il va peu à peu sortir de ce
rêve. Grâce au langage et à la " réflexion " (Sk. entend par là le fait d'être frappé
par des conflits, des contradictions) , L'individu pourra accéder à la conscience
(saisie du monde extérieur) et à la conscience de soi. Pour autant il ne sort pas
du stade esthétique. Il n’est plus, comme Don Juan, emporté par la violence naturelle
du désir. Mais sa vie est toujours commandée par la recherche du plaisir. Il devient
calculateur, ourdissant de subtiles combinaisons : " séducteur ". Sa vie s’évapore
dans la fantasmagorie des " possibles ", et se disperse dans le " médium " , infiniment
réfléchi, de l’ imagination. De toutes façons, comme celle de l’esthéticien immédiat,
elle manque radicalement de réalité, de continuité .
C’est pour conquérir cette consistance interne, caractéristique du stade " éthique ",
que le sujet va se " choisir " lui-même, entreprendre de se " rassembler ". L’entreprise
peut être analysée selon les trois axes fondamentaux qui selon Kierkegaard structurent
l’existence humaine en général : l’espace, le temps, la transcendance. L’éthicien
est un homme qui se réalise en s’exprimant dans l’espace social. Exister éthiquement,
c’est d’abord s’extérioriser par l’identification avec un rôle social, une fonction,
un métier. C’est aussi s’inscrire dans un développement propre, une histoire . L’homme
du " général " projette devant lui son idéal personnel et le réalise peu à peu. De
plus, ce choix individuel de soi-même est ce qui permet à l’individu de trouver sa
place dans l’ " ordre rationnel des choses ". C’est cette insertion harmonieuse dans
un ordre universel qui confère au choix strictement individuel une valeur absolue,
ou comme dit Kierkegaard, une " validité éternelle "…
Comme on sait, le stade "éthique ", construit de façon assez artificielle à partir
d’éléments kantiens et hégéliens ne constitue aux yeux de Kierkegaard qu’un passage
provisoire et instable. Pourtant il faut rappeler, pour éviter les malentendus,
que la découverte de la dimension éthique de l’existence, qui s’effectue durant la
seconde période, constituera un acquis définitif de la doctrine. Il n’y a pas
chez Kierkegaard de " dépassement " de la morale, comme si l’on pouvait accéder " par
delà le Bien et le Mal ", à une sorte d’amoralité supérieure. Le stade ultime, le
stade religieux, sera toujours présenté plus précisément comme " éthico-religieux ".
Mais ce que Kierkegaard va chercher à montrer, c’est que l’éthique à elle seule ne
peut suffire. Elle n’apporte pas la réponse à la question fondamentale de l’existence
humaine. Pourquoi ?
D’abord parce qu’il y a dans la subjectivité quelque chose d’irréductible à toute
extériorisation. Contrairement à la célèbre allégation hégélienne, l’extérieur n’est
pas l’intérieur. L’intimité vécue, l’affect (le " pathos ") ne sauraient sans perte
s’exprimer totalement dans la réalisation familiale/professionnelle. Or c’est justement
cette extériorisation totale qu’exige le " stade éthique ". Une exigence, comme on
le voit, impossible à satisfaire. De plus, la conviction que chaque destin individuel
reçoit une justification absolue par son insertion harmonieuse dans un ordre rationnel
des choses relève de l’illusion ou de l’imposture. Sans contester l’existence en
soi d’un ordre absolu du réel, d’un système parfaitement articulé des êtres et des
valeurs, Kierkegaard pense qu’un tel " système ", établi et pensé par Dieu, est totalement
inaccessible à l’homme. Chacun de nous n’est jamais qu’un pauvre bougre d’individu
particulier qui ne saurait embrasser le système " du point de vue de Dieu " comme
le lui propose le " théocentrique XIX° siècle ".
Enfin, et surtout, l’ " éthicien " oublie un élément essentiel qui rend totalement
vain le programme de " réalisation de soi " par les ressources de la seule éthique :
l’existence du péché. Il y a une corruption intime de la subjectivité qui fait que
l’homme, réduit à ses seules ressources, non seulement ne peut pas atteindre le
Bien idéal que l’éthique lui indique, mais ne peut même pas le vouloir vraiment…
La présence universelle du péché dans l’espèce humaine va rendre nécessaire un " saut "
jusqu’à la sphère supérieure.
Nous abordons la phase ultime du voyage. Elle comporte d’ailleurs deux étapes :
la Religion A dans laquelle se retrouvent des éléments empruntés à la philosophie
grecque et à l’ancien testament, et la Religion B, centrée sur le message du Christ.
La religion A, telle que la décrit Kierkegaard consiste essentiellement à instaurer
une " relation absolue " entre le croyant et son Dieu. Cette relation se veut exclusive
et totale, ce qui entraîne une manière de rejet du monde naturel et social. Cette
mort au monde est appelée " Résignation infinie " : l’un de ses aspects les plus
caractéristiques est décrit (dans Crainte et Tremblement) sous le nom de " suspension
téléologique de l’éthique ". Lorsque Dieu donne un ordre, les valeurs morales sont
littéralement suspendues. Le verdict divin, incompréhensible, rationnellement injustifiable,
peut transformer un crime abominable (égorger un enfant innocent) en un devoir sacré.
En outre, cette " relation absolue " est une relation très étrange puisqu’elle relie
l’homme avec le Tout-Autre : Dieu est l’infiniment différent, l’" Autre absolu ".
Or établir une relation consiste généralement à trouver entre deux termes distincts
des points de rencontre, tisser entre eux des liens, établir comme on dit des rapprochements.
Mais ici c’est le contraire qui se produit. Si Dieu est le Tout-Autre, tout ce qui
le rendrait plus proche, plus humain ne peut que nous égarer. Inversement, tout
ce qui accentue Sa différence contribue à l’instauration de cette relation paradoxale.
Et le sentiment de culpabilité ne peut que renforcer la conscience de l’ infinie
distance qui nous sépare. C’est pourquoi " il y a quelque chose d’édifiant dans la
pensée que devant Dieu nous avons toujours tort " . La saisie par l’individu de l’universalité
du péché est une sorte de préalable nécessaire au salut…
Lequel ne peut être envisagé que dans le cadre d’" une tout autre dogmatique " -
la dogmatique proprement chrétienne du " Religieux B ". La conscience du péché, le
repentir même ne peuvent ouvrir la perspective du salut qu’à celui qui accomplit
le saut décisif de la foi : croire au pardon. Mais, rappelons-le, le péché est la
faute accomplie " devant Dieu ". Le pécheur est essentiellement celui qui rejette
Dieu. Il faut donc que ce soit Dieu lui-même qui s’ " abaisse " jusqu’à l’homme pour
lui apporter le pardon. C’est tout le " paradoxe " de l’Incarnation : un Dieu qui
se fait homme et meurt pour racheter les péchés de l’humanité. La foi, qui constitue
aux yeux de Kierkegaard la dernière étape sur le chemin de la vie, peut être donc
définie comme l’adhésion passionnée et " absurde " à cet insoutenable paradoxe.
C’est à ce prix, pense Kierkegaard, que l’homme pourra espérer être sauvé de la maladie
qui s’attache à l’existence naturelle. Cette maladie est la faute et plus précisément
la faute "devant Dieu": le péché. Tel est au fond le vrai malheur de l'homme. Plus
profondément encore, il s’identifie avec la " discordance interne " du moi cette
opacité intérieure qui fait que l’individu se sent comme étranger à lui-même : aliéné.
Le salut, ce serait trouver enfin le rapport apaisé, facile, harmonieux avec soi-même :
ce que Kierkegaard appelle la " transparence ". Mais la transparence à son tour ne
peut être conquise qu’à condition de se voir " au contre jour de la vérité éternelle ".
