[L’intérêt de raconter des histoires aux enfants]
par Søren Kierkegaard
Si, après avoir lu cet essai, on disait qu’en effet c’est bien de l’art de raconter des histoires que je parle, mais que dans l'ensemble j'ai plutôt l’air d’en dire du mal, je ne serais pas entièrement d'accord car j'ai seulement contesté le mauvais usage qu'on en fait ; je voudrais aussi faire remarquer que je prends l'expression "raconter des histoires" dans son sens le plus large : l’activité par laquelle on occupe l’esprit des enfants – en dehors de l’enseignement proprement dit, mais sans qu’on puisse pour autant la considérer comme un jeu. Bien entendu, dans cette activité, le fait de raconter des histoires joue un rôle essentiel.
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Si tant de gens s'emploient à raconter des histoires aux enfants, c’est que, de fait, il y a beaucoup d'enfants, et chez eux le désir d'entendre des récits est profondément enraciné. Et pourtant bien peu de gens possèdent le talent de raconter. D'où pas mal de dégâts. On peut recommander deux manières de raconter des histoires aux enfants. Entre ces deux bonnes, il y en a un grand nombre de mauvaises.
La première est celle que les nourrices, et les personnes que l'on peut ranger dans cette catégorie adoptent inconsciemment. Avec cette première manière, c'est tout un monde imaginaire qui s’ouvre aux enfants. Le fait que les nourrices croient profondément à la vérité de leurs histoires procure nécessairement à l’enfant une salutaire tranquillité, si fantastique que soit par ailleurs le contenu du récit. C’est seulement lorsque l’enfant se met à soupçonner que le narrateur ne croit pas à ses histoires qu’elles commencent à provoquer des dégâts. Ce n’est pas leur contenu qui est en cause, c’est le fait qu’elles soient fausses aux yeux du narrateur qui développe peu à peu chez l’enfant méfiance et suspicion.
La seconde manière ne peut être utilisée que par celui qui, en toute clarté, a reproduit
en lui-
Il n’y a pas de longue préparation : le mari, après une journée bien remplie au bureau, rentre chez lui, met ses pantoufles, prend sa pipe, embrasse la mère sur la joue et dit « Eh bien, ma chérie … » ( pour mettre les enfants dans un climat affectueux) et maintenant apparaît une scène que l’on peut voir représentée dans la plupart des livres pour enfants : « Oncle Frank », racontant des histoires que les enfants ont attendues depuis le matin, le petit Fritz et la jeune Marie arrivent en courant et battent des mains : « L’Oncle Frank raconte une histoire ! » La mère rassemble les enfants autour d’elle, tenant le plus jeune dans ses bras, et dit : « maintenant, vous allez écouter bien gentiment l’histoire que votre cher oncle va vous raconter. »
Qu’il s’agisse des conditions extérieures du récit, du comportement du narrateur,
et plus généralement, de tout ce que l’on fait avec les enfants, il faut se comporter
de façon socratique. A l’exception des apprentissages purement scolaires, et même
dans ces derniers, autant qu’il est possible, il faut éveiller chez l’enfant le désir
de poser des questions. Il faut éviter qu’une question intelligente, qui dépasse
peut-
Ce qui est essentiel c’est de mettre d’une manière ou d’une autre le poétique en contact avec leur vie, de produire un sortilège, de faire surgir, au moment le plus inattendu, une vive lueur qui brille un instant et disparaît. On ne doit pas réserver le poétique pour certaines heures ou certains jours. Autour d’un homme qui leur procure cette expérience, les enfants ne sautent pas comme des veaux stupides aux jambes flageolantes, ils ne tapent pas dans leurs mains parce qu’ils vont avoir une histoire. Ils s’approchent d’un tel homme avec confiance et sincérité, lui font confidence de nombreux petits secrets, lui racontent leurs jeux. Il sait s’introduire dans ces jeux et comment leur donner un tour plus sérieux. Les enfants ne lui causent jamais de peine, ne le tourmentent pas : ils ont trop d’estime et de respect pour lui. Il sait ce qu’ils font à l’école, il ne leur fait pas apprendre leurs leçons, mais, tranquillement, s’informe de ce qu’ils apprennent, se pénètre du sujet : ce n’est pas pour voir si les enfants le possèdent, ni pour développer devant eux un point de vue particulier – ce qui leur donnerait l’occasion de briller en société. Non, mais seulement pour en faire sortir une étincelle qu’ils pourront en quelque façon d’une manière ou d’une autre mettre en rapport avec leur expérience quotidienne – et ce, tout à fait en passant ·. Ainsi l’âme des enfants est comme électrisée et ressent la présence universelle de quelque chose de poétique, qui leur paraît délicieux mais dont ils n’osent s’approcher. Ainsi est entretenue chez eux une perpétuelle mobilité d’esprit, une attention permanente à ce qu’ils entendent et à ce qu’ils voient, attention qu’il faudrait, autrement, faire naître par des moyens extérieurs. Par exemple, en les faisant passer d’une pièce relativement sombre à une pièce brillamment éclairée, où l’oncle Frank serait assis ; ou en les fatiguant toute la journée avec des discours sur « le plaisir d’écouter les histoires de l’oncle Frank » !
