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Pour comble de malchance, Søren Kierkegaard fit également l’objet de caricatures plus conventionnelles : des caricatures littéraires. Je veux parler  du rôle joué par un certain Søren Kirk, (plus tard Søren Torp), dans un   vaudeville d’ Hostrup:  Les voisins d’en face (Gjenboerne).

L'intrigue est assez conventionnelle. Deux étudiants, Basalt et Klint,   partagent la même chambre au collège de  Regensen (la Cité Universitaire). Basalt est amoureux de Rikke, la fille du riche chaudronnier Smidt, qui habite en face de Regensen (d’où le titre de la pièce…).  Et Rikke aime en retour le jeune   théologien. Malheureusement la chaudronnier a promis sa fille au lieutenant Von Buddinge, un militaire en demi-solde, qui  ne s’intéresse   qu’aux écus du  papa.  Klint, qui cherche à aider son camarade,  rencontre par hasard un vieillard qui n’est autre qu’Ahasvérus, le célèbre cordonnier de Jérusalem, condamné à errer éternellement de par le monde.
Le Juif consent à lui prêter – pour un soir seulement -  une paire de bottes merveilleuses de sa fabrication qui vous mènent où vous voulez, et « par-dessus le marché » rendent invisible celui qui les porte !
Klint peut donc à l’insu de tous assister à une  soirée d’anniversaire  chez les Smidt. Il y rencontre  Von Buddinge, qui  perdra tous ses moyens lorsqu’une Voix (venue de nulle part) viendra corner à ses oreilles un sinistre  Prends garde !
Invité à déclamer un poème bien connu, le lieutenant    va tout embrouiller et se ridiculisera complètement. Le lendemain, apprenant  que Klint est étudiant en médecine, il tient à le consulter sur son cas. Le jeune homme est formel : l’affection est très grave. Ces « Voix » mystérieuses peuvent conduire à la mort. On  ne peut les faire disparaître qu’en renonçant à la mauvaise action qu’on s’apprêtait à accomplir. Terrifié, le  chevalier d’industrie s’empressera de rendre sa parole au trop naïf chaudronnier. La jeune fille sera fiancée à  son bel étudiant  au cours d’une réception qui a lieu cette fois « en face », à  Regensen -  dans la chambre des deux amis.
Cette pièce sans prétention réalisait assez bien, pour le public bourgeois de l’époque, l’alliance très recherchée de l’esprit « positif » (la science, la technique, l’industrie ) et du Merveilleux chrétien   (un Merveilleux  un peu naïf qui fait   penser à celui d’Andersen). Klint – alias Hostrup – aura également réussi à réconcilier le monde des « penseurs » et celui des affaires, le Poète et le Philistin. Comme le dit la chanson finale, il a « construit un pont qui unit la Vie et l’Idée ».  Hostrup  termine sa « pièce à couplets » (sangspil) en janvier 1844 ; elle est représentée en février et en mars au Hofteatret, avec l’autorisation du roi, et rencontre immédiatement un vif succès.  Le cadre étroit  d’une pièce d’étudiant, jouée par des amateurs qui cherchent surtout à s’amuser ne tarde pas à éclater. La pièce initiale se réduisait à  un canevas, partiellement rédigé et laissant la place à des nombreuses improvisations. Dés la fin de 1845, le texte commence à se fixer et  le spectacle change de nature. Bientôt  il  sera représenté par des acteurs professionnels, dans  un véritable théâtre. A Odense, d’abord. Puis, durant l’été 1846, Gjenboerne est à l’affiche du Théâtre Royal de Copenhague, pour une soirée de bienfaisance. Pour cette représentation (et toutes les autres par la suite…) le patronyme trop transparent d’un des personnages sera modifié.
Celui qu’Hostrup avait d’abord appelé Søren Kirk devient Søren Torp, mais bien entendu le texte reste inchangé. A partir de 1848 la pièce sera inscrite définitivement au répertoire du Théâtre Royal. De 1850 à 1854 on pourra la voir également dans un autre théâtre de la ville (le Kasino). Au Danemark  on la joue encore aujourd’hui. De temps en temps. La dernière  reprise  à ma connaissance eut lieu en mai 2000 au théâtre d’Arhus. En 1939 Carl Alstrup en tira même le scénario d’un film. Quoi qu’il en soit, c’est dans les  Gjenboerne que l’on voit d’abord  apparaître sur la scène  le plus célèbre écrivain de la littérature danoise. Dans un rôle, il faut bien le dire, très secondaire, et qui n’apporte  rien à l’intrigue principale. Comme le texte est  inconnu en France, il
nous a paru intéressant de présenter une traduction des passages ou Søren Kirk intervient.

[La scène se passe à Regensen. Dans une des salles, se tient une réunion de l’Association des  Etudiants. De nombreux étudiants sont présents. Le Président de séance  (un certain Basalt) vient d’expliquer qu’  « à cause de l’afflux constant des amendes payées par les adhérents, la caisse de l’Association est devenue si grosse qu’elle risque d’éclater ». (Faut-il préciser que la réalité financière était tout autre ?) La discussion s’engage sur le point de savoir à quoi consacrer la somme élevée de 14 rixdales et 5 schillings.  Søren Kirk prend la parole.]

Søren Kirk. Puis-je parler ?

Basalt. Søren Kirk a la parole.

