Le rire peut être une arme terrible. Kierkegaard n’a pas attendu l’épisode du Corsaire pour en découvrir la puissance. L’usage constant de la raillerie faisait du jeune Kierkegaard un compagnon redoutable, peu apprécié de ses nombreuses victimes. L’écrivain-philosophe en fera l’un des instruments préférés de son combat intellectuel. Reprenant à son compte l’ironie socratique (l'affectation d'ignorance qui dissipe le faux savoir du sophiste), il en fera une arme offensive permettant de faire éclater les contradictions de ses adversaires. Mais enfin c’est une chose de se moquer, fut-ce de soi-même, et c’est tout autre chose d’être ridiculisé par autrui ! Avec l’affaire du Corsaire et les pastiches d’Hostrup, ce n’est plus lui qui manie l’ironie : on l’utilise contre lui.
1) Analyse conceptuelle.
La réplique du philosophe sera d’abord, on pouvait s’y attendre, une réplique conceptuelle. Ce qu’on ne peut détruire, on peut du moins l’analyser… Pour penser l’expérience vécue d’une forme de « persécution », il va d’abord forger un certain nombre de notions. Il note d’abord que ce flot de quolibets qui se déverse sur lui n’émane pas tant d’individus particuliers (l’auteur de la pièce, les rédacteurs du journal) que d’une foule anonyme qui reprend les sarcasmes et les amplifie. Il est victime de l’ironie, mais d’une ironie collective. Il est persécuté par le rire de la « masse » (mængde). C’est un terme qu’il emploie souvent pour comprendre ce qui lui arrive.
Mais qu’entend-il par là ? Un léger détour nous sera nécessaire. La « masse » n’est pas une réalité primitive, ni le moins du monde « naturelle ». C’est le produit d’une sorte de décomposition dont il décrit le processus. Chaque société est d’abord un tout organique dont les membres ne se distinguent pas vraiment les uns des autres. Chacun de ses membres est, selon le mot du Post-Scriptum, un « exemplaire (exemplar) qui ne fait qu’exprimer l’espèce ». Peu à peu, sous l’effet de l’éducation, qui est toujours un processus d’individualisation, des groupes plus restreints se constituent dans ce magma indifférencié : ce sont des « états » (au sens ou l’on parle du « tiers état ». La noblesse, le clergé, etc. constituent de tels « états »). Au sein de ces groupes pourront apparaître des « personnalités » (Personlighed) qui se distinguent de plus en plus les unes des autres. Le problème essentiel de notre société est celui du destin de ces « personnalités ». Que va-t-il advenir d’elles ?
Deux possibilités s’offrent. Ou bien l’individu va accentuer de plus en plus sa personnalité propre, affirmer ses traits singuliers, se « choisir lui-même », s’efforcer d’ « être lui-même ». Ou Bien les individus vont perdre peu à peu à leurs caractères distinctifs, s’imiter mutuellement, et se fondre dans la « masse » (mængde).
La « masse » n’est donc pas autre chose que l’ensemble des individus qui ont renoncé à se réaliser personnellement et s’imitent constamment les uns les autres, un sous-groupe de plus en plus important dans les sociétés modernes. Un sociologue du 20ème siècle, David Riessman a décrit ce qu’il appelle la Foule solitaire (the lonely crowd) : la masse des individus « other-directed », fonctionnant « au radar » et guettés par l’angoisse. C’est très exactement ce que Kierkegaard désigne par le mot mængde. Cent ans plus tôt.
Comme on le sait, Kierkegaard veut encourager le développement progressif de la personnalité, et fait de la réalisation par chacun d’un Individu unique en son genre (den Enkelte) l’idéal ultime vers quoi nous devons tendre. Et pourtant l’on constate un progrès croissant de la « démoralisation » qui produit dans nos sociétés une masse croissante de zombis interchangeables. Cette dégradation a de multiples causes. L’une d’elles est la presse qui diffuse des informations sans s’intéresser à leur signification. Seul compte le caractère inattendu, surprenant, « intéressant » du message. Exposé à ce déferlement d’ « informations » l’individu (individ) se contente de répéter ce qu’on lui dit, et cesse de s’interroger sur le sens du message. Faute d’en avoir la possibilité, il en perd rapidement le goût – c’est la première étape sur la voie de la « démoralisation ».
