Les textes sont rangés grosso modo selon l’ordre chronologique. La numérotation est celle de Brøchner. Chacun des textes évoque un « souvenir » particulier, ainsi que certaines des circonstances qui l’accompagnent et permettent d’en saisir le sens. La succession des différents textes n’est jamais aléatoire. Parfois le lien est tout à fait évident. Il est parfois subtil et relève de la simple association d’idées. Qu’on observe par exemple le fil ténu qui relie le texte 19 (sur le « génie ») et le texte 20 (sur Adler). Aucun rapport, en apparence… Tout s’explique lorsqu’on rappelle que du Livre sur Adler ne fut finalement publié qu’un bref extrait : Le Génie et l’Apôtre.

Il est clair que les Souvenirs  ne nous proposent pas une biographie complète de Kierkegaard. Les carences parfois évidentes à cet égard ont été signalées depuis longtemps – par exemple l’absence de toute allusion à un événement aussi important que les fiançailles avec Régine et leur rupture. C’est qu’il se trouve que Kierkegaard n’eut jamais l’occasion (ou le désir ) d’en parler à Brøchner. Ce dernier, comme tout le monde, connaissait  l’histoire  par le menu. Mais comme il n’a aucun « fait » à évoquer, il n’en parle pas …

 

 

Les faiblesses du grand homme.

Il serait donc vain de chercher dans ces Souvenirs je ne sais quelle révélation sensationnelle. Aucun scoop  dans ces récits le plus souvent transparents,  racontant des épisodes familiers de la vie quotidienne. Mais c’est par cette banalité même du propos qu’ils apportent quelque chose d’essentiel à notre connaissance du philosophe danois en le soumettant à un éclairage insolite auquel l’étude des textes canoniques ( les Miettes, le Post-Scriptum …) ne nous avait pas habitués.

Ce sont d’abord des faiblesses de tous ordres qui sont assez crûment révélées. Son extraordinaire maladresse physique  ( textes 12, 13, 14). Son allure saccadée et même une certaine difformité (texte 8). Ses caprices d’enfant gâté et mal élevé (texte 5).  Sa vanité puérile (texte 10, 19). Ce qu’il faut bien appeler son snobisme (texte 47). Son goût du luxe et de la bonne chère, et cette petite « bizarrerie » qui ne laisse pas d’étonner le jeune homme (texte 3) Brøchner n’hésite pas à le montrer sous un jour parfois ridicule : le grand mystificateur peut être lui-même manipulé par un simple aubergiste qui a deviné sa vanité (texte 9). Avec sa finesse et sa  discrétion habituelle, Brøchner laisse entrevoir toute la complexité des relations que Søren Kierkegaard entretient avec son frère. L’envie d’abord, car après tout le frère est « docteur », quand Søren n’est que « magister » (texte 29) ; mais aussi  le mépris que le  penseur, subtil et profond,  réserve à ce bavard ampoulé et superficiel,  qu’il admire et déteste depuis toujours (texte 30).

 

Le « psychologue ».

Le talent de « psychologue » dont Kierkegaard fait preuve dans ses rapports avec les autres  est également présenté,  dans toute son ambivalence. Ses aspects positifs sont largement mis en lumière. C’est parfois une véritable psychothérapie qui est évoquée: Kierkegaard décrit avec précision le « travail de deuil » (comme on dira – bien plus tard). Son mécanisme, ses effets sont analysés. Loin de chercher à écarter  les affects pénibles le thérapeute va au contraire les susciter délibérément, ce qui permettra de les maîtriser en détournant l’énergie  qu’ils engendrent vers des buts « positifs »  (textes 38, 43).

 

Le « manipulateur ».

Malheureusement, ses interventions ont parfois une tout autre signification. L’infatigable « promeneur de Copenhague » qui se flattait d’aimer surtout les petites gens se révèle comme un maître manipulateur, qui multiplie, le temps d’un clin d’œil, les  contacts-éclair avec les passants ( texte 8). Ici, il ne s’agit plus de rendre service : Kierkegaard s’amuse. Jeu d’ailleurs sérieux où  l’on retrouve l’obsession kierkegaardienne de l’instant infinitésimal et décisif. Il fait des «observations »et met au point une technique  de la micro-communication  muette que Proust décrira avec précision.

 

Cruauté de Kierkegaard .

Si encore il se contentait de ces amusements plutôt inoffensifs ! Mais les Souvenirs  nous révèlent un Kierkegaard suffisant et moqueur (textes 9, 31), dont les plaisanteries sont parfois  cruelles. Ainsi cet épisode  (texte 24) où l’on voit Kierkegaard laisser en plan l’instituteur et sa classe et partir  (« riant sous cape ») sans même écouter  la chanson composée et préparée en son honneur.

 

La « critique indirecte » .

L’esprit tortueux de Kierkegaard se manifestait particulièrement lorsqu’il s’agissait de porter un jugement négatif sur ses contemporains. Il peut lui arriver de laisser paraître clairement son mépris (texte 21, par exemple). Mais le plus souvent l’attaque directe est remplacée par un compliment empoisonné. Il peut prendre la défense – sur un point tout à fait secondaire – d’un personnage qu’il déteste. Mais le plus bel exemple de l’ « ironie » kierkegaardienne  se trouve dans le texte 48 où l’évêque Mynster est crédité, à juste titre probablement, de qualités éminentes, mais sans  rapport avec l’évangile. On vante le merveilleux « savoir-faire » de ce parfait « homme du monde », qui dans sa grande bonté permet qu’on sollicite ses conseils …

 

Scatologie.