Comme si je ne pouvais cesser d’être un autre pour moi-même qu’à condition de m’ouvrir
à l' " Autre absolu " qui m’a créé…
La méthode.
Nous connaissons le chemin à parcourir et le but à atteindre. Reste à définir la
méthode à employer pour faire atteindre ce but La réponse, suggérée par une longue
méditation sur la figure de Socrate tient en un mot : la maïeutique. L’idée " que
le christianisme avait besoin d'un expert en maïeutique et qu’(il) étai(t) fait pour
l'être " lui paraît l’ "une des idées les plus originales de beaucoup de siècles
et la plus originale exprimée en danois "(ibid.). Car enfin il n’est plus nécessaire
de faire connaître le christianisme .Le " bien suprême " est à portée de la main.
Mais personne ne s’en soucie. " Ici convient justement la maïeutique qui part du
fait que les hommes possèdent le bien suprême, mais veut les aider à se rendre compte
de ce qu'ils ont. " (ibid)
" Maïeutique ". Qu’entend-il par là ? On sait que la méthode maïeutique consiste,
pour le maître, à faire connaître une vérité sans l’énoncer lui-même, mais plutôt
à la faire trouver (voire retrouver) par l’élève en lui posant des questions. Il
va de soi que Kierkegaard ne peut retenir ce procédé. D’abord parce qu’en général,
la maïeutique réduite au questionnement ne lui paraît pas de bonne méthode. Mais
surtout parce que l’ " éducation " à laquelle il pense passe par le médium du livre,
et que l’ " élève " est en réalité un lecteur, ce qui exclut tout échange verbal
direct . Mais il retiendra malgré tout certains aspects de la pratique socratique
dans la mesure où il cherche, par des procédés littéraires que nous aurons à analyser,
à agir sur le lecteur en le prenant tel qu’il est, en lui parlant le langage qu’il
est susceptible d’entendre compte tenu du stade d’existence où il se trouve, et
en cherchant à le faire progresser à son rythme sur des chemins qu’il choisira.
Ce que Kierkegaard appelle maïeutique se réduit ainsi à une attitude fondamentale
de retrait : exclure, dans son effort pour guider autrui vers le " bien suprême ",
toute forme d’imposition autoritaire, toute injonction intimidante et tout ce qui
relève de la menace ou de la promesse, mais simplement présenter différentes conceptions
de la vie en attendant que le lecteur fasse lui-même et pour des raisons qui lui
seront propres, le choix décisif et le " saut " salvateur. S’il ne peut être question
d’interroger le lecteur, du moins peut-on l’amener à s’interroger lui-même !
Une stratégie littéraire.
Kierkegaard va imaginer une transposition de la méthode socratique. Une sorte de
maïeutique littéraire qui fait appel à l'écriture pseudonyme, ou du moins à un certain
usage de la pseudonymie.
Rappelons d’abord que l’écriture sous pseudonyme qu’utilise Kierkegaard n’est pas
le procédé politique de défense contre la censure qui a pu être employé au cours
des siècles précédents pour permettre à des auteurs contestataires ou anticonformistes
de diffuser des doctrines interdites. Kierkegaard prend expressément ses distances
par rapport à ce type de pseudonymie en rappelant que dans son cas " (…) le censeur
en exercice a toujours été informé ,en même temps que l’ouvrage était publié, de
la personnalité de l’auteur. ". Mais elle ne se réduit pas non plus à cette convention
littéraire, devenue banale avec le romantisme allemand et très répandue dans la culture
danoise du XIX° siècle, qui consiste, pour une personnalité bien connue du monde
politique, universitaire, etc. à se cacher derrière un masque presque transparent,
qui puisse intriguer le public et lui offrir le plaisir de découvrir la " clef "
. Entre l ‘arme de guerre et le jeu mondain, et participant un peu des deux, la
pseudonymie kierkegaardienne est une technique subtile qui lui permet à la fois
de se montrer et de se cacher. Elle permet d’exhiber les aspects mineurs, secondaires
(ou refoulés) de sa personnalité : le théologien, le séducteur, le critique d’art,
le " psychologue ", que sais-je encore … Mon cœur mis à nu, dans ses replis les plus
secrets. Mais elle lui permet aussi de développer, pour le plaisir, par jeu, des
théories auxquelles il n’adhère aucunement, qui ne l’engagent en rien, puisqu’il
n’est que le " secrétaire " des pseudonymes. L’ambiguité de l’entreprise réside,
à ce niveau, dans le fait qu’on ne peut jamais savoir s’il s’exhibe ou s’il se masque .
Mais la pseudonymie kierkegaardienne ne se réduit pas à ce jeu de la séduction,
à cet art de l’éclipse, révélation furtive, suivie d’occultation. Elle se présente
surtout comme une véritable stratégie éditoriale, dans laquelle s’opposeront les
textes publiés sous pseudonyme et ceux qu’il publie sous son nom.
Dans un premier temps – de 1843 à 1846 - il publie, sous pseudonyme, des textes
" esthétiques " pour " prendre le lecteur là où il est ", et le conduire aux " discours
religieux " qui seront signés de son nom et publiés en même temps, ou peu après.
Il s’agit donc essentiellement d’attirer les lecteurs par le moyen d’une véritable
" fraude " pour les confronter avec les vérités de la religion.
C’est ainsi qu’ Ou bien …Ou bien paraît le 20 février 1843, suivi trois mois plus
tard par Deux discours édifiants (16 mai 1843). Le 16 octobre 1843 paraissent,
sous pseudonymes, Crainte et Tremblement et La Répétition . Le même jour " Kierkegaard "
publie Trois discours édifiants puis Quatre discours édifiants le 6 décembre
de la même année. Deux discours édifiants paraissent le 5 mars 1844. Le 13 juin
1844 ce sont les Miettes Philosophiques (" écrites " par Johannes Climacus, mais
" éditées " par S. Kierkegaard) , et le 17 juin, le Concept d’Angoisse , de Vigilius
Haufniensis, tandis que d’autres Discours édifiants paraissaient le 5 mars, le 8
juin et le 31 août 1844. Les Etapes sur le chemin de la vie (" Etudes par divers
auteurs, réunies et éditées par Hilarius le relieur ") sont publiées le 30 avril
1845, le même jour que Trois discours sur des circonstances supposées .
En 1846 la stratégie atteint un " point critique " avec le Post-Scriptum . Comme
les Miettes Philosophiques, c’est un ouvrage pseudonyme, revendiqué par son auteur
qui apparaît comme " éditeur ". Surtout Kierkegaard y reconnaît comme siens les
autres ouvrages pseudonymes. Il formule clairement le problème que posait – sans
le dire – l’œuvre esthétique antérieure : le problème du " devenir chrétien ".
Dès lors l’œuvre deviendra essentiellement religieuse, mais sa " duplicité " subsiste.
" Après deux années consacrées à la publication d'écrits strictement religieux, on
voit suivre un petit article d'esthétique. Il s’agit d' Une Crise et la crise dans
la vie d’une artiste : 24 juillet 1848. Au commencement comme à la fin, on est donc
certain de ne pouvoir expliquer le phénomène en disant qu'il s'agit d'un auteur du
domaine esthétique qui a changé avec les années et est devenu un auteur religieux.
Et de même que les Deux Discours parurent deux ou trois mois après l' Alternative,
de même aussi le petit article d'esthétique suivit à deux ou trois mois près les
deux années d'écrits strictement religieux. Les Deux Discours et le petit article
correspondent en raison inverse et montrent réciproquement que la duplicité est donnée
au commencement et à la fin ".