Cependant, même si la clarté prédomine, dans le rapport avec l’enfant, une certaine
sentimentalité peut facilement s’introduire si l’on oublie que la maturité possède
ce que l’enfance promettait. On a l’impression, surtout si l’on a à faire à des enfants
exceptionnellement éveillés, que l’enfance promettait quelque chose de plus. C’est
alors qu’on peut déceler chez eux une angoisse qui ne peut se réduire à une banale
pleurnicherie mais qui en réalité provient de notre intervention même. Ces perpétuelles
assurances : « Vous êtes heureux maintenant, mais vous verrez, quand vous serez grands !
Alors viendront les chagrins … etc. » Toutes ces assertions sont dangereuses dans
la mesure où elles prennent racine en eux, et provoquent une étrange angoisse, celle
de savoir combien de temps ils vont continuer à être heureux – (et par-
Le caractère imprécis (de l’attitude socratique) peut sembler incompatible avec
le très réel besoin de rigueur et de précision que l’on trouve chez l’enfant. Elle
doit plutôt être présente à l’école dans la personnalité-
Celui qui dans l’enfance n’a pas été soumis à l’Evangile mais seulement à la loi
ne deviendra jamais libre. C’est peut-
Le regard a le pouvoir de faire naître les germes du bien, et de pulvériser le mal,
mais la rigueur et la discipline, mal interprétées, sont sœurs de la facilité. On
pourrait presque dire qu’elles permettent à une génération de se venger sur la suivante
des coups et des mauvais traitements qu’elle-
Mais alors, faut-
De plus écouter des histoires stimule la productivité chez l’enfant (le dessin, ou des pratiques analogues) par le simple fait de mettre en relation ce qui est raconté avec son vécu quotidien.
La question maintenant, c’est de trouver la véritable signification de l’enfance.
N’est-
On fait ainsi fausse route lorsqu’on dépasse l’attitude des nourrices sans pousser
la démarche jusqu’au bout et qu’on reste bloqué à mi-
Première étape : Elle comprend ceux qui, après avoir dépassé le stade immédiat,
au lieu d’accueillir en eux-
Leurs histoires « pour les enfants et les âmes enfantines » -
Après un récit, on se gardera de détruire l’impression en terminant par « Mais vous comprenez bien que ce n’est qu’une histoire… » C’est ce que l’on retrouve, plus tard, chez les personnes qui n’ont absolument aucun sens poétique, et qui détruisent l’impression produite par une anecdote par exemple, en incitant à enquêter sur la vérité matérielle des faits.
Raconter des histoires : quand cette activité s’est orientée de façon unilatérale vers le fantastique, on a jugé déraisonnable, et nuisible pour l’avenir, de surcharger l’imagination des enfants avec de telles histoires. Inversement, on ne voyait pas d’inconvénient à raconter quelque chose pour distraire les enfants. Comme c’était uniquement pour le plaisir et qu’au fond on ne voulait pas prendre le temps de préparer cette activité, on vit apparaître ces interminables et stupides histoires de chien et de chat, effroyablement monotones. Pendant ce temps, les enfants, ayant pris cette mauvaise habitude, en exigent constamment de nouvelles éditions, et reviennent toujours aux mêmes stéréotypes, avec telle ou telle essentielle modification – par exemple une fois le chien est rouge, une autre fois il est noir…
Entre temps, on découvrit également que cette façon de faire était absurde, puisque
le temps qu’on y consacrait pouvait être utilisé autrement, pour quelque chose de
meilleur, sans sacrifier pour autant le plaisir et le jeu. A partir de là, deux
voies se proposaient. Ou bien donner une éducation de type moral, comme on dit, ou
bien transmettre des connaissances utiles. Je vais m’attarder un peu sur les conséquences
du choix de la seconde voie. Comme par enchantement se répandit le fléau des livres
de sciences -
A partir de là se développa un savoir complètement atomisé, sans aucune relation profonde avec l’enfant et son existence, savoir qu’il n’a pas assimilé de toute son âme, et dont, par conséquent, il ne peut prendre la mesure. C’est pourquoi les enfants ont donc tendance à se prendre pour de grands savants, de grands linguistes… Quand c’est essentiellement sur des détails que l’on juge de la compétence, il est naturellement tout à fait arbitraire de définir la maîtrise par la connaissance d’un grand ou d’un petit nombre de ces détails. De là les minauderies, et les petites Martha affairées qui oublient l’unique nécessaire. Ce n’est certes pas d’un tel savoir atomisé que l’on peut dire que « ce qu’on apprend au berceau, on le retient jusqu’au tombeau. »
Je crois qu’il est nécessaire à toute instruction et toute éducation, de permettre
à l’enfant de faire naître en toute tranquillité la vie en lui-
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Je me souviens d’un exemple où tout ce que les enfants lisaient dans les auteurs classiques était reproduit, reflété dans leur vie. Quand ils lisaient quelque chose sur l’ostracisme, ils l’introduisaient immédiatement dans leurs jeux, etc.
