Le texte qu’on vient de lire n’est qu’une esquisse très incomplète, le brouillon d’un « essai » que Kierkegaard envisageait d’écrire, vers 1836/7, et qu’il ne termina jamais. Ceci explique le caractère assez décousu du texte, l’absence de plan d’ensemble et de conclusion, certaines incohérences de détail que l’auteur aurait certainement supprimées s’il avait repris le manuscrit pour le publier. Tel quel, il a l’intérêt de nous faire connaître un Kierkegaard « éducateur », réfléchissant sur l’enfance et les méthodes d’éducation. Comme tout le monde, il réfléchit d’abord à partir de son éducation propre, dominée par des personnalités aussi exceptionnelles que celle de son père et du directeur de la Borgerdydskole, Michael Nielsen. Mais son expérience professionnelle reste très limitée (il enseigne le latin pendant deux ans), et son expérience familiale plus encore. Chacun sait qu’il n’élèvera jamais d’enfant. En revanche il était très attaché à ses neveux et prenait grand plaisir à… leur raconter des histoires. D’où sa fureur de voir la figure de l’oncle banalisée et vulgarisée (« Oncle Frank raconte … ») dans les publications courantes pour enfants.
Les circonstances de la rédaction sont mal connues. Le point de départ, purement
conjoncturel, est bien entendu la lecture de l’article de Poul Martin Møller, et
les discussions que les deux philosophes ont très probablement dû avoir autour de
cette question à la mode : est-
Car Søren Kierkegaard a toujours montré un grand intérêt pour les récits fantastiques
et les contes populaires. Il en possédait de nombreux recueils en allemand et en
danois. Cet intérêt est d’ailleurs celui de toute une époque : depuis la publication
par les frères Grimm des Kinder-
Mais Kierkegaard avait des raisons plus personnelles d’apprécier cette littérature. D’abord, on l’a dit, elle constituait le « médium » privilégié qui lui permettait d’entrer en contact avec les enfants. Son attachement à l’enfance – l’enfance qu’il n’avait jamais eue – est l’un des traits constants de son affectivité. La recherche contemporaine l’a montré de façon indiscutable (1).
De plus on sait qu’en 1837/8, Kierkegaard traverse une période psychologiquement difficile : désir de suicide, dépression, « mélancolie »… La lecture des contes, c’est du moins ce qu’une note du Journal nous explique, exerce sur lui une action bénéfique sous une forme apparemment paradoxale : elle a sur l’âme un effet apaisant (« Sjaelen udviler sig ») non pas parce qu’elle l’endort, mais au contraire parce qu’elle la stimule et la rend ainsi plus forte (« saa styrkende ») en lui permettant de prendre une certaine distance par rapport aux difficultés rencontrées. « Quand je suis fatigué de tout et « rassasié de jours », un conte m’est toujours un bain de renouvellement si efficace. Là cessent tous les soucis et finitudes terrestres, la joie, la tristesse même y sont infinies (de là justement cet élargissement bienfaisant) » (Pap. II A 107). La lecture du conte, qui fonctionne pour lui comme un véritable réducteur de tension, doit sans doute jouer le même rôle chez l’enfant. C’est du moins ce que notre texte suggère. On comprend donc facilement que Kierkegaard rejette avec vigueur les critiques formulées par son maître et ami. Loin d’empêcher l’adaptation au réel et d’introduire la confusion dans l’esprit enfantin, c’est le développement même de l’imaginaire qui facilite l’instauration de ce qu’on appelle aujourd’hui le « principe de réalité » (le mot, bien entendu ne figure pas chez Møller ni chez Kierkegaard – mais l’idée y est bien !), en aidant à dissiper les formes primitives de l’angoisse.
Si les circonstances propres de la rédaction restent floues, il est du moins possible
de situer avec précision, dans le développement des idées du jeune Kierkegaard, le
moment où il commence à s’intéresser de façon quasiment technique, aux problèmes
de l’éducation enfantine. Ce « moment » -
Les premières réflexions systématiques de notre auteur visent à constituer une
vaste théorie d’anthropologie historique. Le jeune étudiant cherche à définir un
certain nombre d’étapes dans l’histoire de l’humanité. Dans un premier temps, ce
qu’il appelle « mon projet » (mit Forehavende) consiste à amasser une vaste documentation
en mythes, contes, sagas de toutes sortes, qui permettent, selon lui, d’éclairer
telle étape de l’évolution culturelle. Il élabore ainsi le concept de « mythologie
poétique », cette « auréole » (Pap. I A 264) qui permet de « rendre visibles certains
aspects de la vie humaine à l’aide de récits portant sur des individus représentatifs ».
Il s’agit par exemple de ce qu’il appelle « Les trois grandes Idées » (Don Juan,
Faust, Ahasvérus) « … qui représentent pour ainsi dire la vie extérieure à la religion
chrétienne dans ses trois directions » (Pap. I A 150). C’est en effet, pense-
Le « projet » ambitieux de structuration de l’évolution culturelle sera rapidement abandonné. Mais la notion d’image représentative et la méthode – herméneutique – que cherche à en dégager la signification, constituent un acquis définitif, qui sera utilisé dans des contextes différents. Or c’est au cours des années 1837/38 que les doutes sur l’intérêt du « projet » se précisent, et qu’une autre perspective, celle de l’ontogenèse, vient se substituer à la précédente.