Cette stratégie éditoriale est bien une manière indirecte de prêcher le christianisme
Pourquoi suivre d’abord un chemin (celui du divertissement esthétique), qui mène,
en apparence, à l’opposé du but poursuivi ? Après tout, si l’on veut " sans autorité,
rendre attentif au religieux" , pourquoi ne pas commencer tout simplement par le
faire connaître ?
C’est qu’il s’agit d’annoncer le christianisme dans un monde qui se croit chrétien
et en réalité " (…) vit dans des catégories purement esthétiques ". C’est pourquoi
" … on n’entre pas d’emblée en matière ; il faut d’abord dissiper une illusion ".
Le seul moyen de la dissiper, c’est de pratiquer la " tromperie " : " (…) commencer
par prendre pour argent comptant l’illusion d’un autre, et non commencer directement
par ce qu’on veut lui inculquer. " L’auteur religieux qui veut avoir "(…) le bonheur
d’(…) aider à devenir chrétien " sait bien que cette " chance " n’est pas en son
pouvoir "(…) elle dépend d’une foule de circonstances et surtout de la volonté de
l’autre. Je ne peux absolument jamais imposer une opinion, une conviction, une croyance ;
mais je peux une chose, en un sens la première (car elle conditionne la suivante,
l’acceptation de l’opinion, de la conviction, de la croyance) et en un autre la dernière,
s’il ne veut pas la suite : je peux l’obliger à être attentif ".
Car il n’est pas si facile d’attirer l’attention du lecteur. N’oublions pas que,
par hypothèse, l’attitude à modifier est l’attitude " esthétique ", et qu’elle constitue,
selon Kierkegaard, une " illusion ", que toute attaque " directe " ne peut que renforcer.
L’individu se sentant agressé va développer des " résistances " (comme on dirait
aujourd’hui) et construire , pour protéger son illusion, un système de défenses qui
rendra tout progrès impossible. C’est pourquoi la seule stratégie efficace consistera,
selon lui, à attirer d’abord les lecteurs par une " production esthétique " . " Et
plus son travail est brillant, mieux il s’en trouve ". Ce n’est que dans un deuxième
temps que ceux qui ont été ainsi " séduits " et même " trompés ", " se heurtent
contre le religieux à la vitesse où ils s’abandonnent à l’esthétique ". C’est bien
le seul moyen de rendre le lecteur " attentif au religieux " Et par là, ajoute Kierkegaard
" Je le contrains à juger ". Mais, à supposer même que l’auteur atteigne son but,
et que le lecteur soit effectivement contraint à " juger " - rien ne permet de
savoir comment il va juger . " Peut-être juge-t-il le contraire de ce que je désire.
Et de plus, peut-être cette nécessité où je l’ai mis de se prononcer l’aigrit-elle,
et jusqu’à la fureur, contre la question et contre moi ; et peut-être suis-je à la
fin victime de mon audacieux procédé ".
Non seulement l’efficacité n’est pas assurée, mais l’ " audacieux procédé " lui-même
n’est pas sans risque. Risques personnels encourus par l’auteur du message, risques
pour le contenu du message, qui pourrait demeurer incompris, risques pour les destinataires,
qui pourraient se sentir encouragés à persévérer dans le mode de vie contestable
qui est le leur. Cette évocation de tous les risques que la méthode comporte, et
même suscite délibérément, nous montre bien qu’il ne s’agit pas d’une forme de manipulation,
puisqu’on ne vise pas à piéger une liberté et à obtenir une adhésion malgré ou contre
la volonté du sujet. Bien au contraire le procédé décrit s’efforce de susciter la
manifestation d’un libre choix personnel. Encore le terme de " susciter " est-il
trop fort. Pour anticiper sur une analyse qui sera développée plus loin, nous dirons
que le but véritable de Kierkegaard est d’ouvrir devant son lecteur un espace qui
donne à sa liberté l’occasion de s’affirmer.
*
On peut légitimement s'interroger sur l'efficacité réelle de ce tortueux stratagème.
A-t-il permis à l'auteur d'atteindre son but, ou d'en approcher ? C’est fort douteux
. L'histoire de la réception précoce de Kierkegaard commence à être connue. Elle
peut se résumer ainsi :
1) le contenu proprement philosophique de l'œuvre de Kierkegaard n'a pratiquement
pas été intégré dans les milieux intellectuels (en particulier universitaires) de
son temps. Il n'eut, de son vivant, qu'un seul "disciple", un philosophe, Rasmus
Nielsen qui reçut de nombreuses confidences et explications de sa part. Nielsen
tenta d'incorporer certaines analyses kierkegaardienne dans son œuvre personnelle;
d'une manière que Kierkegaard estima totalement insatisfaisante. Pour le reste,
à partir des exemples privilégiés de H.C. Andersen et H.C. Oersted, M. Malik parle
de "non-reception" Kierkegaard racontait volontiers que Hegel, sur son lit de mort,
disait qu'il n'avait été compris que par un seul homme – lequel l'avait mal compris
! J'ignore d'où il tenait l'anecdote, mais je le soupçonne de l'avoir inventée en
pensant à …lui-même!
2) La production "esthétique", en particulier romanesque a étonné un public assez
faible, purement urbain, exclusivement danois (aucun texte de Kierkegaard n'a été
traduit de son vivant), qui s'est contenté de l'apprécier au premier degré, la jugeant
"intéressante" sans chercher au-delà.
3) Des textes "religieux", des "sermons", des "discours édifiants" ont manifestement
atteint, dans une proportion impossible à déterminer, un public surtout rural, en
particulier dans les milieux ecclésiastiques.
Mais en tous cas rien ne permet de penser que le " choc " attendu entre les textes
"esthétiques" et les textes religieux ait jamais pu se produire. Notre auteur ne
l'ignorait pas…
Mais si la "tromperie" kierkegaardienne n'a guère pu contribuer à l'édification du
lectorat, il y a au moins une personne qui reconnaît avoir bénéficié, spirituellement,
du procédé, et c'est son inventeur lui-même . Cette production littéraire, qui était
censée éduquer les autres a contribué surtout à sa propre éducation.
Il s'agit là d'une "éducation" d'un genre bien particulier.
En général, l'éducation demande un certain laps de temps avant de produire ses effets.
Ici au contraire, le résultat est immédiat, et continu. Pour rendre compte de ce
processus Kierkegaard utilise une métaphore biologique : "La production esthétique
(…) est une évacuation nécessaire". Le terme utilisé (udtœmmelse) est très fort,
il désigne une émission corporelle qui a pour effet de vider l'organisme. On peut
rapprocher cette métaphore de la célèbre catharsis évoquée par Aristote, mais ce
dernier la réserve au spectateur (de la tragédie), alors que c'est l'écrivain lui-même
qui en tire un bénéfice psychologique selon Kierkegaard. Comme il le fait souvent
lorsqu'il emploie une métaphore, il en précise aussitôt le contenu conceptuel. D'abord
il faut mettre le bénéfice de l'opération au compte de la verbalisation . C'est une
véritable "talking cure" qui est entreprise : l'auteur se libère (de l'"esthétique"
qui est en lui) en parlant . De plus cette "libération" est une régression, un
retour en arrière qui permet de restaurer une certaine spontanéité perdue. Reculer
pour (mieux) "sauter" …
Toutefois cette terminologie ne doit pas nous égarer: nous ne sommes pas en présence
d'une psycho-analyse si par là on entend un effort pour décomposer le psychisme
de façon à remonter jusqu'à ses structures les plus élémentaires. Bien au contraire
son projet, nous l'avons vu, est de provoquer ce travail de psycho-synthèse ( la
construction de soi) dans lequel il voit la fin ultime de l'éducation. Autant la
réussite semblait douteuse lorsqu'on tentait d'observer une action réelle sur le
lectorat, autant elle paraît éclatante lorsqu'il s'agit du devenir propre de Sœren
Kierkegaard. Il écrit peut-être d'abord pour se délivrer de l'esthétique qui est
en lui, mais c'est finalement l'écriture même qui constitue la réalisation la plus
profonde de sa personnalité. C'est sans doute en cherchant à se débarrasser du "poétique"
qu'il devient le "poète du religieux": c'est là qu'il trouvera le salut, au point
d'organiser toute sa vie en fonction de son "activité d'écrivain", et d'y consacrer
le plus clair de son temps.