Mais cela peut aller plus loin encore. Nous disposons d’une brève analyse du mode de fonctionnement du Corsaire où le philosophe ne laisse pas parler son seul ressentiment, mais tente un examen plus objectif du phénomène. On la trouvera dans une conversation rapportée par Hans Brøchner. Il faut citer tout entier ce petit passage limpide.
« Un jour en me parlant de l'orientation générale du Corsaire, il [S. Kierkegaard] jugea sa production comique, d'un point de vue purement esthétique. Il lui reprochait essentiellement de détruire le sens du comique chez ses lecteurs. En associant systématiquement le ridicule à certains personnages connus, qui, une fois pour toutes étaient catalogués comme des figures risibles, on amenait le lecteur à rire de ce que l'on disait d'eux, non pas parce que le propos aurait contenu quelque chose de drôle, mais parce qu'il concernait des personnes que tout le monde s'accordait à trouver comiques ou ridicules. » (Brøchner, texte 22)
Le mécanisme est simple; la description qu’il en donne paraîtra banale aujourd’hui. Elle est révolutionnaire à l’époque : c’est le phénomène du conditionnement qui est mis en lumière. On commence par associer un individu (son portrait, son nom) et une plaisanterie. Au bout d’un certain temps la seule évocation du personnage provoque le rire. C’est le conditionnement qui produira à son tour, conséquence imprévue et inéluctable, la « démoralisation » dont nous parlions plus haut. Chacun « répond » exactement comme les autres, sans le vouloir ni le savoir. A la seule évocation d’un personnage ainsi marqué, tout le monde se met à rire. Un fonctionnement automatique et irrationnel a remplacé subrepticement une conduite sensée. Je ne ris pas parce que c’est drôle, mais je ris parce que l’on rit. Et si l’on rit, c’est que le rédacteur en chef a décidé que l’on rirait ! « Conditionnement », « aliénation », « manipulation » - avant même le milieu du dix-neuvième siècle, le vingtième est déjà annoncé !
Il y a plus grave encore. D’être indéfiniment répercutées par la foule, les paroles et les pensées prennent une sorte de consistance, d’épaisseur propre. « Ensevelissant la ville et la campagne dans le tourbillon de leurs racontars », les discours anonymes de la presse parlent pour ainsi dire tout seuls. Pour désigner cette monstruosité, Kierkegaard emprunte au monde du spectacle le terme de ventriloquie. « La ventriloquie consiste, comme on sait, à parler de façon qu'on ne puisse déterminer quel est celui qui parle; ainsi on entend bien la parole, mais comme non localisée, comme s'il n'y avait pas de parleur. » ( Pap. XI ii A 106.). Comme on dit aujourd’hui : « ça parle » ! Mais pourquoi ce phénomène est-il terrifiant ? Pourquoi sa diffusion croissante est-elle perçue comme une menace ? C’est parce que la « ventriloquie » est contagieuse. « Il n'y a plus d'hommes ni qui pensent, ni qui aiment etc. Mais le genre humain est enveloppé par la presse d'on ne sait quelle atmosphère d'idées, de sentiments, d'états d'âme, même de résolutions, de propositions qui ne sont de personne, appartenant à tous et à personne. ». (Id.) La croissance irrépressible de l’impersonnalité risque de détruire toute communication authentique entre les hommes. A terme, c’est la culture humaine tout entière qui est menacée par le progrès de la « ventriloquie ».
« Personne n’ose dire « je ». Mais puisque la première condition absolue de toute communication de la vérité est la personnalité, comment la vérité peut-elle trouver son compte à cette ventriloquie ? Il s'agissait donc de remettre la personnalité en place. […] Mon action n'est sans doute que celle d'un précurseur, jusqu'à ce que vienne celui qui au sens le plus strict dira « j e ». Mais le revirement de cette abstraction non humaine vers la personnalité, c'est là ma tâche ».( Pap X1A 531 p 160 (écrit vers 1849).
2) Une nouvelle pragmatique.
Comme toujours chez Kierkegaard, l’analyse conceptuelle, prolégomène indispensable, ne se suffit pas à elle-même. Elle n’a de sens et d’intérêt que si elle débouche sur une tâche, des projets, des entreprises. Car il ne suffit pas de « comprendre ». La vraie question qui se pose toujours, en fin de compte, c’est bien : que faire ? La situation, telle qu’il la comprend maintenant lui fixe donc une tâche : le revirement de cette abstraction non-humaine vers la personnalité. Une tâche, c'est-à-dire aussi une méthode, des moyens, des étapes peut-être…
En un sens il est vrai de dire qu’après le Corsaire, tout est nouveau. Pour autant, il ne va pas repartir de zéro. Il découvre qu’il pourra peut-être accomplir cette nouvelle « tâche » en reprenant et en renouvelant la tortueuse méthode qu’il avait imaginée au début de sa production littéraire: la « communication indirecte ».