Plus inattendue peut-être, plus rare en tous cas, est l’évocation fugitive d’un Kierkegaard ordurier  (textes 41 et 50). Ces transgressions verbales semblent liées à un moment d’émotion intense. Dans le premier cas (texte 41), Kierkegaard subit (indirectement) une véritable agression de la part de son jeune  interlocuteur, lequel est lui-même si troublé qu’il en vient à bafouiller et dit n’importe quoi. Quant à la  boutade du « Conseiller » (texte 50), elle  est si grossière qu’elle ne put être publiée  en 1877 dans la très convenable Revue des frères Brandes. Kierkegaard rencontre Brøchner  au moment de l’« attaque contre l’Eglise » et de la diffusion de l’Instant. Le philosophe, complètement épuisé, se sait très malade. Il se doute probablement qu’il ne reverra plus Brøchner.  

 

La fausse naïveté de Brøchner.

Ces remarques ne prétendent pas remplacer l’analyse, qui reste à faire, d’un texte plus riche et plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. D’autant que Brøchner, sans le chercher le moins du monde, se décrit  lui-même indirectement à travers ses Souvenirs.

Lorsqu’il est étudié de ce point de vue le texte pose d’ailleurs de nombreux problèmes d’interprétation. Ce qui frappe le plus souvent est la naïveté  apparente, très apparente, de notre auteur. Par exemple, dans l’affaire « Hostrup », pouvait-il réellement croire que Kierkegaard serait indifférent à une caricature qui ridiculisait sa personne et son œuvre ?  De même, le traducteur de Bauer, le théologien « critique » pouvait-il ignorer que ses positions religieuses devaient forcément indigner l’auteur des Discours Edifiants ? Certes Kierkegaard ne manifestait pas – du moins pas directement – ses réactions personnelles en face de comportements ou d’attitudes qu’il réprouvait. Mais un familier un peu perspicace devait nécessairement faire la part de la bonne éducation bourgeoise, très Biedermeier, que le fils du bonnetier avait reçue, sans parler de sa duplicité  naturelle illustrée par  tant d’anecdotes …

 

Ambivalence de Brøchner.

Au total, l’attitude de Brøchner paraît fondamentalement double.

Kierkegaard exerce manifestement sur lui une certaine fascination. Brøchner est impressionné par son intelligence, mais aussi par sa notoriété. Il est flatté d’être son interlocuteur et (pense-t-il) son confident. Peut-il d’ailleurs ignorer l’attirance très réelle qu’il exerce sur Kierkegaard, par sa  spontanéité, sa naïveté juvénile (dont  il joue un peu…), sa beauté même?  Il y a donc entre les deux hommes un lien très fort, qui durera jusqu’à la mort de Kierkegaard. Mais en même temps Brøchner  est conscient de  tout ce qui les sépare sur le plan philosophique. Déjà dans le domaine des idées, les deux hommes s’opposent radicalement et l’attitude de Brøchner    comporte toujours un curieux mélange de soumission et de résistance : « il m’aurait, dit-il quelque part,  facilement dominé, mais pas facilement convaincu » .

Cette ambivalence se rencontre souvent dans les Souvenirs. Tout se passe comme si, après avoir relaté un incident  qui présente Kierkegaard sous un jour  favorable, il se sentait tenu d’introduire un correctif ou du moins un bémol, et d’évoquer un « souvenir » dans lequel le grand philosophe  n’est plus aussi brillant. Ainsi le texte 46 nous présente Kierkegaard  comme bien supérieur à Grundtvig, dont il  a « montré le côté ridicule ». Malheureusement à ce « souvenir » favorable, Brøchner va associer (texte 47) très artificiellement « une petite anecdote caractéristique » qui est censée lui revenir à l’esprit « en pensant à  Grundtvig ». Il va sans dire que l’épisode n’a rigoureusement aucun rapport avec le réformateur religieux - mais qu’il est loin d’être à l’honneur de Kierkegaard, qui fait preuve en l’occurrence de snobisme et d’hypocrisie. On pourrait facilement multiplier les  exemples.

 

Nous serions heureux si nous avions pu convaincre le lecteur qu’on pouvait voir dans ces Souvenirs un peu plus qu’un recueil d’anecdotes. Ou plutôt qu’une anecdote, lorsqu’elle concerne un philosophe, et qu’elle est racontée par un autre (fût-il son cousin) n’est jamais simplement une affaire de famille. Le « stupide dix-neuvième siècle » avait inventé le roman-à-thèse. Kierkegaard, on le sait, n’y est pas étranger. Ou Bien … Ou Bien, ou Les Etapes sur le chemin de la vie ne sont pas autre chose! Mais peut-être Brøchner invente-t-il ici, sans le savoir, un genre littéraire nouveau, qui serait au roman ce que l’aphorisme est à l’essai philosophique: l’« anecdote-à-thèse »…

 

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Sur le texte des Souvenirs
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