2 UNE PHILOSOPHIE DE L'EDUCATION
Au-delà de cette maïeutique littéraire que l'on peut considérer (un peu abusivement)
comme une pédagogie puisqu'elle vise à agir sur l'individu pour lui permettre de
se réaliser, nous pensons qu'il est possible de reconstruire, à partir des textes
de Kierkegaard, quelque chose comme une philosophie générale de l'éducation, que
l'auteur n'a pas développée intégralement, mais dont il a exposé les principes.
La détermination la plus générale du concept d'éducation est établie à partir d'une
réflexion sur une métaphore architecturale bien connue : éduquer, c'est édifier.
Certes l'analyse est faite à propos des formes "spirituelles" (éthico-religieuses)
de l'éducation, qui constituent ce qu'on appelle proprement l'"édification" (telle
qu'on l'a rencontre par exemple dans les "Discours Edifiants") – mais le texte décisif
des Œuvres de l'Amour que nous allons évoquer montre bien que la définition a une
portée beaucoup plus générale et qu'elle concerne toutes les formes de l'éducation,
depuis l'inculcation de valeurs et de croyances jusqu'au dressage comportemental
(par exemple militaire), en passant par la transmission de connaissances scientifiques
ou de savoir-faire artistiques et professionnels.
Eduquer c'est d'abord construire. Kierkegaard entend par là avoir vis à vis d'autrui
et de soi-même une attitude positive, qui s'oppose à deux attitudes négatives: la
"corruption" (qui vise à détruire), et la "confusion" (qui ne peut que "renverser
et disperser"). Construire c'est donc faire tenir ensemble, organiser des savoirs
et des conduites. Mais toute construction n'est pas un édifice. Le mot édifier dit
encore autre chose qui est bien plus important.
"Quiconque édifie, construit ; mais il ne suffit pas de construire pour édifier.
Ainsi, l'on ne dit pas qu'un homme « édifie » une aile à sa demeure, mais qu'il
la construit en l'ajoutant. (…) Si un homme élève de dix pieds une maison déjà
haute de trente, nous ne disons pas qu'il l'édifie, mais qu'il la surélève d'autant."
"Nous ne disons pas que construire en profondeur c'est édifier; on ne dit pas édifier
un puits". (…) " Par contre, si quelqu'un construit une petite maison, même assez
basse, mais sur des fondations, nous disons qu'il édifie une habitation. Edifier,
c'est donc construire en hauteur à partir de fondations." Avec cette analyse, nous
tenons le point de départ, la matrice de toute la réflexion pédagogique de Kierkegaard.
Eduquer, (ou édifier - c'est tout un), c'est organiser et faire tenir ensemble des
croyances, des savoirs ou des conduites, mais en s'appuyant sur un fondement (fra
grunden) qui est l'assise initiale, le donné ou le point de départ à partir duquel
on va pouvoir construire. Nous définirons plus loin les différentes sortes de "fondations"
sur lesquelles les constructions pédagogiques peuvent s'édifier; l'essentiel est
qu'il y ait une "fondation": on n'édifie pas dans le vide… Le second élément nécessaire
pour que l'on puisse parler d'édification est l'indication d'une valeur qui oriente
toute l'activité et précise la fin poursuivie par l'entreprise. C'est le sens de
cette allusion à la "hauteur" que nous notions dans le texte des Œuvres de l'Amour.
Selon les cas, il s'agira de valeurs que Kierkegaard estime secondaires ou dérivées
– valeurs esthétiques ou scientifiques, valeurs politiques et sociales (être un
bon citoyen, un bon époux, un bon fonctionnaire, un bon soldat etc…) ou bien de la
valeur fondamentale – "le télos absolu", qui, comme nous le savons maintenant, s'identifie
avec la réalisation par chacun de son être propre. Mais, qu'il s'agisse de l' "édification
au sens le plus profond du mot", (qui concerne la vie spirituelle et la quête religieuse)
ou des formes plus courantes de l'éducation scolaire ou professionnelle, dans tous
les cas on parlera à juste titre d'édification. "Celui-là édifie qui est capable
de gouverner et de conduire, qui sait enseigner utilement dans son métier ou se montrer
maître en son art". (Op. Cit. p. 200) Il montre qu'il y a bien un " … véritable travail
d'édification dans le domaine de la connaissance, de l'intelligence, de l'habileté
ou de la conscience professionnelle, etc." (Id. ibid.)
Sur quel fondement l'édification proprement "spirituelle" repose-t-elle ? Poser cette
question revient à se demander sur quoi repose finalement la vie spirituelle elle-même.
La réponse de Kierkegaard est sans équivoque : "Le fondement de la vie spirituelle,
c'est l'amour". Nous trouvons ici l'une des intuitions centrales sur laquelle s'est
construite la pensée de Kierkegaard. L'amour s'identifie avec la source invisible,
le jaillissement spontané de la subjectivité. (op.cit. p. 10) "L'amour est la source
de toute chose et le fondement le plus profond de la vie spirituelle" (op.cit.p.
199) Si édifier c'est construire sur le fondement, l'édification "spirituelle" ne
peut que s'appuyer sur ce fondement, car elle est, comme le dit Kierkegaard, en une
formule saisissante, ce qui "fait surgir l'amour". Mais ici, il convient de ne pas
faire de contresens. A Dieu, qui est "l'amour même", "il est réservé de déposer l'amour
en chacun". Mais, comme le précise Kierkegaard, pareil rapport est inconcevable entre
deux individus : "l'amour humain ne peut pas édifier ainsi". "On ne témoigne donc
ni d'amour ni d'édification, mais de présomption, quand on s'imagine que l'on veut
et que l'on peut créer de l'amour en autrui." Il ne saurait donc être question pour
l'homme de "transformer son prochain ou forcer en lui l'amour. Mieux, c'est être
soi-même sans amour que d'imaginer qu'on pourrait édifier en contraignant autrui".
Et pourtant l'édification au sens spirituel est une entreprise réelle et légitime,
et l'on peut même affirmer qu'en un sens Kierkegaard y a consacré sa vie, et une
bonne partie de son oeuvre – sinon la totalité. Alors que convient-il de faire pour
"édifier" ? La réponse est simple et surprenante. Si "faire", c'est modifier, transformer
quelque chose ou quelqu'un, alors il ne faut surtout rien faire. Il suffit d'aimer.
Car "c'est l'amour qui édifie". Et certes l'amour (humain) ne pourra jamais susciter
l'amour chez un autre être humain. Tout ce que peut faire un homme – et donc ce
qu'il doit faire, s'il veut édifier, c'est présupposer l'amour, et c'est ainsi qu'il
le "fait surgir en cet autre homme". Comme on le voit, "faire surgir", ce n'est
ni créer (ex nihilo) ni produire (à partir d'ingrédients et de manipulations). Celui
qui édifie spirituellement n'est ni Dieu ni séducteur, il se contente de "présupposer"
l'amour chez l'autre - et de l'aimer. C'est cet amour même qui, sans agir directement
sur l'amour (présupposé) d'autrui, va créer un climat, une "atmosphère" (stemning)
qui lui permettra de s'épanouir."Ainsi œuvre l'amour: il suppose la présence de l'amour
comme celle du germe dans la graine", et son action consistera à "lui donner croissance"
L'examen plus détaillé des différents aspects de cette "œuvre" de l'amour nous permettra
de découvrir un certain nombre de paradoxes propres à l'édification.