Søren Kirk. Messieurs, il y a deux façons d’utiliser notre fortune. Ou bien nous pouvons être généreux et faire plaisir aux autres, ou bien n’être pas généreux et nous faire plaisir à nous-mêmes. Si nous voulons être généreux et faire plaisir aux autres, alors nous pouvons envoyer notre argent, ou bien aux Suédois brûlés, ou bien aux  Jutlandais noyés. Ici intervient une alternative (1). Ces deux propositions s’opposent comme l’eau et le feu. D’un côté nous jetons notre argent au feu, de l’autre nous le flanquons à l’eau …

Basalt. Mais, qu’est-ce que tu choisis ?

Søren Kirk. Quand nous voulons faire plaisir aux autres, que voulons-nous leur apporter ? La joie ou la tristesse ?  La joie, et pas la tristesse ! Mais à qui peut-on apporter la joie ? A ceux qui sont contents, ou à ceux qui sont tristes ? A ceux qui sont tristes – et pas à ceux qui sont contents ! Aux Suédois qui sont brûlés, nous ne pouvons apporter la joie – parce qu’ils sont brûlés ! Aux suédois qui ne sont pas brûlés, nous ne pouvons pas apporter la joie – parce qu’ils sont contents de n’être pas brûlés !  Aux Jutlandais  qui sont noyés, nous ne pouvons apporter la joie; ils ne peuvent pas se réjouir – parce qu’ils sont noyés ! Aux Jutlandais qui ne sont pas noyés,  nous ne pouvons pas apporter la joie – parce qu’ils sont contents de n’être pas noyés ! Mais si nous ne pouvons pas leur apporter la joie, alors nous ne pourrons pas leur faire plaisir, et si nous ne leur faisons pas plaisir avec notre cadeau, alors nous les chagrinons. Si donc nous sommes généreux et faisons plaisir aux autres, alors nous les chagrinons,  mais nous ne voulons pas les chagriner puisque nous voulons leur faire plaisir. En conséquence, nous ne voulons pas être généreux et faire plaisir aux autres, mais nous voulons n’être pas généreux et nous faire plaisir à nous-mêmes.

Basalt. Bon. Tu as fini ?

Søren Kirk. Oui, mais si vous en voulez plus,  je continuerai volontiers …

Basalt. Non merci. Quelqu’un veut-il s’exprimer sur la dernière proposition ?

  L’intervention de Søren Kirk  se limite pratiquement à cette scène.  Le « théologien »  tentera bien de prendre la parole à plusieurs reprises,  mais on l’empêchera  toujours de s’exprimer. La dernière tentative est la plus significative. Elle se situe à la fin de la scène 12 (la dernière) juste avant la chanson qui termine le spectacle.  Sans y être autorisé,  Søren Kirk va monter sur une chaise pour expliquer savamment que «Quand on aime, on ne hait pas, mais qu’au contraire, lorsqu’on hait,  alors on n’aime pas. » Il se propose de développer ce truisme, mais les autres le font taire… Un élément important de la conception kierkegaardienne de l’existence est également évoqué, de façon  d’ailleurs très fugitive, par Klint lorsqu’il  affirme que « notre ami Søren » pourra «démontrer  facilement que la possibilité est plus importante que la réalité. » L’idée que la possibilité est « la plus lourde de catégories » est l’une des leçons décisives du Concept d’Angoisse. (3)  
La caricature est féroce. Le style de Kierkegaard  est  facilement reconnaissable. Les lecteurs de Ou  BienOu Bien ne peuvent manquer d’identifier  tel passage célèbre : « Je n’ai le cœur à rien. Je n’ai pas le couraged’aller cheval, l’exercice est trop violent, ni d’aller à pied, c’est trop fatigant ; je n’ai pas le courage de me coucher : ou bien en effet il me faudrait rester dans cette  position, et je n’en ai pas le courage, ou bien je devrais me lever de nouveau et je n’en ai pas non plus le courage.Summa summarum : je n’ai le cœur à    rien. » Et surtout celui-ci, qui est peut-être plus connu encore : « Marie-toi, tu le regretteras ; ne te marie pas,tu le regretteras également ; marie-toi ou ne te marie pas, tu regretteras l’un et  l’autre ; que tu te maries ou que tu n’en fasses rien, tu le regretteras dans les deux cas. Etc.… ». Même si le rôle de Søren Kirk  est tout à fait marginal dans l’économie de la pièce, Kierkegaard  ne pouvait donc pas ignorer qu’il était mis en
cause, au moins comme auteur de Ou Bien - Ou Bien.
Notes

1) Le texte est traduit à partir de la 12ème édition de  Gjenboerne. Sangspil af C. Hostrup (Les Voisins d’en face, pièce avec couplets). Copenhague 1925.  Scène V  pp. 21 à 23.

2) Le texte dit et Inten-Eller. Rappelons que c’est le titre de l’ouvrage   traduit par  Ou bien – Ou Bien  ou  L’Alternative.

3) Cette allusion  pose d’ailleurs un petit problème de date: le Concept d’Angoisse a paru après la sortie de la pièce ! Ce texte précis a probablement été ajouté au moment de la publication, la pièce représentée initialement laissant une assez large place à l’improvisation.
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Regensen  vers  1840

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L'affiche du théâtre royal pour
  la  représentation de 1948
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