C’est d’abord, on le sait, une stratégie de publication, reposant sur la sortie simultanée de textes « esthétiques » (pseudonymes) et « religieux » (signés). Dans cette forme de communication l’écrivain adopte délibérément une position basse, plus que discrète : effacée. Il n’est que le « souffleur », le « secrétaire », plus modestement encore l’ « occasion » pour les pseudonymes de s’exprimer. Il se cache derrière ses personnages et se fait invisible comme le « lutin » dont parle le Concept d’Ironie. Mais Kierkegaard, peu de temps avant l’affaire du Corsaire, a décidé de mettre fin à cette communication indirecte-là. Le Post-Scriptum reconnaît officiellement la paternité des ouvrages pseudonymes et expose clairement les raisons de cette stratégie, qui devient par-là même caduque ! De plus, sous le coup des harcèlements conjugués de Goldschmidt et d’Hostrup, Kierkegaard n’est plus le maître d’œuvre mais la victime de l’ « ironie » - une ironie qu’il lui est impossible de retourner contre ses persécuteurs. Comment pourrait-il se faire « invisible » alors qu’il est largement exposé – aux ricanements de la « masse », aux quolibets du « public » ?
La nouvelle communication indirecte s’inscrit dans une perspective bien différente. Les « attaques » de Goldschmidt et d’Hostrup l’ont pour ainsi dire anéanti. Il va devoir reconstruire une image valorisante de lui-même, et en particulier de cette « activité d’écrivain » à quoi se réduit l’essentiel de sa vie. La seule solution est de reprendre le concept (et le mot !) de « communication indirecte » en lui donnant toutefois un contenu partiellement nouveau. Cette nouvelle communication peut prendre trois directions principales.
Il s’agit d’abord de communiquer authentiquement avec soi-même, se réaliser, ou comme il le dit souvent : être soi. On sait que Kierkegaard fait de cette auto-réalisation la tâche d’une vie entière, et de toute vie humaine digne de ce nom. Dans son cas personnel, c’est l’idée d’une possible réalisation de soi comme « martyr », qui va l’occuper jusqu’à sa mort – avec toutes les interrogations qu’une telle tentation peut soulever (« a-t-on le droit de mourir pour la vérité ? », etc.)
Après le « je », le « tu ». La communication authentique avec autrui repose sur une exigence tout aussi forte. Elle doit produire sur le destinataire un effet réel. Elle ne doit pas l’amuser, ni même l’émouvoir, mais bel et bien le changer. Agir sur l’autre, c’est d’abord et avant tout, faire agir l’autre…Dans le jargon de notre temps, on dirait qu’il s’agit de passer de l’illocutoire au perlocutoire.
Enfin le politique. Communiquer avec un groupe, des « autres », des « ils », c’est là encore agir effectivement, en remplaçant, comme dirait Marx, « la critique des armes par les armes de la critique ». C’est tout le sens par exemple de l’assaut final contre l’église instituée. On sait que Kierkegaard fut scandalisé par l’usage politique et mondain du terme « témoin de la vérité » pour qualifier le défunt primat de Danemark. A cette expression, Kierkegaard donne personnellement un sens très fort. Il en fait pratiquement un synonyme de « martyr ». D’où sa fureur. Alors que le prédicateur, Martensen, n’y voyait sans doute qu’une banalité. Kierkegaard passe brutalement à l’action et diffuse dans les rues qui furent autrefois témoin de son martyre, les exemplaires d’un « journal » pas tout à fait hebdomadaire mais bel et bien satirique… Avec ses armes propres, il va s’adresser à son tour au « public » et tenter de séduire la « masse » détestée. Au moyen de ce qu’il faut bien appeler des « caricatures » … Elles sont parfois simplistes et grossièrement outrées, comme lorsqu’il explique que « les prêtres sont des cannibales » ( L’Instant n° 9 du 28 sept 1855). Mais bien souvent spirituelles et incisives comme celles qu’il nomme lui-même : « pointes acérées » :