L'édification spirituelle valorise celui sur qui elle s'exerce: il ne s'agit pas
tant de la valeur qu'elle ajoute, que de celle qu'elle postule en lui. Les autres
formes d'édification au contraire tendent à le rabaisser, à le déprécier a priori.
"Un architecte fait peu de cas des pierres et du sable prévus pour la construction;
un maître suppose le disciple ignorant, et qui châtie suppose la corruption du châtié".
L'édification spirituelle, qui estime (et peut-être même surestime) celui sur qui
elle s'exerce, met inversement celui qui édifie en position d'infériorité. Edifier
au sens éminent n'est pas du tout être "maître" mais au contraire "agir en serviteur".
C'est pourquoi "on peut avoir envie d'être architecte, professeur, magistrat, croyant
ainsi, semble-t-il, régenter d'autres personnes; mais édifier comme le fait l'amour
ne saurait tenter …"
L'édification ordinaire produit "quelque chose" : "L'architecte peut désigner son
travail, et dire: "Voilà mon œuvre "; le maître peut de même montrer son disciple,
mais l'amour qui édifie n'a rien à montrer. (…) Un homme charitable réussit, admettons-le
à édifier l'amour chez un autre; il a terminé : "Je l'ai toujours supposé" se dit-il
à l'écart, tout confus, car il n'y a pas le moindre mérite. L'édifice ne demeure
pas, tel un monument qui témoigne de l'art de l'architecte, ou comme un disciple
qui rappelle l'enseignement du maître; l'esprit charitable n'a rien fait sinon supposer
la présence fondamentale de l'amour." Et ce "rien" est en un sens le plus difficile
("plus difficile que de prendre une ville (…), que d'accomplir l'œuvre la plus étonnante")
car il s'agit finalement "vis à vis d'un autre homme, de s'anéantir entièrement".
C'est pourtant bien un "travail" – mais un "travail d'avance réduit à néant, car
il suppose, du début à la fin, le renoncement à soi, ou que le constructeur demeure
caché et comme inexistant."
S'il n'y a pas de "production" propre à l'amour, ni d'"opération" (l'amour ne fait
rien), il n'y aura pas non plus de coopération. Contrairement à ce qui se passe dans
les formes courantes de l'édification, il ne s'agit pas ici "d'opérer quelque chose
avec l'aide d'autrui". L'édification spirituelle met en œuvre une forme totalement
inédite de "communication". La forme habituelle de la communication consiste, comme
son nom l'indique, à mettre quelque chose "en commun", collaborer, partager. Dans
le type de communication à laquelle il est fait ici référence – appelons-là avec
Kierkegaard: "communication indirecte", nous trouvons exactement le contraire. Pas
question de partage ni de mise en commun. Mieux, c'est un rapport étrange dans lequel
l'émetteur ne donne rien au destinataire, ne lui apporte rien qu'il n'ait déjà possédé.
Pas d'"échange", et à peine un contact entre les deux. Le rapport qui se crée est
plutôt un rapport dans lequel les subjectivités se repoussent, pour que chacune puisse
entrer en elle-même. Comme le disent les Riens Philosophiques :"Le disciple est pour
le maître l'occasion de se comprendre soi-même, et réciproquement le maître est pour
le disciple celle de se comprendre soi-même"
Mais cette détermination générale est évidemment insuffisante. Il faut maintenant
entrer dans le détail des analyses. Kierkegaard a en effet abordé la plupart des
questions qui retiennent aujourd'hui l'attention des théoriciens de l'éducation.
Comme les textes proprement "pédagogiques" de Kierkegaard se présentent dispersés
dans l'œuvre (et les Papirer), nous allons devoir les regrouper selon un ordre qu'il
n'aurait peut-être pas choisi, ni même approuvé … Le moyen de faire autrement ? Le
plus simple est d'emprunter aux théoriciens actuels l'un des schémas permettant
de représenter de façon synthétique l'ensemble des composantes d'un système éducatif,
ou du moins l'organisation interne des différentes doctrines qu'il peut comporter.
A cet égard le modèle triangulaire se recommande au moins par sa clarté et sa commodité
d'emploi. Selon certains auteurs, un système pédagogique peut être représenté par
un triangle dont les sommets correspondent aux figures du "Maître"et de l'"Elève",
le troisième indiquant la place du "Contenu" à transmettre.
L"'élève".
A qui s'adresse l'éducation telle que Kierkegaard la conçoit ? Qui occupe le poste
de l'"élève" ? D'abord, cela va sans dire, il s'agit de l'enfant (de l'adolescent)
qui bénéficie effectivement de l'acte éducatif dans un système institutionnel (école,
collège, université). Il s'agit donc de l'élève au sens courant du terme, du collégien,
de l'étudiant – de l'"apprenant" comme on dit aujourd'hui. Mais il est clair que
l'éducation se donne également ailleurs qu'à l'école – et par exemple dans la famille.
Dans le cas de Kierkegaard, c'est essentiellement les rapports du père et du fils
qui font l'objet de ses analyses les plus importantes. L'"élève" c'est donc plutôt
l'enfant, le fils...
C'est aussi ce personnage qui revient assez souvent dans son œuvre: le "jeune homme".
Vers la fin du 18ème siècle, et le début du 19ème, on voit apparaître en Europe
un nouvel âge de la vie, ou plutôt une plage vide entre l'adolescence et la maturité.
Ce phénomène ne concerne guère que les garçons. Les filles, mariées dans l'ensemble
très jeunes, entrent tôt dans la vie sociale et assument les fonctions sans surprise
d'épouse et de mère. Mais le garçon, lorsqu'il a atteint la maturité sexuelle, qu'il
a terminé ses études, n'a généralement pas la possibilité de s'installer immédiatement
dans la vie. S'il doit prendre la succession de son père, il doit d'abord attendre
que celui ci se retire (ou meure). S'il n'a rien à attendre de la sorte, il doit
passer encore quelques années avant de s'établir. S'établir, c'est avoir une "situation"
et par là la possibilité d'entretenir une famille. Mais il doit d'abord acquérir
une certaine expérience de la vie et une connaissance concrète du monde qui ne s'obtient
qu'avec le temps, les voyages, les rencontres. Il doit faire des "expériences" pour
acquérir "de l'expérience". Au-delà des savoirs scolaires, qui sont supposés acquis,
des compétences professionnelles dont les bases sont généralement posées (on a fait
des études de droit, de théologie, de sciences naturelles etc...) il y a une maîtrise
des usages à acquérir, une construction de la personnalité à terminer. Il ne s'agira
plus d'"éducation" (erziehung), mais de "formation" (bildung ); le bildungsroman
décrit cette formation. Les premiers romans de Kierkegaard sont très clairement des
romans de formation dans lesquels l'"élève" est un jeune homme qui doit parachever
son éducation non pas en connaissant mieux le "monde" (la société) mais en se connaissant
mieux lui-même pour se réaliser.
Ce n'est pas tout. Etudiant l'émergence du "souci de soi" dans l'Alcibiade, Michel
Foucault a montré que l'épiméleia heautou s'impose d'abord comme une pratique
de formation destinée aux jeunes gens de la classe aristocratique désireux d'accéder
au pouvoir politique. Mais elle se généralise (chez les stoïciens) de deux façons.