A partir de 1841, environ, le « projet »de Kierkegaard ne sera plus de décrire les étapes de l’évolution de l’humanité, mais de comprendre les « stades » sur le chemin de la vie personnelle. Chacun sait qu’il en distinguera trois : le stade « esthétique » de la recherche du plaisir, le stade « éthique » où l’individu croit pouvoir se réaliser dans l’obéissance au devoir et l’insertion sociale, et le stade « religieux ».
Entre cette tentative amorcée (et avortée) de philosophie de l’histoire, et la méditation
de la maturité sur le devenir individuel du sujet existant se situe donc un moment
de transition – de crise ? – où le regard va pour ainsi dire pivoter, glissant peu
à peu d’une perspective à l’autre. Les deux problématiques, celle qui s’efface et
celle qui s’esquisse, se rencontrent et fusionnent -
Ce besoin va constituer le centre de la « pédagogie » stricto sensu à laquelle
Kierkegaard va travailler quelques temps. Sans prétendre découvrir, dans le texte
de circonstance que nous présentons, un ordre systématique qui visiblement n’existe
pas, un examen attentif doit permettre de dégager quelques-
1) L’éducation « complète ».
Le premier thème que nous voyons s’esquisser semble banal. Il s’agit simplement
de rappeler que les actions éducatives peuvent se classer en deux groupes. D’une
part, l’éducation comporte une part d’apprentissage cognitif. C’est la partie qui
ressortit traditionnellement à l’enseignement, et fait appel au travail de l’intelligence
et de la mémoire. Mais l’éducation ne serait pas complète sans un autre type d’expérience.
Il ne s’agit plus de réciter ou de comprendre, mais de « voir » et de créer. Les
sciences, et les techniques doivent être complétées par des activités d’un autre
ordre, qu’on met plutôt en rapport avec l’art, la poésie, la religion (et bien entendu
le conte). Les satisfactions spirituelles qui sont ainsi procurées sont sources
d’enrichissement personnel, et de plaisir. L’individu qui n’a bénéficié que des instructions
du premier groupe reste « semi-
2°) L’imagination. (Phantasie)
On l’a compris, la fonction qu’il s’agit de solliciter est cette « faculté instar omnium » qui permet à l’individu de dépasser le réel pour se représenter le possible, dans son infinité. Elle n’est donc pas une qualité réservée aux seuls « artistes ». Comme le dit M. Gouwens, elle n’est pas le « privilège du génie », mais bien le «droit de naissance de chaque être humain ». « La façon dont chacun déploie ses capacités d’imagination détermine en fin de compte le monde dans lequel il vit, sa personnalité propre et sa vérité personnelle. » (2)
3°) La maïeutique et l’enseignement magistral.
Soeren Kierkegaard semble avoir hésité toute sa vie entre deux types, antagonistes,
de pédagogies, ou plutôt entre deux figures du maître, également convaincantes, mais
contradictoires. Cette impossibilité de choisir s’explique probablement, comme l’a
montré M. Breziz, par l’ambivalence qui vient frapper la figure paternelle au cours
du « Grand Tremblement de Terre », lorsque la « faute » du père est brusquement
pressentie. L’image d’un être « glorieux », et en même temps « coupable », contaminera
peu à peu la représentation qu’il se fait des divers maîtres qu’il va rencontrer
par la suite : Mynster, Hegel, Martensen… Il est facile de voir que cette opposition
se reproduit dans le conflit entre les deux modèles d’éducateurs que Kierkegaard
propose dans son oeuvre. Tantôt il exalte le Maître autoritaire, souverain tout-
Toutefois – nouveau renversement, et retour au point de départ, il faut bien comprendre
que cette maïeutique n’est requise absolument que dans le cas des apprentissages
non-
4°) L’impression. (indtryk)
Ce concept-
L’usage fait ici du concept d’impression reste modeste et presque marginal. Il s’agit pourtant d’une notion capitale, récurrente dans le corpus kierkegaardien, au point qu’on peut en faire un des traits distinctifs du processus éducatif. Eduquer, c’est produire des « impressions».
Le mot doit être pris dans le sens quasi-
Plus fondamentale encore que ces impressions qualifiées, éthiques ou religieuses,
à l’arrière plan pour ainsi dire, on trouve ce qui va servir de socle et de support
à toute la construction de la personnalité : l’impression de soi-
L’intérêt porté par Kierkegaard à l’éducation enfantine correspond, nous l’avons vu à une étape précise dans le développement personnel de cet écrivain. Il est vrai qu’il n’aboutira pas à une synthèse claire de ses « idées pédagogiques » et que ses préoccupations, à partir de 1840/41, concerneront plus précisément le devenir de l’individu : ce qui lui arrive après l’enfance proprement dite.
Pourtant on peut encore, à propos de l’auteur du Post-
L’article de Kierkegaard
sur
Poul Martin MØLLER
(Commentaire)
