L’essentiel, dans ce que les Souvenirs de Brøchner nous apportent ne tient pas
à la révélation d’événements importants qui auraient été ignorés jusqu’alors. Au
contraire, la plupart des événements importants qui sont évoqués ici étaient déjà
bien connus par d’autres sources. A cette règle je ne vois qu’une seule exception.
Enorme, massive. Et peut-être illusoire. Elle se trouve dans le texte 3 que je me
permets de recopier.
En 1837, je rencontrai K. de temps en temps au restaurant. A cette époque, il ne
vivait plus chez son père, mais dans une maison de Lovstræde – justement la maison
dans laquelle la librairie Reitzel est installée aujourd'hui (1871). Il aimait prendre
son repas du soir au restaurant et, je m'en souviens, lorsqu'il m'arrivait de me
régaler d'un « demi-steak », j'étais surpris du luxe qu'il étalait en prenant au
dîner une demi-bouteille de vin, etc. Maintenant nous parlions ensemble plus souvent,
et il se montrait très amical avec moi. Un soir il me demanda quels étaient les esthéticiens
que j'avais lus. Je m'aperçus à cette occasion que je n'avais pas accès à beaucoup
de livres, et que j'étais très ignorant dans de nombreux domaines. Il me demanda
si je connaissais les ouvrages des romantiques allemands. Je dus convenir qu'il n'en
était rien. Alors il m'invita à le suivre chez lui et me prêta un livre d'Eichendorff
: Dichter und ihre Gesellen. En souvenir de cette rencontre, j'achetai ce livre
quand sa bibliothèque fut vendue aux enchères. Je me souviens aussi que quand je
le lui rendis, quinze jours plus tard, je voulus m'excuser de l'avoir gardé si longtemps
– à l'époque, j'étudiais la théologie avec passion. A ma grande confusion, il m'accueillit
en me demandant si je l'avais déjà fini … Avec son regard perçant, il avait naturellement
vu que c'était le terme opposé qui me venait aux lèvres. Il s'était amusé, sans aucune
méchanceté, à m'embarrasser – ce qui à l'époque était extrêmement facile. En ce
temps-là je rougissais facilement; c'est un spectacle qui lui a toujours plu – chez
le « jeune homme ». J'ai gardé deux souvenirs de cette visite chez K. le jour où
il me prêta le livre. D'abord c'est mon étonnement devant sa grande bibliothèque
qui m'impressionna beaucoup. Ensuite c'est une petite bizarrerie. Après avoir pris
le livre, il ressortit et souffla la bougie qu'il avait allumée. Il me dit qu'il
faisait toujours cela avec précaution, et à une certaine distance, parce qu'il s'était
convaincu que la fumée de la bougie était dangereuse à respirer, et pouvait attaquer
les poumons.
Ce texte riche et complexe a suscité quelques commentaires dans la littérature secondaire
germanique et danoise, depuis l’article de Knud Jensenius en 1930 « Le jeune homme »
chez Søren Kierkegaard. Mais une seule chose intéresse les critiques: les guillemets
qui entourent le « jeune homme » ! En effet les lecteurs de Kierkegaard reconnaîtront
facilement une appellation qui apparaît deux fois dans l’œuvre du philosophe : le
« jeune homme » est l’un des orateurs de In vino veritas; c’est aussi l’un des
personnages de la Répétition. Nous disposerions donc d’une clé d’autant plus
fiable qu’elle est proposée (semble-t-il) par quelqu’un qui a dû recevoir les confidences
de Kierkegaard. C’est du moins le raisonnement implicite sur lequel repose cette
« identification » tout à fait discutable! Car tout ce que Kierkegaard nous apprend
sur ce « jeune homme » dans les textes que je viens de citer, c’est qu’il est sujet
à la mélancolie (ce qui ne semble pas avoir été le cas de Brøchner) et que l’amour
le rendit « poète » (même remarque). Pratiquement, toutes les tentatives faites
pour découvrir le modèle sur lequel Kierkegaard se serait réglé sont décevantes.
Le seul argument sérieux en faveur de Brøchner reste … l’affirmation de Brøchner
lui-même. Que rien ne confirme. D’autres interprétations, tout aussi vraisemblables
(mais pas plus) ont pu être avancées. Par exemple E. Hirsh, dans un article modestement
intitulé Quelques petites contributions à la recherche kierkegaardienne explique
que l’énoncé peut fort bien renvoyer au contenu même du livre prêté par Kierkegaard,
livre dans lequel on retrouve à plusieurs reprise un junger Mensch, que l’on voit
même, paraît-il - « rougir ».