D'abord parce que, chez ces derniers, ce souci "n'est plus lié à l'acquisition d'un
statut particulier à l'intérieur de la société" , ensuite parce qu'il "n'est plus
un impératif qui vaut à un moment donné de l'existence et dans une phase de la
vie qui serait celle du passage de l'adolescence à la maturité". Au contraire "il
s'agit de l'être tout entier du sujet qui doit tout au long de son existence, se
soucier de soi, et de soi en tant que tel" . Michel Foucault signale qu'"on peut
relire tout un pan de la pensée du XIX° siècle comme la tentative difficile, une
série de tentatives difficiles pour reconstituer une éthique et une esthétique du
soi" . Il évoque à ce propos Stirner, Schopenhauer, Nietzsche, le dandysme, Baudelaire,
etc… Kierkegaard n'est pas cité. Pourtant sa démarche s'inscrit nettement dans ce
cadre. Récapitulant en quelques années tout le trajet qui mène de Platon aux stoïciens,
il comprend que la pratique de soi visant l'auto réalisation, n'est pas seulement
nécessaire au "jeune homme" de la bonne société, mais constitue la tâche primordiale
de tout homme, tout au long de son existence. En ce sens on peut dire que l'"élève"
auquel pense Kierkegaard n'est pas seulement l'écolier, ni même l'enfant ou le "jeune
homme", mais aussi, et surtout l'adulte, de toute condition et de tout âge. Den
enkelte : l'individu.
La triple détermination de l'"élève" comme enfant, jeune homme, adulte, jouera un
rôle essentiel dans la définition des stratégies pédagogiques à mettre en œuvre,
et en particulier dans la sélection des facultés fondamentales sur lesquelles l'éducateur
devra s'appuyer. C'est ainsi que L'Ecole du Christianisme, d'une façon un peu schématique,
pose que la faculté sur laquelle on doit agir pour éduquer l'enfant est la faculté
dominante à cet âge : la mémoire. "Elle décline avec les années" – ce qui signifie
qu'une autre faculté va prendre de l'importance : l'imagination. "L'imagination,
plus forte dans la jeunesse, baisse de même" tandis que la faculté sur laquelle on
devra faire fond pour éduquer l'adulte sera la volonté.
Le "Maître"
Si le poste de l'"élève" est occupé par de nombreux candidats, on peut s'attendre
à trouver une disparité équivalente du côté du "maître". De fait, à l'écolier correspond
tout naturellement l'instituteur, le professeur – l'enseignant. L'enfant recevra
l'essentiel de son éducation des parents – on sait que Kierkegaard, pour des raisons
biographiques bien connues, parle surtout de l'influence du père ( dans les textes
pédagogiques de sa jeunesse, il fait un sort particulier à l'oncle. Lui-même, qui
n'eut jamais d'enfant, était très attaché à ses neveux.) Et le jeune homme? Transposant
dans la modernité scandinave l'une des institutions pédagogiques de la Grèce classique
(sexualité en moins – puritanisme oblige), Kierkegaard imaginera un rapport privilégié
entre un jeune homme et un ami d'âge mur, citoyen respecté, fonctionnaire consciencieux,
époux modèle et vraisemblablement père de famille. C'est l'Assesseur Wilhelm de
Ou bien-Ou bien. Mais qui éduquera le destinataire de l'enseignement par excellence
? Qui aidera l'adulte singulier, l'individu, à devenir lui-même ? On a reconnu
l'inventeur des multiples "auteurs" de la production pseudonyme, le séducteur qui
attire par la magie du style pour mieux présenter "la retenue de l'addition" et provoquer
le choc salutaire d'une rencontre avec le discours édifiant…
Ce que nous appelons le "Maître" est donc loin de constituer une image homogène,
identique à elle-même dans les diverses situations concrètes où elle s'incarne. Bien
au contraire, le poste du Maître est le lieu de la contradiction la plus forte.
En fait Sœren Kierkegaard semble avoir hésité (ou oscillé) toute sa vie entre
deux images, également prégnantes, deux fantasmes également puissants et parfaitement
antagonistes : le fantasme de la Toute-Puissance, et celui de l'Effacement. Cette
difficulté à choisir s’explique probablement, comme l’a montré M. Breziz, par l’ambivalence
qui vient frapper la figure paternelle au cours du « Grand Tremblement de Terre ».
On sait qu’il désigne par là cet épisode de son enfance au cours duquel, à travers
des propos énigmatiques tenus par son père, il devine la « faute » de ce dernier,
le viol de la jeune servante qu’il allait engrosser (et épouser) : la mère de Sœren
Kierkegaard. L’image d’un être « glorieux », et en même temps « coupable », contaminera
peu à peu la représentation qu’il se fait des divers « maîtres » qu’il va rencontrer
par la suite : d’abord bien sûr le père lui-même, qui fut son premier éducateur,
et peut-être le plus important. Puis le prêtre de la famille, qui devait devenir
Evêque de Sjælland et chef de l’église danoise : Mynster. Martensen, qui fut un temps
son professeur particulier et devait devenir à son tour évêque, enfin Hegel, le « professeur »
par excellence qui embrasse tout de son regard « spéculatif » et réduit l’univers
entier à un immense "système". Tous ces « professeurs » font l’objet, pour Kierkegaard,
d’une extraordinaire fascination, et en même temps d’un rejet. Il est facile de
voir que cette opposition se reproduit dans le conflit entre les deux modèles d’éducateurs
que Kierkegaard propose dans son oeuvre.
Tantôt il exalte le Maître autoritaire, souverain tout-puissant qui « procède comme
Dieu », en dirigeant sa classe « par le regard ». Dans Vie et Règne de l’Amour il
évoque de façon particulièrement suggestive ce Maître terrifiant:
« Lorsqu'un éducateur humain a à éduquer beaucoup d'enfants ensemble, comment s'y
prend-il ? Il n'a naturellement pas le temps de parler et de blâmer sans cesse, de
s'épancher en propos oiseux ; même si le loisir lui en était donné, cette éducation
verbeuse ne pourrait être que mauvaise. Non, l'éducateur qui connaît son métier
préfère éduquer avec les yeux. Il enlève les yeux de chaque enfant, je veux dire
qu'en toutes choses il contraint l'enfant à le regarder. C'est justement de cette
manière que Dieu procède : Il dirige le monde entier et éduque ces hommes innombrables
de Son regard ».
On trouve dans les quelques souvenirs qui ont été recueillis sur l'éducation personnelle
du jeune Sœren des témoignages incontestables de la vénération qu'il éprouvait pour
les personnalités les plus autoritaires, comme par exemple Michael Nielsen, le despotique
directeur de la Borgerdydskole en qui " il voyait « la règle », le roc inébranlable
qu'il ne pouvait être question de ne pas respecter" .Mais on rencontre aussi des
preuves de son mépris pour les personnages plus faibles qui n'arrivaient pas à s'imposer.
"Il avait entre autres professeurs un homme faible, B. Matthiesen, incapable de maintenir
la discipline dans sa classe. Les choses allèrent un jour si loin que les élèves
firent pendant la leçon un repas avec tartines et bière. L'infortuné magister s'enhardit
et déclara qu'il allait tout de suite faire son rapport au directeur Nielsen. Tous
eurent froid dans le dos, mais Sœren Kierkegaard dit tranquillement : « Ayez aussi
la bonté de lui dire que nous faisons toujours ainsi pendant vos leçons. » Le pauvre
professeur regagna sa chaire et ne dit rien au directeur, même ensuite. (…)Souvent
aussi il mit dans l'embarras son frère Peter qui, jeune diplômé, enseigna un certain
temps le grec dans sa classe."
Paradoxalement, cette image du Maître tout-puissant et quasi-divin est loin d'être
la seule. Le fantasme de l'effacement domine le plus souvent les représentations
que Kierkegaard propose de l'éducateur. Comme on sait le modèle de l'éducateur sur
lequel Kierkegaard a médité toute sa vie est celui de Socrate. Il lui consacre son
premier ouvrage, qui est sa thèse de doctorat Sur le Concept d'Ironie. Socrate, tel
que l'imagine Kierkegaard est tout le contraire du Maître dominateur au regard étincelant.