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Et tous ces livres pour « les enfants sages, appliqués, obéissants, adorables, innocents »… Leur en donner un exemplaire, c‘est leur dire par là même qu’ils sont ainsi – car autrement ce serait une erreur de le leur donner.
Notes de l’auteur
“Contes de nourrices” dans cette expression, c’est autant la manière de raconter que le contenu de l’histoire qui est pris en considération.
Il y a malheureusement une raison pour que ce soit toujours un oncle qui apparaisse comme l’acteur principal, c’est que l’intervention des parents se limite souvent à paraître le jour du règlement mensuel des comptes, pour distribuer punitions et récompenses – dans les deux cas avec la conscience précise et rigoureuse d’un comptable. S’il y avait là des oncles, il ne fait aucun doute qu’ils auraient largement l’occasion d’intervenir.
Nous-
Les enfants ne s’intéressent guère à la mythologie grecque – du moins pas à ce qui
est considéré dans la maturité comme le plus admirable. (N.B. quoique, peut-
Et tant de gens commencent si tôt, avec des enfants si petits, qu’il doit bien arriver
quelquefois qu’un enfant fasse ce qu’Abraham a Santa-
Cela tient à l’accélération de l’histoire qui au fond méconnaît chaque période en croyant qu’une période n’existe que pour celle qui la suit.
Cf Hamann “Fünf Hirtenbriefe, das Schuldrama betreffend” dans les Sämtl. W. T.2 p. 412 sq. Mais son ironie, bien trop polémique est tout de même excessive. C’est ainsi qu’il tient que chacun doit, au sens le plus strict, tout apprendre des enfants. Sa devise ”Es ist ein Knabe hie, der hat fünf Gerstenbrot“ va manifestement trop loin. Mais c’est conforme à sa méthode: ce qu’il dit, il ne le dit pas parce qu’il le croit, mais dans le but de dévaloriser le monde. Il en va autrement avec Socrate : il faut questionner comme le ferait un enfant. – ce que d’ailleurs Hamann demande également. Mais cette attitude polémique envers le monde fait qu’il préfère recevoir des leçons de sagesse de l’âne de Balaam plutôt que de l’homme le plus sage, plutôt d’un pharisien s’exprimant contre son gré que d’un apôtre ou d’un ange (comme il le dit quelque part). Sa polémique est excessive, parfois même elle contient, à mon sens, quelque chose de blasphématoire, comme s’il voulait pour ainsi dire « tenter Dieu ». Par ailleurs, il y a aussi, bien entendu, des passages remarquables dans ces « Cinq Lettres ».
Ces gens habiles qui pensent que ce n’est pas un art de parler avec les enfants, je veux leur dire avec Hamann : «Kindern zu antworten ist in der That ein Examen rigorosom; auch Kindern durch Fragen anzuholen und zu witzigen ist ein Meiesterstück, weil eben Unwissenheit der grosse Sophist bleibt, der so viele Narren zu starken Geistern krönt – et addit cornua pauperi“ (Horace Ode III, 21
Il arrive parfois que de telles personnes aient retenu de leur enfance une histoire
un peu plus féerique. Mais ils ne la racontent que pour pouvoir répondre « non »
à la question qui surgit dès qu’ils ont terminé : « Les sirènes existent-
Le texte de Kierkegaard a été traduit à partir de Søren Kierkegaards Papirer, udg. af P.A. Heiberg, V. Kuhr og E. Torsting. 2ème édition. T. II. p. 9 à 19. Il figure sous la cote II A 12 et ne comporte ni titre ni date.