Et pourtant ces guillemets posent problème. Pourquoi : le « jeune homme » ? cette
écriture exige une explication. Mais le problème reste insoluble tant que les commentateurs,
lisant Brøchner, ne cherchent que des informations sur son cousin. S’ils ne trouvent
rien, c’est que, s’agissant de Kierkegaard, la recherche des « clés » n’a pas de
sens : il n’écrivait pas de romans à clefs !
En revanche le récit commence à prendre du sens si l’on consent à lire le texte à
l’endroit, en le tenant pour ce qu’il est manifestement : l’histoire d’un micro-conflit
entre un jeune homme (sans guillemet), pauvre, peu cultivé, maladroit, - et son brillant
cousin, riche, cultivé, bon vivant, brillant causeur… Le texte nous fait assister
à un bref affrontement, une passe d’armes furtive dans laquelle, en un instant,
le maître de l’ironie terrasse son adversaire. Kierkegaard a prêté au jeune homme
un ouvrage d’Eichendorff Les poètes et leurs compagnons. Le jeune étudiant l’a gardé
plus longtemps que les convenances ne l’autorisaient. Avant même qu’il ait eu le
temps de s’excuser, Kierkegaard l’accueille par une boutade ironique, en lui demandant
s’il l’avait déjà fini. Incapable de riposter, le jeune homme ne peut que « rougir »…C’est
l’histoire d’un combat, mais racontée par le perdant. (On notera au passage l’étonnante
dénégation par laquelle Brøchner disculpe gratuitement Kierkegaard de toute intention
malveillante: « Il s’était amusé, sans aucune méchanceté , à m’embarrasser ». Qu’en
sait-il après tout ? D’autant qu’apparemment Kierkegaard l’a ainsi fait rougir
plus d’une fois : n’est-ce pas «un spectacle qui lui a toujours plu » ?
Dans l’instant, Brøchner a perdu. Pourtant le texte, une autre couche du texte, nous
fait assister au renversement complet de la situation. Contre l’ « instant », Brøchner
va faire jouer la force irrésistible du temps! Nous ne sommes plus « en 1837 ».
Et « aujourd’hui (1871) » - c’est moi qui raconte l’histoire! Brøchner a, en quelque
sorte, remplacé Kierkegaard. Le philosophe, c’est lui! Pour le dire autrement : le
« compagnon » est devenu à son tour « le poète » ! Tous les traits symboliques du
récit indiquent ce renversement. La « grande bibliothèque » qui avait à l’époque
« impressionné beaucoup » le jeune étudiant a été dispersée à la mort de Kierkegaard.
Et le livre même, Dichter und ihre Gesellen, qui était l’occasion de la « grande
confusion », fut acheté, parmi d’autres « en souvenir de cette rencontre »! Il fait
aujourd’hui partie de la bibliothèque de Brøchner.
Mieux encore : Brøchner va s’insérer, phantasmatiquement, au cœur même de l’œuvre
de Kierkegaard. Brøchner n’est probablement pas le modèle du « jeune homme ». Il
n’y a probablement pas de modèle… En revanche il est probable que Brøchner a cru,
l’espace d’un Souvenir, qu’il était ce « modèle »! Telle me semble la signification
des fameux guillemets qui ont fait couler tant d’encre. Le petit jeune homme rougissant
est devenu le « jeune homme », l’un des porte-parole du grand écrivain. Ces guillemets
sont sa réplique à l’ironie de Kierkegaard. Le jeune homme, qui ne pouvait s’offrir
que des « demi-steaks », (et ne pouvait s’offrir du vin ) est devenu l’un des prestigieux
consommateurs du banquet d’In vino veritas !
Le dernier trait, celui qui termine le texte comme un point d’orgue est le plus significatif.
« Après avoir pris le livre, il ressortit et souffla la bougie qu'il avait allumée.
Il me dit qu'il faisait toujours cela avec précaution, et à une certaine distance,
parce qu'il s'était convaincu que la fumée de la bougie était dangereuse à respirer,
et pouvait attaquer les poumons. » Certes ce n’est qu’une « petite bizarrerie ».
Et l’on pourrait sourire du caractère naïf de cette « crainte ». Mais cette petite
bizarrerie a la figure de la mort. Car cette fois ce qui est en jeu est infiniment
lourd. Au XIXème siècle la tuberculose fait des ravages. La mère de Brøchner en
est morte. Sa femme vient d’en mourir. Lui-même est gravement atteint, et le sait.
A l’ironie de Kierkegaard, qui le laisse momentanément sans voix, Brøchner va finalement
répliquer par l’humour. Noir.