"Ce qui est proprement typique de la vie de Socrate est un "rien" mystérieux". Celui
qui incarnait l'ironie envisagée "en tant que négativité absolue et infinie" (loc.
cit. p. 4) était l'image même de l'effacement. Comme il n'a rien écrit, nous ne
pouvons le "voir" qu'à travers les portraits contradictoires qu'en ont donné ses
différents interprètes. Sa "pensée" même, conteste le donné, le réel, l'"état de
chose" existant. Mais ne met rien à sa place. "Il détruisit la réalité, regarda l'idéalité
à distance, la toucha mais ne l'acquit point". Il ne "sait" rien, n'enseigne rien,
laisse ouverts tous les problèmes et flotte littéralement dans les nuées. " … on
n'a pas de peine à voir combien il est difficile de garder de lui une image; la
tâche semble même impossible, ou du moins aussi ardue que de peindre un lutin avec
le bonnet qui le rend invisible". (Id. p.11)
Comment un être aussi effacé peut-il exercer une influence quelconque sur l'élève,
alors qu'il affecte de ne rien savoir et se contente d'interroger ? En quoi consiste
exactement son action ? La réponse à cette question essentielle est donnée dans un
ouvrage paru trois ans après la thèse de doctorat : les Miettes Philosophiques.
Les Miettes Philosophiques sont, pour l'essentiel consacrées à mettre en lumière
la différence qui existe selon Kierkegaard entre l'hellénisme et le christianisme.
Dans ce contexte, "Socrate" est présenté comme le porte-parole de l'hellénisme et
opposé systématiquement, point par point, à Jésus. Pour l'hellénisme, le savoir est
pensé comme préexistant à l'individu, dont la seule tâche est de le retrouver, de
s'en ressouvenir. Le rôle du maître est de susciter cette "réminiscence". Au contraire,
le christianisme pose l'homme comme un être déchu. Il n'est pas simplement séparé
du vrai et aspirant à le retrouver. Au contraire - c'est en cela qu'il est pécheur,
il le refuse et s'en écarte volontairement. Le Maître qui apporte la Vérité ne peut
être que Dieu Lui-même (ou son Fils). L'Enseignement véritable n'apporte pas la
connaissance mais le Salut, qui vient modifier l'orientation interne de la conscience
pécheresse et permet d'accéder à la Foi.
L'opposition est donc totale entre la dogmatique chrétienne dans laquelle un Sauveur,
qui est la Vérité et la Vie recrée l'individu, le fait naître à nouveau, et la
pensée grecque où un maître modeste se satisfait d'habituer son élève à tourner le
regard dans la bonne direction pour retrouver les vérités qu'il avait possédées autrefois.
Dans le premier cas la personne du Maître est essentielle (c'est le Dieu lui-même)
et le moment de la rencontre est également décisif. Il coupe l'histoire en deux:
tout est nouveau ! L'élève ne pourra jamais oublier ce Maître et cet Instant … Pour
la pensée grecque au contraire, la personne du maître et l'instant de la découverte
sont sans importance. Seule compte la vérité intemporelle qu'il s'agissait de retrouver.
L'analyse précédente (qui n'est pas bien originale) appellerait de nombreux commentaires
si l'on voulait vérifier sa pertinence sur le plan de l'histoire des idées. Mais
tel n'est pas notre propos. Nous cherchons à dégager la conception proprement pédagogique
qui se trouve impliquée dans cette vaste fresque. Cette conception, croyons-nous,
s'exprime en deux moments solidaires. D'abord à travers une formulation métaphorique,
puis au moyen d'une élucidation conceptuelle de cette métaphore.
Kierkegaard va donc redécrire l'opposition de l'hellénisme et du christianisme en
filant la métaphore de l'enfantement, reprise de Platon. Le Dieu chrétien est proprement
le père. L'éducation est une procréation. "Enfanter est réservé au Dieu, dont l'amour
est celui qui enfante". Tandis que le maître socratique sera simplement accoucheur
ou sage-femme. Les commentaires qui accompagnent le célèbre topos montrent bien
que l'un des enjeux majeurs du débat, au-delà de l'intention manifeste de clarifier
les rapports entre hellénisme et christianisme, est bien, comme je le crois, l'effort
fait pour saisir le statut véritable de l'enseignant. Car si "l'enfantement reste
l'affaire de la divinité" – il apparaît avec évidence que "Entre hommes, la maïeutique
est tout ce qu'il est possible de faire". Il affirmera de même un peu plus loin que
"D'homme à homme, être l'accoucheur est le rapport suprême". Mais il est clair que
cet effort pour dégager la signification de l'acte d'enseigner ne peut se réduire
à l'élaboration d'un jeu de métaphores. Il ne suffit pas de décrire l'acte éducatif
de façon plus ou moins pittoresque. L'éducateur humain est peut-être seulement un
"accoucheur", mais comment penser l'accouchement ? Ou, pour le dire autrement, quel
est le concept qu'exprime métaphoriquement la célèbre "maïeutique" ?
Qu'est-ce qui permet de comparer l'éducateur et la sage-femme ? Essentiellement ceci
que l'un comme l'autre sont à la fois secondaires et indispensables. Ce n'est pas
la sage-femme qui enfante, mieux, elle n'exerce son métier (dans le monde hellénique)
qu'à condition de ne plus être capable d'enfanter. Ce n'est pas le maître qui trouve
– et peu importe qu'il sache ou ignore. Et mieux vaut même qu'il feigne d'ignorer
– pour que l'élève puisse chercher, et trouver. L'aide même apportée a quelque chose
de modeste, de discret, d'"effacé". Tout le travail est fait par l'autre. En dehors
de quelque compétence technique (relativement secondaire), la personnalité propre
de ces auxiliaires n'a guère importance. N'importe quelle sage-femme conviendrait
aussi bien. N'importe quel éducateur. Mais ce qui importe, et même énormément, c'est
bien qu'il y ait une sage-femme, qu'il y ait un éducateur. Pour penser à fond le
statut paradoxal de cette assistance, Kierkegaard fait appel à une "catégorie" dont
la tradition philosophique s'est bien peu occupée mais dont il avait lui-même développé
les multiples paradoxes "à l'occasion de l'occasion d'une critique littéraire". Il
s'agit précisément du concept d'occasion (anledning).
Il note d'abord qu '" Une grande confusion règne au sujet de ce qu'on appelle habituellement
une occasion" Il va s'employer à dissiper, autant que faire se peut, cette grande
confusion.
L'occasion n'est pas la cause (grund ): catégorie de la "nature", qui produit nécessairement
l'effet. Elle doit de même être distinguée du prétexte, sorte de cause imaginaire,
inventée tout exprès pour justifier une action dont les causes et les motivations
sont bien différentes. Si elle n'est pas une catégorie de la nature, elle n'est pas
non plus une catégorie de la liberté, comme un devoir, une obligation, qui contraignent
sans nécessiter. Et pourtant elle a quelque chose à voir avec la nature et la liberté.
Avec la nature d'abord, en ceci qu'elle correspond bien à une réalité extérieure,
à une structure objective du monde réel. Les Grecs avaient depuis longtemps défini
le kairos, la circonstance favorable qui ouvre littéralement dans le monde une porte
(une opportunité): un passage pour notre action. Mais c'est en même temps une catégorie
de la liberté en ceci qu'elle ne produit rien par elle-même mais offre simplement
un moyen à saisir, une piste à emprunter. Un chemin dans le monde pour notre liberté.
Sans être le moins du monde une incitation, ni même une facilitation (un chemin
peut être difficile) elle comporte secrètement un appel à l'initiative, à l'action
individuelle, à la liberté. Il n'est de route que pour qui veut marcher …
Intermédiaire entre la nature et la liberté, elle est aussi, d'un autre point de
vue, intermédiaire entre le possible et le réel. "Elle est la catégorie limite qui
forme proprement la transition de la sphère de l'idée à celle de la réalité". "Quand
toute la réalité serait achevée dans l'idée, sans l'occasion, elle ne devient jamais
réelle (…)" Rappelons que pour Kierkegaard, l'existence humaine tout entière est
caractérisée comme "devenir". Mais devenir, ce n'est pas simplement changer, c'est,
plus profondément, "passer du possible au réel". On voit que l'occasion, qui préside
à ce passage, constitue la catégorie existentielle la plus importante. Et en même
temps la plus difficile à cerner, la plus déconcertante "l'occasion est la plus
amusante, la plus intéressante, la plus facétieuse de toutes les catégories. Comme
le roitelet, elle est partout et nulle part."
Son statut ontologique est lui-même indécis. En un sens " (…) elle n'est rien en
elle-même; elle est quelque chose uniquement pour ce qu'elle occasionne, mais là
encore elle n'est proprement rien. Mais ce rien est indispensable. L'occasion ne
produit rien, "ne pose rien de nouveau, mais elle fait tout surgir". "L'occasion
est un fil d'araignée, ténu, presque invisible, ou pend le fruit". "L'occasion est
la plus importante et la plus insignifiante des choses, la plus sublime et la plus
futile, la plus considérable et la plus négligeable. Rien n'arrive sans elle, sans
pourtant qu'elle y ait part."
Le "maître" est tantôt décrit comme cet être quasi-divin qui s'impose à tous et
dirige la classe "du regard", tantôt ( le plus souvent) comme l'auxiliaire modeste
qui n'apporte rien et procure seulement l'occasion de progresser. Il est clair que
l'on ne peut concilier ces deux images radicalement antagonistes. Faudra-t-il donc
choisir l'une d'elle ? En fait Kierkegaard va les conserver toutes les deux : tout
dépendra en fin de compte du contenu à transmettre.
Le "contenu"
La réflexion sur le contenu est particulièrement claire. Elle consiste essentiellement
à distinguer les contenus qui sont de l’ordre du savoir (viden)., et ceux qui relèvent
du "pouvoir" (kunnen). L’opposition de principe entre les deux types de contenus
est massive et tranchée. Le « savoir » a pour « médium » le « possible » (image ou
idée). Il comporte un « objet » ( une information, une relation entre deux faits,
une date, etc…) qui va effectivement transiter d’un esprit qui le possède vers
un autre qui en devient détenteur. Kierkegaard partage manifestement sur ce point
les croyances de nombreux enseignants. Il tient pour évident que le savoir
se transmet " directement " : il suffit de produire l’ " objet " (la connaissance)
devant le "récepteur" pour que la communication s’effectue. Pour cette raison,
Kierkegaard parlera à ce propos de "communication directe".
Au contraire les différents contenus qui relèvent du "pouvoir" dépendent d'un tout
autre « médium » : celui de la "réalité". Entendons par-là qu’il ne s’agit plus
d'exhiber des objets abstraits ou imaginaires, mais d’agir effectivement sur le destinataire
pour développer une capacité qu’il doit posséder déjà - au moins en germe. L’exemple
de la transmission d’un savoir-faire technique ou professionnel en fera comprendre
le principe, au demeurant peu original. Dans ce domaine, le « maître » doit posséder
effectivement l’habileté qu’il veut faire acquérir. Mais il ne pourra pas la transmettre
au moyen d’une « image » (en montrant le geste…) ni au moyen d’une « idée » (en expliquant
le mécanisme) ; il devra agir effectivement sur l’élève, pour lui faire faire, tant
bien que mal, quelque chose qu’il ne sait pas encore faire correctement : fabricando
fit faber. A l'issue de l'apprentissage, la compétence sera bien transférée, mais
à cause de la nécessité de passer d'abord par une action exercée sur le sujet apprenant,
Kierkegaard parlera cette fois de "communication indirecte".
Cette distinction de principe entre deux types de "communication" est le fondement
d'une classification précise des contenus éducatifs possibles. C'est elle qui permettra
de répondre à la question posée et de distinguer les cas où l'on doit faire appel
à un maître "autoritaire" ou à un maître "occasion". L’ensemble des contenus susceptibles
d'être enseignés peut donc être organisé comme suit :
1°) On distinguera d'abord les contenus de type scientifiques, relevant de la communication
directe et centrée sur l’ « objet » (la connaissance à transmettre).
La seule chose qui importe dans ce domaine, c’est que le contenu soit présenté.
Seul importe l’ « objet ». Si la leçon est assez claire, elle s’imposera d’elle-même
à l’esprit attentif Lorsque cette condition est remplie, l'élève est censé acquérir
sans autre manipulation le savoir proposé. Ce qui ne signifie pas que cela lui sera
forcément facile. L'essentiel est que cela soit possible. Il y a là une croyance
à la passivité, la réceptivité fondamentale de l'esprit en face du "savoir"; résurgence
inattendue d'anciennes métaphores. L'esprit est une page blanche, ou une éponge –
ou encore un estomac. Son rôle est d'absorber. Le travail du Maître ne consiste donc
pas, comme le prétend la maïeutique socratique/platonicienne, à faire retrouver les
principes d'une connaissance immémoriale, mais simplement à inscrire du texte sur
la page blanche de l'esprit, donner de la nourriture à cet estomac vide – bref exhiber
le savoir et assurer les conditions optimales de son incorporation. Le paradoxe de
Kierkegaard, à ce niveau, est que le domaine dans lequel l'enseignant ne doit pas
être accoucheur ou sage-femme est précisément celui pour lequel ce concept avait
été inventé! C'est lorsqu'il donne du savoir que le maître peut – et doit – se
comporter comme un Dieu tout puissant ! Par opposition à la transmission de savoir,
absorbé "directement" par l’esprit récipient, Kierkegaard va présenter en détail
les modes de transmission qui relèvent de la communication de "pouvoir". Trois cas
principaux sont à considérer.
2° A) La communication indirecte de "pouvoir" artistique, technique, professionnel.
Kierkegaard pense à la transmission de compétences comme celles qui sont mises en
œuvre dans la peinture, le dessin, le chant, la maîtrise d’un instrument de musique,
etc… Là, il n’y a rien à « savoir » : il faut « faire ». Il s’agit donc bien d’une
communication « indirecte » qui repose essentiellement sur l’exécution répétée de
gestes caractéristiques, s’améliorant progressivement. . Toutefois la compétence
(technique, et pas seulement pédagogique) du maître est indispensable. C’est le
maître qui doit posséder d’abord – et montrer – le procédé, le tour de main, le
bon geste. Livré à lui-même, l’élève ne le découvrira jamais. Nous sommes en présence
d’une pédagogie du « modèle » (comme on dirait aujourd’hui), basée d'abord sur l’imitation.
Pourtant l’activité de maître ne consiste pas à « faire entrer » la compétence chez
l’élève, mais au contraire à l’en faire « sortir », à la faire passer de la « puissance »
à " l’acte". Tous les apprentissages du même ordre s'enracinent sur des habiletés
préexistantes – si rudimentaires soient-elles, et se chargent de les développer.
Un exemple humoristique (mais significatif) en est donné dans la Dialectique de la
Communication "Le caporal voit kata dynamin le soldat dans le paysan, et dit en
conséquence " j'en ferai sortir le soldat - à coups de trique.". De même l'éducation
artistique suppose au départ un certain talent inné. On ne peut donner à l'élève
quelque chose qu'il ne possède